Sur fond de grèves et de protestations, l’armée algérienne exige le renvoi de Bouteflika.

Par Bill Van Auken
28 mars 2019

Tentant désespérément de défendre le régime du Front de libération nationale (FLN) soutenu par l’armée, le chef d’état-major des forces armées, le général Ahmed Gaïd Salah, 79 a exigé mardi que le président Abdelaziz Bouteflika soit déclaré «inapte à gouverner».

Face à une escalade de manifestations populaires et de grèves qui dure depuis plus d’un mois déjà, le général Salah a déclaré lors d’une allocution télévisée: «Dans ce contexte, il devient nécessaire, voire impératif, d’adopter une solution pour sortir de la crise. Cette solution répond aux demandes légitimes du peuple algérien et garantit le respect des dispositions de la Constitution et le maintien de la souveraineté de l’État».

Salah a proposé de faire appliquer l’article 102 de la Constitution algérienne, qui habilite le Conseil constitutionnel, la chambre haute du pouvoir législatif du pays, à déclarer Bouteflika «inapte à gouverner». Cela ouvrirait la voie à sa destitution par un vote des deux tiers du Parlement.

Bouteflika, vétéran de la guerre de libération contre le colonialisme français, est au pouvoir depuis 1999. Âgé de 82 ans, il a subi un accident vasculaire cérébral en 2013 et, se trouvant confiné dans un fauteuil roulant, n’a pas pris la parole en public depuis lors.

Les manifestations de masse, qui ont amené des millions de travailleurs et de jeunes dans les rues d’Algérie, ont éclaté après l’annonce de l’intention de Bouteflika de briguer un 5e mandat. Devant des manifestations de masse, le gouvernement a changé de tactique, déclarant le 11 mars que le Président ne briguerait pas un cinquième mandat. Cependant, les élections seraient reportées jusqu’à ce qu’on rédige une nouvelle constitution, qui prolongeait son règne indéfiniment. Son mandat actuel expire le 29 avril.

Les manifestants ont réagi en scandant: «Nous voulions des élections sans Bouteflika, maintenant nous avons Bouteflika sans élections».

Mardi à Alger, des applaudissements et des klaxons ont accueilli le discours du général Salah et marqué un point culminant et humiliant pour le régime. Au début des manifestations de masse, le chef d’état-major militaire avait traité les comme d’ «aventuriers». Ensuite, à l’instar d’une grande partie de l’élite dirigeante corrompue du pays, il a changé de ton, feignant de sympathie pour les manifestants, tout en continuant à soutenir Bouteflika au pouvoir.

L’action de Salah est inconstitutionnelle. C’est au Conseil constitutionnel d’invoquer l’article 102 et non au chef de l’armée. Son intervention, cependant, exprime la réalité de la structure étatique bourgeoise en Algérie. En clair, l’armée sert d’épine dorsale au régime, intervenant à plusieurs reprises dans les conflits au sein de l’État et en assurant la médiation.

Le Conseil constitutionnel a acquiescé à la demande du général, en annonçant qu’il convoquerait une session extraordinaire pour envisager la destitution de Bouteflika en raison de son inaptitude à gouverner.

Le discours télévisé du général est intervenu alors que les manifestations de masse se poursuivaient dans le centre d’Alger et que les grèves balayaient le pays.

Mardi matin, à Arzew, grand port et zone industrielle algérienne comprenant une raffinerie exportatrice de GNL (gaz naturel liquéfié), les travailleurs ont débrayé suite à un appel pour une grève de trois jours. C’était les réseaux sociaux, indépendants et opposés aux syndicats, qui avaient appelé à la grève. Comme les manifestants, les grévistes exigent la chute du régime et de profondes transformations sociales. Ils portaient une banderole qui se lisait «Le syndicat de la honte». Ce slogan exprimait le fait que leur syndicat, l’UGTA, est vendu au régime. Ils exigent la destitution d’Abdelmadjid Sidi-Saïd, son secrétaire général, qui a soutenu Bouteflika depuis 20 ans contre des manifestations populaires.

Les bureaux de poste et les services publics ont également restés fermés dans de nombreuses régions du pays.

Lundi, des milliers de travailleurs, avec des membres de leur famille et des retraités, ont défilé à Tizi Ouzou, l’une des plus grandes villes du centre-nord du pays. Les ouvriers ont organisé la manifestation à la fois contre le régime et contre le soutien que lui fournit Sidi-Saïd, le chef de l’UGTA. Sur les pancartes, des slogans fleurissaient: «Pour le départ immédiat du système et de Sidi-Saïd». D’autres traitaient le chef syndical de «bouffon» de Bouteflika.

Certaines sections de la bureaucratie de l’UGTA ont émulé le régime et tenté de faire passer l’éviction de Sidi-Saïd — comme celle de Bouteflika — pour une solution aux doléances des travailleurs. Mais l’hostilité de la classe ouvrière est dirigée contre un système entier de syndicats officiels qui fonctionnent comme partenaires corporatistes du gouvernement et des employeurs, étranglant la lutte des classes.

À Alger, mardi, des milliers d’étudiants ont manifesté chaque semaine, ainsi que des architectes, des magistrats du tribunal et d’autres travailleurs du secteur public.

Dans la ville portuaire méditerranéenne de Béjaïa, plusieurs centaines d’étudiants ont manifesté, rejoints par des agriculteurs qui ont conduit leurs tracteurs au centre-ville, et des employés du service forestier public.

La montée de l’opposition ouvrière a imposé au régime la soudaine volte-face sur Bouteflika. Par contre, la solution pseudo-constitutionnelle du général Salah ne répondra à aucune des revendications politiques et encore moins sociales qui ont amené des millions d’Algériens dans la rue.

Si le Conseil constitutionnel suivait les ordres du chef militaire, le président de l’organe législatif, Abdelkader Bensalah, remplacerait Bouteflika. Bensalah assurera ainsi la présidence intérimaire pendant au moins 45 voire 90 jours. Bensalah est l’un des fondateurs du Rassemblement national démocrate (DNR), un partenaire de coalition du Front de libération nationale (FLN) de Bouteflika et un proche allié du président malade.

Selon la Constitution, les élections se tiendront sous le contrôle du gouvernement intérimaire de Bensalah d’ici 90 jours. Cela assure ainsi le contrôle et la domination continus des partis au pouvoir et de la classe dirigeante: les riches hommes d’affaires, les fonctionnaires corrompus et les chefs militaires.

Certains partis de l’opposition ont dénoncé la manœuvre de Salah. Mustapha Bouchachi, avocat et figure de proue du Front des forces socialistes (FFS), a déclaré mardi que «le peuple algérien n’accepte pas que le gouvernement, ou un symbole du pouvoir de ce système gère la période de transition».

Ces éléments comprennent tous les partis d’opposition bourgeois et les groupes de pseudo-gauche comme le Parti des travailleurs et le Parti socialiste des travailleurs pabliste, alliés au Nouveau Parti anticapitaliste français. Ceux-ci exigent seulement d’être inclus dans cette «transition» et se proposent de donner au régime à dominante militaire un lifting politique.

Ce qui a amené des masses de travailleurs et de jeunes dans la rue, cependant, n’est pas le désir d’un tel remaniement politique au sommet, mais l’exigence d’une transformation fondamentale et d’un nouvel ordre social. Dans l’ordre actuel, les 10 pour cent les plus riches contrôlent 80 pour cent de la richesse. En même temps, le taux officiel de chômage des jeunes est de 30 pour cent. Pire, quelque 14 millions de personnes sont condamnées à vivre dans une pauvreté absolue avec moins de 1,33 euro par jour.

Même si l’abandon apparent de Bouteflika par le régime est important, cette étape ne signale que le début de la lutte de la classe ouvrière algérienne pour transformer ses conditions. Quel que soit le sort du président vieillissant, le pouvoir reste entre les mains des militaires qui ont servi de pivot au régime capitaliste en Algérie pendant des décennies.

Jusqu’à présent, le caractère massif des manifestations qui exigeaient l’éviction de Bouteflika a submergé les forces de l’ordre. Ils ont réagi pour la plupart avec des lacrymogènes et en arrrêtant des manifestants, libérés le lendemain. L’engagement du commandement militaire pour un changement au sein de l’appareil d’État peut aller de pair avec un recours à des mesures bien plus répressives qui imitent les méthodes employées en Égypte.

Si toute l’Algérie accueillie avec joie l’éviction de Bouteflika, la question cruciale est le développement d’une stratégie politique indépendante et la formation d’une nouvelle direction révolutionnaire dans la classe ouvrière.

La tâche centrale des travailleurs algériens est la formation d’organes populaires de pouvoir, basés sur la classe ouvrière, pour lutter pour renverser et remplacer les restes du régime de Bouteflika par un gouvernement ouvrier. La victoire de cette révolution dépend de son extension au-delà de l’Algérie, unissant les travailleurs algériens à leurs frères et sœurs de classe dans tout le Moyen-Orient et dans les pays capitalistes avancés.

(Article paru d’abord en anglais le 27 mars 2019)