Allemagne : le Parti de gauche soutient l’appel du président français à une armée européenne

Par Johannes Stern
26 novembre 2018

Le Parti de gauche (Die Linke) soutient le projet de l’Allemagne et de la France visant à construire une armée européenne.

Dans un communiqué de presse publié lundi, Dietmar Bartsch, chef du groupe parlementaire du Parti de gauche, a déclaré avoir « écouté avec intérêt le discours du président français Emmanuel Macron à l’occasion du Jour de deuil [Volkstrauertag, un jour férié en Allemagne pour commémorer les membres des forces armées et les civils morts dans des conflits armés] ». Il y est écrit que Macron a « plaidé au nom de l’Europe » et que les propos tenus par le chef de l’État français étaient « tout à fait raisonnables ».

Dans son discours devant le Parlement allemand (Bundestag) le 18 novembre, Macron a réitéré sa demande pour la création d’une « véritable armée européenne » et s’est prononcé en faveur d’une politique européenne de puissance mondiale sous direction franco-allemande afin de rivaliser avec les États-Unis, la Chine et la Russie. Sous les applaudissements de la grande majorité des membres du Parlement, il a déclaré : « L’Europe, et en son sein le couple franco-allemand » ont « l’obligation de ne pas laisser le monde de glisser dans le chaos […] et pour cela l’Europe doit être plus forte, plus souveraine » a-t-il déclaré.

Le président français n’a laissé aucun doute sur le fait que cela entraînerait une augmentation massive des dépenses militaires et la préparation d’interventions dans des guerres. « Ce combat n’est pas gagné, il ne sera jamais gagné », a déclaré Macron. « Cette nouvelle étape nous fait peur au fond car chacun devra partager, mettre en commun sa capacité de décision, sa politique étrangère, migratoire ou de développement, une part croissante de son budget et même des ressources fiscales ; construire une défense commune… »

Il est évident que la construction d’une union militaire européenne et les préparatifs de guerre sont également dirigés contre une opposition politique et sociale croissante sur le plan intérieur. De manière remarquable, dans son discours de Berlin, Macron sollicita le soutien de la bourgeoisie allemande alors que des centaines de milliers de personnes manifestaient en France contre des augmentations de taxes sur le carburant. Les manifestants ont bloqué les routes et exigé la démission du « président des riches ».

Le fait que l’appel de Macron ait été applaudi par le Parti de gauche en dit long sur le caractère pro-impérialiste et anti-ouvrier de cette organisation. « Nous devons prendre note du fait que quelqu’un ici appelle à la discussion, à un débat sur une perspective pour l’Europe, avec l’Europe comme une union pour la paix en premier à l’ordre du jour », a expliqué Bartsch. C’est « quelque chose que nous saluons expressément comme militants de gauche ».

Il a ensuite lancé une attaque de droite contre la grande coalition dirigée par la chancelière Angela Merkel (CDU), qui avait lancé son propre appel pour « une véritable armée européenne » la semaine dernière. Bartsch a déclaré qu’il estimait que « le gouvernement allemand avait trop tardé et qu’il fallait de toute urgence que l’Europe s’acquitte de sa responsabilité dans le monde de manière différente ». Il importait maintenant « de ne pas seulement parler, mais de passer aux actes sincères. Je m’attends à ce que le gouvernement réponde à cette requête, qu’il [Macron] a faite une nouvelle fois dimanche ».

Le fondement des revendications du Parti de gauche lancées au gouvernement a été expliqué par le père fondateur du parti, Oskar Lafontaine, dans un message publié sur sa page Facebook officielle. Macron avait déclarée le 6 novembre à la veille de la première réunion à Paris d’une coalition de neuf pays signataires de l’Initiative européenne d’intervention (IEI) qu’il faut « nous protéger à l’égard de la Chine, de la Russie et même des États-Unis ». En réponse, Lafontaine a écrit que le président français avait « proposé quelque chose de bien : si l’Europe veut vivre en paix, elle doit, avec d’autres pays, faire reculer l’impérialisme américain, qui veut gouverner le monde et imposer impitoyablement ses intérêts. Les États-Unis mènent des guerres commerciales, des guerres secrètes et des bombardements, déstabilisent de nombreux pays et mettent en péril de manière permanente la paix dans le monde. »

La rhétorique de Lafontaine révèle le visage hypocrite du militarisme allemand et européen. Le caractère belliqueux et destructeur de la politique étrangère américaine est très évident, mais l’impérialisme allemand et européen n’est pas meilleur. Les puissances européennes sont impliquées depuis longtemps dans les guerres d’agression menées par les États-Unis au Moyen-Orient et cherchent maintenant un rôle militaire plus actif pour « imposer impitoyablement leurs propres intérêts ». L’élite allemande a montré son vrai visage il y a 85 ans avec le transfert du pouvoir à Hitler. Elle est maintenant en train de se réarmer massivement, cherchant les faveurs de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) d’extrême droite et, avec ses projets d’une armée européenne, s’inspire des traditions de la politique de superpuissance allemande développée sous l’empire allemand et puis par Hitler.

Macron lui-même a clarifié la tradition meurtrière de son appel à une armée européenne. À l’occasion de la commémoration de la fin de la Première Guerre mondiale il y a un siècle, il a déclaré qu’il était « légitime » d’honorer Philippe Pétain, général français durant la Première Guerre mondiale puis dictateur fasciste collaborateur des nazis.

L’approbation affichée par le Parti de gauche pour le renforcement du militarisme européen afin de « repousser » l’impérialisme américain n’apportera pas la « paix » en l’Europe et au monde, mais préparera plutôt la voie à une troisième guerre mondiale catastrophique. Cela a été confirmé par l’histoire. Les conflits croissants entre les grandes puissances, associés aux demandes de réarmement militaire massif et à une politique étrangère agressive de la part de tous les pays, ont constitué le prélude à la guerre du siècle dernier.

Comme par le passé, il n’y a qu’un moyen d’arrêter la marche vers la guerre aujourd’hui : en construisant un mouvement international contre la guerre qui s’appuie sur la classe ouvrière et en luttant pour un programme socialiste. Cela nécessite l’unité révolutionnaire des travailleurs européens et américains contre les va-t-en-guerre capitalistes à Washington, Bruxelles, Paris et Berlin. Les récentes déclarations de Bartsch et Lafontaine ont une nouvelle fois souligné le fait que le Parti de gauche s’est aligné sur ce camp-là.

(Article paru en anglais le 24 novembre 2018)