Après la tentative de coup d’Etat au Gabon, le gouvernement impose le black-out de la diffusion par Internet et des médias

Par Eddie Haywood
12 janvier 2019

Le gouvernement d’Ali Bongo Ondimba a imposé une panne de tous les services d’Internet, de télévision et de radio dans tout le Gabon pendant plus de 24 heures à la suite d’une tentative de coup d’État lundi matin qui a vu des insurgés reprendre les opérations de la télévision et de la radio publique, RadioDiffusion Television Gabonnaise, dans la capitale Libreville. Le chef du groupe, le lieutenant Obiang Ondo Kelly, a lancé un appel à la télévision nationale pour que les téléspectateurs renversent le gouvernement Bongo.

Plusieurs centaines de manifestants ont répondu à l’appel des soldats insurgés à « prendre le contrôle des rues » et ont envahi un quartier du centre-ville de Libreville, mettant le feu à une voiture et brûlant plusieurs pneus.

Exprimant la colère envers le régime Bongo ressentie au sein d’une large couche des masses gabonaises, Stéphane, un vendeur de charcuteries de 27 ans, a déclaré à l’Agence France-Presse (AFP) : « Ce qui est arrivé (hier) était une bonne chose, cela aurait dû marcher. Nous devons nous sortir de cette situation. Nous n’étions pas des criminels ou des pillards. Nous avons répondu à l’appel. On en a marre à 120 pour cent ! »

Un autre résident a raconté à l’AFP la fermeture d’Internet : « Ils nous ont fait la même chose en 2016 [faisant référence à la panne d’Internet par le gouvernement lors des élections de 2016]. Pouvez-vous comprendre à quel point c’est frustrant de vivre dans un pays où il y a une telle extinction du service ? »

Les forces de sécurité gabonaises ont rapidement réprimé la tentative de coup d’État, tuant deux personnes et en arrêtant huit. Peu de temps après, le gouvernement a déclaré « la situation est sous contrôle » et a proclamé qu’il avait restauré la paix et l’ordre. À la suite de la répression gouvernementale, l’Internet a été coupé, de même que l’électricité dans de nombreuses sections de Libreville.

L’Agence de Presse Gabonnaise (AGP) a annoncé mardi que l’ordre avait été rétabli et que la routine était revenue à Libreville, les enfants retournant à l’école et les commerces ouverts. Le gouvernement avait alors rétabli l’accès à Internet et les services de radiodiffusion, après avoir été en panne depuis le matin de la tentative de coup d’État.

Internet sans frontières, une organisation qui surveille la censure d’Internet par les gouvernements du monde entier a constaté qu’à partir de lundi matin presque immédiatement après la tentative de coup d’État, les demandes de connexion Internet en provenance du Gabon ont fortement baissé, indiquant le point de départ de la panne. Le trafic est resté calme pendant les 28 heures qui ont suivi. Lorsque le gouvernement a levé le black-out, les demandes de trafic dans le pays ont commencé à fonctionner normalement. Le rapport d’Internet sans frontières a été corroboré par Netblocks, une autre organisation aux vues similaires qui suit la censure de l’Internet.

La coupure du service Internet à la population constitue une grave menace pour les masses gabonaises, car le régime Bongo est prêt à recourir à tous les moyens nécessaires pour étouffer toute opposition à son régime. De telles méthodes antidémocratiques ont été utilisées par des gouvernements dans le monde entier, y compris dans la République démocratique du Congo voisine, lors des récentes élections, et en Tunisie et en Égypte, lors des révolutions du printemps arabe qui ont renversé les dictatures dans ces pays.

L’imposition d’une panne totale d’Internet et des services de radiodiffusion a longtemps été utilisée comme un outil de répression par le gouvernement Bongo. Une quasi-dynastie, la famille Bongo est au pouvoir au Gabon depuis plus d’un demi-siècle.

Lors des élections de 2009 et 2016, le service Internet et les émissions ont été coupés dans les jours précédant le scrutin, ce qui illustre le caractère tout à fait criminel et antidémocratique du régime. Au fil des décennies, le gouvernement au pouvoir a arbitrairement fermé des journaux et des médias électroniques.

En 2012, les forces de sécurité ont fait une descente puis fermé deux journaux critiquant le gouvernement en place, Ezombolo et La Une. Dans un geste inquiétant, voire orwellien, l’organe gouvernemental chargé de réglementer les médias, le Conseil national des communications, a accusé les deux hebdomadaires de « manquer de respect aux institutions publiques et aux personnalités qui les incarnent ».

Le motif sous-jacent de ces actions totalement antidémocratiques est la peur palpable au sein de l’élite dirigeante des masses gabonaises. La classe dirigeante est profondément consciente de leur profonde impopularité et cherche avant tout à réprimer une explosion sociale qui peut échapper à leur contrôle. Pour ce faire, le gouvernement Bongo cherche à contrôler la diffusion de l’information et à réglementer ce que les masses voient, entendent et lisent.

Le développement d’Internet a révolutionné les communications de masse et créé une vaste expansion dans la manière dont les travailleurs peuvent exprimer leurs idées et leur opposition à la classe dirigeante, comme en témoignent de nombreuses manifestations organisées autour des médias sociaux, comme les révolutions du printemps arabe en Tunisie et en Égypte en 2011, les grèves des enseignants aux États-Unis l’année dernière et, récemment, les manifestations de la Sangle jaune en France.

Les efforts de censure de l’Internet par les gouvernements du monde entier sont menés par les États-Unis. Dans le cadre de la collaboration la plus étroite avec Google, Facebook, Twitter et d’autres puissantes sociétés de technologie de l’information, la classe dirigeante américaine a mis en place de sévères restrictions sur l’accès aux sites web socialistes, anti-guerre et progressistes. La croissance de l’opposition de la classe ouvrière a frappé une corde de terreur au sein de la classe dirigeante. En réponse, ils cherchent à limiter sévèrement l’accès des travailleurs à Internet et à le transformer en un outil de surveillance, de censure et de répression de l’État.

(Article paru d’abord en anglais le 11 janvier 2019)