Une vague internationale de grèves secoue le Maghreb

Par Kumaran Ira
27 février 2019

Depuis le début de 2019, ‎une vague de grèves et de manifestations traverse l’Algérie, la Tunisie et le Maroc. Cette montée internationale de la lutte des classes dans le Maghreb témoigne de la radicalisation des travailleurs et de l’émergence d’un mouvement de masse contre l’austérité à travers le monde, avec notamment le mouvement des «gilets jaunes» en France.

Depuis plusieurs semaines, les grèves se propagent dans le secteur de l’éducation dans les trois pays, ainsi que dans les transports et la fonction publique. Cette grève se déroule sur fond de larges mobilisations d’enseignants ces derniers mois dans de nombreux États des États-Unis, des «stylos rouges» en France, en Grande-Bretagne, ainsi qu’au Mexique et en Argentine. Notamment dans les grèves états-uniennes et parmi les «stylos rouges», les enseignants se mobilisent de plus en plus indépendamment de syndicats inféodés aux régimes existants.

Le point essential dans toutes ces luttes est la nécessité pour les travailleurs d’organiser leurs luttes indépendamment des appareils syndicaux, afin de pouvoir les unifier avec les luttes qui se déroulent à l’international sur un programme révolutionnaire.

Mercredi dernier, des milliers d’enseignants ont manifesté au Maroc après l’annonce par les syndicats d’une journée de grève. La police est intervenue contre la manifestation des enseignants et en a blessé plusieurs.

Depuis le début de l’année, les enseignants multiplient les manifestations pour réclamer la révision du statut précaire des enseignant contractuels, avec notamment leur intégration dans la fonction publique. Ils dénoncent également les retenues sur les salaires des grévistes et exigent des augmentations de salaires et d’indemnités gelées depuis 2011. En janvier, plusieurs milliers d'employés municipaux ont participé à une grève de 24 heures pour manifester contre des conditions de travail catastrophiques.

La colère sociale contre la monarchie marocaine, alors qu’elle a annoncé des dépenses pour imposer le service militaire malgré l’état délabré des services publics.

En Algérie, l'intersyndicale de l’éducation (Unpef-Cnapeste-SNTE-Snapeset-Cela-Satef) ont annoncé une grève hier et aujourd’hui, suivie de sit-in régionaux aujourd’hui à Relizane, Blida, Batna et Laghouat, selon une source syndicale. L'intersyndicale a appelé à une grève de deux jours après avoir entamé plusieurs fois le dialogue avec le ministère de l’Éducation suite à une grève le 21 janvier, dialogue qui a pris fin samedi.

Après quatre jours de réunions bilatérales, les syndicats accusent le ministère de l’Éducation de «pousser au pourrissement en optant pour un discours toujours aussi flou». Les revendications de l’intersyndicale portent notamment sur «le statut particulier, le maintien de la retraite proportionnelle et de la retraite sans condition d’âge, l’abrogation définitive de l’article 87 bis de la Loi de finances de 2015 et la création d’une prime spécifique aux corps communs et ouvriers qualifiés».

Les syndicats ont appelé deux jours de grève dans le but de dissiper la colère des enseignants. En même temps, ils exigent que le gouvernement reconnaisse le rôle clé des appareils syndicaux, leur accorde plus d’avantages, les intègre davantage dans les rouages de l’État, et les utilise pour mettre fin à la mobilisation des travailleurs contre le régime sans rien lacher sur leurs revendications.

Meziane Meriane, dirigeant du Syndicat des professeurs d’enseignement secondaire et technique (Snapeste), a dit, «A chaque fois, on revient à la case départ, et ce n’est pas la faute aux partenaires sociaux qui ont la volonté de participer et de proposer des sorties de crise. (…) S’ils les (autorités) ont la volonté de solutionner définitivement les problèmes, qu’est-ce qui les empêche d’incorporer, comme nous l’avons proposé, aux négociations un représentant du ministère des Finances, un représentant de la Fonction publique; et là on sortira avec des résolutions qui vont mettre fin à ces conflits.»

En plus de la grève des enseignants, Algérie a connu récemment des grèves dans le secteur du transport, à la fois portuaire et aéroportuaire. Lundi dernier, Air Algérie a dû annuler plusieurs vols internationaux suite à une grève surprise du personnel navigant qui réclame une révision de la grille des salaires. Deux semaines auparavant, les travailleurs du port d’Alger avaient fait grève inopinément, qui a causé l'arrêt des opérations de chargement et de déchargement.

Les travailleurs se mobilisent inédpendamment des syndicats, qui défendant le régime algérien ébranlé par des mobilisations contre le président Abdelaziz Bouteflika, qui veut briguer un 5e mandat.

En Tunisie, des enseignants secondaires font grève depuis octobre 2018 pour exiger leur intégration dans la fonction publique comme ceux de leurs collègues du primaire en pour dénoncer leurs conditions de travail. Le syndicat de l’enseignement secondaire a mais fin la grève suite à un accord avec le gouvernement.

L’Union générale tunisienne du travail (UGTT), allié de longue date du gouvernement, freine des quatre fers pour essayer de bloquer une mobilisation des travailleurs contre le régime. Ils ont annulé une grève générale de la fonction publique prévue pour la fin février ainsi qu’une grève des transports prévue pour le 5 février. Dans le secteur public, le gouvernement s’engage à imposer des mesures d'austérité drastiques et à réduire la masse salariale suite à un accord conclu avec le Fonds monétaire international (FMI) en 2016.

Le rôle des appareils syndicaux et de leurs alliés politiques de pseudo gauche est similaire dans tous les pays: ils coupent les travailleurs de leurs frères et sœurs de classe en lutte dans les autres pays et les isolent par branche, afin de les subordonner à des régimes corrompus et haïs. En cela, les syndicats maghrébins n’ont rien de spécial. Les syndicats français dénoncent aussi les «gilets jaunes»»qu’ils traitent d’émanation d’extrême droite, voire antisémite afin de légitimer la politique droitière de Macron contre les travailleurs.

La nouvelle vague de luttes dans le Maghreb se produit 8 ans après le «printemps arabe» en 2011 où un mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière a renversé des dictatures soutenues par l’impérialisme de Zine El Abedine Ben Ali en Tunisie et de Hosni Mubarak en Egypte.

Alors que les travailleurs entrent à nouveau en lutte, il est essentiel de tirer toutes les leçons de cette expérience. Même les luttes les plus héroïques ne viendront pas à bout du capitalisme sans une lutte politique contre les appareils syndicaux et leurs alliés politiques et la création d’une avant garde révolutionnaire et internationaliste de la classe ouvrière. Grâce à l’aide de syndicats comme l’UGTT, allié principal du régime déchu de Ben Ali, la bourgeoisie a pu réprimer le mouvement de masse qui n’avait pas de direction révolutionnaire.

Sur une perspective nationale, UGTT a soutenu l’Assemblée constituante pour entretenir des illusions sur une éventuelle réforme du capitalisme tunisien de 2011 jusqu'au retour au pouvoir en 2014 de Nidaa Tounes, couverture du l’ancien régime Ben Ali. L’évolution réactionnaire du régime tunisien depuis lors donne raison aux critiques du Comité international de la IVe Internationale. Le CIQI a été le seul à avertir que 2011 ouvrait une nouvelle ère de mobilisations internationales, auxquelles la seule issue progressiste serait la prise du pouvoir par les ouvriers et une lutte révolutionnaire pour le sociaisme. C’est la même tâche qui revient aujourd’hui aux travailleurs.