Les partis politiques allemands et les médias expriment leur solidarité avec l’AfD d’extrême droite

Par Ulrich Rippert et Johannes Sturn
15 janvier 2019

Les partis parlementaires allemands et les principaux médias ont utilisé l’attaque récente contre le politicien de l’AfD Frank Magnitz pour organiser une campagne de propagande sans précédent pour le compte de l’Alternative pour l’Allemagne et se déclarer solidaire de ce parti d’extrême de droite. Magnitz est le président de l’AfD dans la ville de Brême et a été attaqué lundi soir par trois inconnus. Il a subi une blessure à la tête et a été emmené à l’hôpital.

L’AfD a immédiatement qualifié l’attaque de « tentative de meurtre » (selon le président fédéral de l’AfD, Alexander Gauland) par des « terroristes de gauche » (selon le porte-parole de l’AfD, Jörg Meuthen). Dans un communiqué de presse, la direction du parti a décrit l’attaque comme suit : « Ils [les auteurs] l’ont battu jusqu’à lui faire perdre connaissance avec un morceau de bois carré et ont continué à lui donner des coups de pied à la tête quand il était au sol. Ce n’est que grâce à l’intervention courageuse d’un ouvrier du bâtiment que les assaillants n’ont pu mener à bien leur projet et Frank Magnitz s’en sort vivant. Il est maintenant gravement blessé à l’hôpital. »

On sait maintenant que cette version était entièrement fictive. L’incident avait été enregistré par plusieurs caméras de surveillance et un jour plus tard, la police a annoncé que la version fournie par l’AfD était fausse. Ce qui s’est passé était clairement visible à partir des vidéos de surveillance, a déclaré Frank Passade, porte-parole du bureau du procureur de Brême. Le lundi soir, Magnitz était poursuivi sur le chemin pour regagner sa voiture par trois inconnus. L’un d’eux a frappé Magnitz sur le dos ou sur la tête avec son coude.

Magnitz s’est alors effondré au sol et s’est cogné la tête alors que les trois suspects s’enfuyaient. Dix à quinze secondes plus tard, deux ouvriers sont venus au secours de Magnitz. L’un d’entre eux a passé un appel d’urgence. Le procureur Passade a dit qu’en se basant sur les enregistrements vidéo, tout coup de pied à la tête ou l’utilisation d’un bâton de bois ou autre objet pourraient être exclus. « Nous supposons que les blessures subies sont uniquement dues à sa chute », a-t-il déclaré.

L’affirmation selon laquelle l’un des ouvriers aurait déclaré avoir entendu des pas et avoir vu le bâton de bois était également fausse. Selon Passade, les deux travailleurs ont déclaré à la police qu’ils n’avaient même pas vu le crime. Ils étaient seulement conscients qu’il était arrivé quelque chose quand ils avaient entendu des cris. Ils n’ont fait aucune mention d’un bâton en bois.

Malgré ces faits, pendant les jours suivants, les médias ont publié les mensonges de l’AfD comme s’ils étaient des faits avérés. Gauland, Meuthen et Magnitz déjà rétabli, ont été interviewés en tant que témoins clés par les principaux journaux télévisés. Le trio s’est déchaîné contre une prétendue « attaque d’antifascistes », évoquant une campagne de haine sanglante dirigée contre l’AfD et un « jour noir pour la démocratie en Allemagne ».

En fait, le contexte de l’incident reste flou. Ni les auteurs ni leurs motivations n’ont été identifiés. Il n’est donc pas clair si Magnitz a été attaqué pour des raisons politiques, personnelles ou délictueuses. Il fait l’objet actuellement d’une enquête par le procureur de Brême pour suspicion de détournement de fonds du parti.

Les autres partis représentés au Parlement allemand (Bundestag) ont réagi aux mensonges de l’AfD par une campagne de sympathie. La grande coalition au pouvoir de l’Union chrétienne démocrate (CDU), de l’Union sociale chrétienne (CSU) et du Parti social-démocrate (SPD), ainsi que le Parti libéral-démocrate, le Parti des Verts et le Parti de l gauche de l’opposition, ont tous publié des déclarations exprimant leur solidarité avec Magnitz et le AfD. On a l’impression qu’ils s’attendaient tous à ce que l’occasion se présente pour s’agenouiller devant ce parti d’extrême droite.

Le ministre Heiko Maas (SPD) a écrit sur Twitter : « La violence ne devrait jamais être un moyen de débat politique, quels qu’en soient les motifs et qu’importe les personnalités. Il n’y a aucune justification pour cela. Tout individu qui commet un tel crime doit être sévèrement puni. » Le secrétaire général de la CDU, Paul Ziemiak, a déclaré qu’il fallait mettre fin à « l’incitation, au mépris, à la haine et à la violence. Ce germe ne doit pas être autorisée à se développer ».

Sur Twitter, le politicien des Verts Cem Özdemir a souhaité que Magnitz « se rétablisse rapidement » et a condamné « l’attaque lâche ». C’était « une occasion regrettable de dire que la violence n’est jamais justifiée, quelle qu’en soit la motivation ». Le Parti de gauche a exprimé des sentiments similaires dans un communiqué de presse officiel. « L’attaque contre M. Magnitz » doit être « clairement condamnée », écrivait-il : « La violence à l’égard des personnes n’est pas un moyen de résoudre les différends politiques ou personnels. » On espère « que le fond de l’acte sera éclairci rapidement et M. Magnitz va complètement récupérer ».

Le président fédéral allemand social-démocrate Frank-Walter Steinmeier est allé jusqu’à écrire une lettre personnelle à Magnitz. Selon l’agence de presse dpa, il a décrit « toute forme de violence contre les élus » comme « une attaque contre notre État constitutionnel ». Il a ensuite lancé un appel à l’AfD : « Nous devons nous unir et nous opposer résolument à cela ».

Les déclarations de solidarité avec Magnitz et l’approche de Steinmeier vis-à-vis de l’AfD montrent à quel point la classe dirigeante allemande a viré vers la droite 74 ans après la chute du Troisième Reich. Magnitz est un représentant de l’aile nationaliste extrême (völkisch) au sein de l’AfD et entretient des relations étroites avec Björn Höcke, député AfD d’extrême droite, qui a ouvertement défendu les points de vue des national-socialistes (nazis) par le passé.

L’appel de Steinmeier à la défense de « l’État constitutionnel » en alliance avec l’AfD et d’autres radicaux de droite doit être considéré comme un avertissement. Il est évident que Steinmeier ne fasse pas référence aux droits démocratiques fondamentaux, qui sont constamment attaqués par l’AfD, mais plutôt à l’appareil d’État, qui est constamment réarmé. Comme dans les années 1930, la classe dirigeante s’appuie à nouveau sur un appareil d’État puissant et des extrémistes de droite pour faire appliquer sa politique de militarisme, de coupes sociales et de réarmement intérieur contre la résistance croissante de la classe ouvrière.

Tous les partis politiques allemands collaborent en coulisse avec l’AfD. En janvier 2018, tous les groupes parlementaires ont été d’accord pour permettre à l’AfD de présider la plus importante commission du Bundestag, sa commission des budgets. La commission des questions juridiques et la commission du tourisme du Bundestag sont également présidées par l’AfD. Surtout en ce qui concerne la politique des réfugiés, le gouvernement fédéral et les gouvernements des différents Länder mettent tous en œuvre le programme de l’AfD.

Le rapport de l’agence nationale de renseignement intérieur (Bureau de la protection de la constitution, BfV) pour le compte de la grande coalition a également été rédigé en étroite collaboration avec l’AfD. Alors que l’AFD et son milieu d’extrême droite font figure simplement de « victimes » prétendument des « extrémistes de gauche », toute opposition au capitalisme, au nationalisme, à l’impérialisme et au militarisme est déclarée illégale et qualifiée d’« extrémisme de gauche » et d’« anticonstitutionnelle ».

L’affaire Magnitz révèle à quel point l’AfD a été intégrée à la politique officielle afin d’instaurer un régime autoritaire de droite en Allemagne. À la suite de la dernière campagne en faveur de l’AFD en politique et dans les médias, ce n’est qu’une question de temps avant que le parti ne participe directement au gouvernement.

Le Sozialistische Gleichheitspartei (Parti de l’égalité socialiste) n’est pas prêt à tolérer un tel développement. Il a intenté une action en justice contre la surveillance du parti par le BfV et participe aux prochaines élections européennes avec une liste nationale pour armer l’opposition à l’extrême droite, qui est massive parmi les travailleurs et les jeunes, avec un programme socialiste.

(Article paru en anglais le 14 janvier 2019)