La fermeture de l’usine Ford au Brésil éliminerait jusqu’à 27.000 emplois

Par Miguel Andrade
15 mars 2019

La fermeture annoncée de la deuxième plus ancienne usine Ford au Brésil, dans la ville de São Bernardo au sein de la ceinture industrielle dite ABC qui entoure São Paulo, menace près de 27.000 emplois dans la chaîne de production automobile de la région.

Auparavant on avait salué l’usine comme un «modèle» d’accords qui permettent à la même main-d’œuvre de produire à la fois un modèle de petite voiture, la Fiesta, et des camions Cargo-Line. L’usine emploie actuellement 4.500 travailleurs, dont 1.500 sont des travailleurs contractuels fortement concentrés sur la chaîne de production. Les produits de l’usine seront abandonnés, car Ford abandonne complètement le marché du camion en Amérique du Sud.

Ford a annoncé la fermeture de l’usine le 19 février, et réitéré cette annonce le 12 mars lorsque le syndicat a réuni les travailleurs à la porte de l’usine pour expliquer qu’au cours de sa rencontre avec les patrons de Ford à Detroit le 7 février il n’avait pas réussi à faire changer la décision. La société affirme que sa décision est motivée par des pertes de 678 millions de dollars subies sur le marché sud-américain et par le coût excessif d’une nouvelle réglementation environnementale plus stricte au Brésil concernant les émissions de gaz à effet de serre, qui doit être mise en œuvre dans les années à venir.

Cette annonce intervient dans le contexte d’une récession économique qui continue au Brésil, avec une économie stagnante et une nouvelle hausse du chômage. À la fin de 2018, le taux de chômage s’élevait à 12 pour cent, soit 12,7 millions de travailleurs. La croissance du PIB a été d’à peine 1,1 pour cent en 2018.

La situation est particulièrement désastreuse pour la production industrielle, qui demeure inférieure de 17 pour cent à son sommet historique de 2011. La production automobile n’en est qu’à 67 pour cent de son sommet de 2012.

Cette situation économique épouvantable a entraîné un taux de chômage de 14 pour cent à São Paulo, premier État industriel du pays, et de 18 pour cent dans la région ABC, qui compte plus de 2,5 millions d’habitants.

Comme on pouvait s'y attendre, la réponse du syndicat des métallurgistes de la région ABC à l'annonce de Ford du 19 février a été de déclarer une grève impotente consistant à renvoyer les travailleurs chez eux au début des quarts de travail quotidiens et à visiter les bureaux des autorités locales, étatiques et fédérales afin de les convaincre de ramper devant Ford en offrant plus de subventions. Le ton de la réaction a été résumé par le maire de São Bernardo, Orlando Morando, qui a déclaré à la presse le 21 février qu'il était «outré» par la décision de l'entreprise, puisqu'il n'a «jamais refusé les exigences de l'entreprise». De même, le jour de l'annonce, il a déclaré au quotidien Folha de S. Paulo que la décision de Ford était «impossible à prédire» après que la ville eut rénové les autoroutes menant à l'usine et lui eut accordé de nouveaux avantages fiscaux. Il a ensuite demandé au journaliste de Folha, de façon rhétorique: «S'agit-il d'impôts? Quelles sont les subventions dont ils ont besoin? Quels sont leurs besoins?»

Dans des entretiens ultérieurs, le maire et le président du syndicat, Wagner Santana, ont cité en exemple pour Ford l’accord de capitulation du 7 février chez General Motors, dans lequel le syndicat a accepté un système à deux vitesses et un gel des salaires, tandis que le gouvernement de l’État s’est engagé à réduire de 25 pour cent la taxe de vente en échange d’investissements.

L’accord a été conclu après que GM eut menacé de fermer une de ses usines brésiliennes, même après avoir garanti des investissements en 2015, prétendument en échange de l’accord du syndicat de réduire de moitié les salaires à l’usine de São José, à 90 km au nord-est de São Paulo, la deuxième plus grande usine de la société dans ce pays.

Les chefs syndicaux à Ford promettent maintenant que le syndicat «aura son mot à dire» dans les efforts du gouvernement de l'État pour trouver un acheteur pour l'usine – au cours desquels les syndicats vont inciter les travailleurs à accepter des licenciements, plus de sous-traitance et des salaires réduits, malgré les 7,5 milliards de réais (US$ 2 milliards) en subventions accordées à Ford rien que dans les cinq dernières années.

Contrairement à la réaction lâche des bureaucrates syndicaux, une grève sauvage s’est transformée en 1990 en occupation de l’usine et en une grève de 50 jours contre l’érosion des salaires dans des conditions d’inflation croissante.

La fermeture de l’usine Ford met en lumière le mensonge selon lequel des concessions sans fin – qui ont réduit à la pauvreté les travailleurs de la région industrielle la plus avancée d’Amérique du Sud – peuvent faire cesser la fermeture d’usines. Elle illustre aussi comment, dans un contexte de production capitaliste mondialisée, les syndicats ont cessé de lutter pour des concessions limitées de la part de leurs propres bourgeoisies et se sont transformés en instruments pour faire respecter la discipline du travail et obtenir de nouvelles concessions des travailleurs pour augmenter les profits des entreprises.

La fermeture a également mis à nu le processus parallèle qui a caractérisé le Parti des travailleurs (PT), créé à la suite de grèves massives à la fin des années 70, y compris chez Ford, qui a fait tomber une dictature militaire brésilienne de 21 ans soutenue par les États-Unis.

Ouverte comme troisième usine Ford au Brésil en 1967, trois ans après le coup d’État militaire de 1964 qui a renversé le gouvernement nationaliste bourgeois du président João Goulart du Parti travailliste brésilien, l’usine faisait partie d’une expansion industrielle massive autour de São Paulo. Cette expansion verrait la ville dépasser Rio de Janeiro comme la plus grande ville du Brésil, au milieu de l’immigration de millions de travailleurs du Nord, qui fuyaient la pauvreté et la violence militaire et paramilitaire contre les agriculteurs.

À la fin des années 1970, São Paulo comptait la plus grande concentration de travailleurs en Amérique du Sud et de loin la plus importante dans les nouvelles régions urbaines de Brésil. La ville est également devenue la force politique décisive du pays. Dirigée par l’ancien dirigeant syndical des métallurgistes et premier président du PT Luiz Inacio Lula da Silva, la bureaucratie syndicale a canalisé son influence accumulée vers le PT. Ce fut le principal atout du parti en se présentant à la bourgeoisie brésilienne comme la force la plus capable de stabiliser les relations sociales dans un système capitaliste qui avait créé les inégalités les plus extrêmes du monde.

Avec le début de la chute de la production industrielle en 2013-2014 et la forte hausse du chômage, le pays a vécu la plus grande crise économique de son histoire. La région ABC a également vu le début de l’abandon du PT par la classe ouvrière brésilienne. Les principales régions industrielles du pays, dont ABC, ont connu une forte baisse de la marge de vote pour le parti. Dans un premier temps, Le PT l’a vécu lors des élections présidentielles de 2014. Puis en 2016, tous les maires du PT de la région ont perdu leurs majorités. Le démagogue fasciste et ancien capitaine de l’armée Jair Bolsonaro a remporté la région par une large majorité à l’élection présidentielle de 2018.

Bénéficiaire du rejet du PT, Bolsonaro devait sa popularité mineure, aujourd’hui en chute libre, en se faisant passer pour un adversaire de la «réforme des retraites» initialement proposée par le PT – qu’il soutient maintenant alors que le PT feint de s’y opposer – et en étant frauduleusement dépeint dans la presse comme un opposant aux privatisations et politiques néolibérales du PT.

Dans la mesure où les syndicats ont fait du nationalisme économique et du corporatisme leur fonds de commerce, Bolsonaro a pu donner un ton populiste en prétendant que «la Chine achetait le Brésil». Le dernier coup est venu quand il a, de manière démagogique, soutenu la grève des camionneurs de mai 2018 qui était extrêmement populaire. En même temps, les syndicats contrôlés par le PT la dépeignaient comme une manœuvre de droite. Ainsi, ils ont isolé les sections les plus concentrées de la classe ouvrière de la grève bien que la grève avait stoppé la production automobile par manque d’approvisionnement.

Le comportement des syndicats a montré qu’ils vont approfondir leur collaboration non seulement avec les entreprises, mais aussi avec le gouvernement brésilien d’extrême droite. Les dirigeants syndicaux se sont lâchement excusés au gouvernement en novembre après avoir fait campagne pour Fernando Haddad du PT à la tête d’un front «antifasciste».

Aujourd’hui, les intérêts communs de la classe ouvrière internationale s’expriment par la solidarité transfrontalière dans les manifestations et les grèves. C’est clairement le cas, notamment à la frontière américano-mexicaine, et maintenant entre travailleurs français et algériens. Les syndicats, au contraire, refusent de coordonner une lutte entre travailleurs chez Ford et GM au Brésil, à seulement cinq kilomètres de distance. Ils dressent les travailleurs contre ceux d’autres régions du pays. Ils présentent sous de fausses couleurs les relations de travail dans la région industrielle ABC appauvrie, où les contractuels sont payés à peine au-dessus du salaire minimum, en disant que Ford garde les autres usines brésiliennes ouvertes parce que «les travailleurs d’ABC sont trop bien payés».

Les syndicats s’efforcent de subordonner les travailleurs à l’une ou l’autre fraction de la bourgeoisie. Selon les termes du principal apologiste pseudo-gauche du PT, le Parti de la Cause du Travail (PCO), ils prétextent d’«exploiter les contradictions du gouvernement». En d’autres termes, ils proposent de «potentialiser» les conflits entre Bolsonaro et son vice-président, le général Hamilton Mourão, tel que proposé par le propagandiste du PT Gustavo Conde, qui a réagi avec colère aux critiques de ses lecteurs que le PT «flirtait» politiquement avec Bolsonaro.

Pendant ce temps, le PT a fait circuler un «message de sa prison» de Lula aux travailleurs de Ford, leur disant de «faire pression sur le gouvernement pour qu’il interdise les importations de Ford», c’est-à-dire de réagir à la réduction des effectifs de l’entreprise en opposant les travailleurs brésiliens à leurs frères de classe internationale confrontés aux mêmes menaces. Deux jours plus tard, le syndicat a choisi de rencontrer le vice-président général Mourão, au lieu de Bolsonaro, pour discuter de l’augmentation de cette «pression». Ils ont dit à la presse à la fin de la réunion qu’il était «sensible et déterminé à porter la question à Bolsonaro».

Rencontrant les travailleurs après son retour de Detroit, apparaissant aux côtés du président du PT, Gleisi Hoffmann, le président du syndicat des métallurgistes de la région ABC, Wagner Santana, a promis qu'il insisterait, à la suggestion de Hoffmann, pour que Bolsonaro prenne la question à bras le corps – imitant la promesse des syndicats américains et du parti démocrate de «travailler avec Trump pour créer des emplois».

En terminant, il faut mentionner le rôle des organisations réactionnaires de la pseudo-gauche, basés sur les classes moyennes privilégiées, qui gravitent autour du PT et feignent l'horreur devant le gouvernement d'extrême droite du Brésil. Tous blâment la classe ouvrière pour la montée de Bolsonaro, accusant les ouvriers qui ont rejeté le PT de cupidité et de bigoterie évangélique.

Cela a pris une forme particulièrement virulente par rapport à la fermeture de Ford. Ces couches ont fait circuler un récit selon lequel des travailleurs ont hué Fernando Haddad, candidat à la présidence du Parti des travailleurs, lorsqu'il faisait campagne dans l'usine. L'histoire est devenue virale sur les médias sociaux, et des couches de la classe moyenne prétendument de «gauche» ont partagé des commentaires que les travailleurs de Ford «méritaient» d'être jetés sur les lignes de chômage à cause de leur «stupidité» en votant pour Bolsonaro et leur hostilité à l’égard de Haddad, le néolibéral de droite.

Haddad a nié que les travailleurs de Ford l’ont hué lors de sa campagne de 2018, et le magazine Piauí a également enquêté sur cette histoire et l'a trouvée fausse.

Néanmoins, de tels commentaires ont inondé les pages Facebook pro-PT et les comptes Twitter tels que ceux de «Mídia Ninja», «Jornalistas Livres» et de Guilherme Boulos, ancien candidat présidentiel du Parti socialiste et libéral (PSOL) de pseudo gauche.

Exposant à quel point cette conception est ancrée dans les plus proches défenseurs du PT, l’un des propagateurs de la fausse affirmation sur les travailleurs de Ford était l’ancien prêtre Leonardo Boff. Il est connu internationalement comme l’un des partisans «de gauche» de la théologie de la libération et l’un des auteurs pro-PT les plus lus au Brésil. On le décrit aussi comme le «conseiller religieux» de Lula en prison.

Boff a tweeté l’affirmation fausse que les ouvriers «n’ont pas permis à Haddad de parler à Ford pendant la campagne». Aussi il a dit qu’ils ont chanté «mito, mito» («le mythe», le terme utilisé pour décrire Bolsonaro par ses sympathisants). Le fait que cela ne s’est jamais produit n’a pas empêché Boff de continuer: «Ford a annoncé qu’il allait fermer. Plus de 20.000 travailleurs seront touchés. S’ils pointent leurs mains comme des fusils (le vil geste de campagne de Bolsonaro) en criant «le mythe», les emplois reviendront-ils?»

Rien ne pourrait exposer plus clairement la profonde hostilité de la classe moyenne supérieure, qui forme la base du PT, envers la classe ouvrière brésilienne. La lutte pour défendre les emplois et le niveau de vie et pour contrer la menace de dictature ne peut être menée sans une rupture totale avec ce parti bourgeois réactionnaire et tous ses satellites de pseudo-gauche.