Encouragé par Trump, le président du Brésil ordonne à l'armée de célébrer le coup d'État de 1964

Par Miguel Andrade
2 avril 2019

Lundi dernier, le porte-parole du président, le général Otávio Barros, a annoncé à la presse la décision sans précédent prise par le président fascisant brésilien Jair Bolsonaro d'ordonner aux institutions militaires de préparer les «célébrations nécessaires» de l'anniversaire du coup militaire soutenu par les États-Unis en 1964 qui a fait tomber le gouvernement nationaliste bourgeois du président João Goulart.

Le coup d'État a inauguré un régime sanguinaire qui allait durer jusqu'en 1985 et qui allait contribuer à l'installation de trois autres régimes militaires génocidaires dans les années suivantes, au Chili et en Uruguay en 1973 et en Argentine en 1976, qui ont tué, torturé et persécuté des millions de Sud-Américains.

Bolsonaro insiste sur le fait que le régime militaire n'était pas une dictature et que sa prise du pouvoir en 1964 n'était pas un coup d'État. Il défend la torture et soutient que la solution aux problèmes du Brésil est de «faire le travail que le régime militaire n'a pas fait: tuer 30.000 personnes».

L'ordre de Bolsonaro est un autre jalon dans le brusque virage à droite pris par le régime politique brésilien depuis la réélection de Dilma Rousseff, présidente du Parti des travailleurs (PT) en 2014. Bien que de telles célébrations aient eu lieu furtivement dans les institutions militaires du pays, en particulier dans les écoles et les académies militaires et les clubs d'officiers à la retraite, c'est la première fois qu'un président élu ordonne ces cérémonies et défend publiquement l'ancienne dictature.

Le retour de ces célébrations publiques révèle une fois de plus les mensonges de tous ceux qui, dans l'ancienne opposition à la dictature, en premier lieu au PT, ont dit qu'une démocratie bourgeoise stable pourrait être construite au Brésil si seulement on respectait leurs accords traitres qui donnent une amnistie générale aux assassins et tortionnaires sadiques du régime.

Tous les présidents qui ont suivi la dictature ont respecté cette amnistie, malgré les protestations du public: l'ancien président Fernando Henrique Cardoso, un exilé dépouillé de son mandat universitaire par le régime, Lula, emprisonné en tant que leader des grèves de masse contre la dictature et Dilma Rousseff, qui a succédé à Lula, ancien guérillero urbain, emprisonnée et torturée par le régime.

Cette loi d'amnistie a été défendue par le PT jusqu'à ses derniers instants au pouvoir. Même lorsqu'il a permis à un «comité de vérité» tardif d'enquêter sur les crimes du régime en 2011, le PT a dans les faits bloqué les travaux de ce groupe, déclarant publiquement qu'il était contre la «persécution» des criminels de l’armée – le même langage utilisé à la fin du régime pour promouvoir «l'amnistie». La commission a été dissoute en 2014 sans une seule accusation.

Le décret présidentiel de lundi dernier, qui était certainement en préparation depuis longtemps, a néanmoins reçu un appui extraordinaire de la part de la presse et de l'opposition du PT face aux visites de Bolsonaro aux États-Unis et au Chili. La tournée a fourni une autre occasion aux présumés opposants politiques de Bolsonaro d’encourager des éléments militaires au sein du gouvernement à s’opposer au président – non pas en tant que membres d'un gouvernement élu, mais en tant qu'agents de l'État éprouvés et de confiance, la seule force politique «modératrice» légitime dans le pays. Dans ce contexte, Bolsonaro a cherché à renforcer sa base fasciste, en renforçant son soutien parmi des couches plus larges d'officiers d'extrême droite dans l'armée et dans les forces de police meurtrières du Brésil.

La tournée pro-impérialiste de Bolsonaro s'est heurtée à une attaque féroce des fractions menée par le plus ancien quotidien du pays, O Estado de S. Paulo, porte-parole traditionnel de l'armée, qui a publié pas moins de cinq éditoriaux, pendant et après les deux voyages. Elle a donné le ton aux trois autres grands journaux, Folha de S. Paulo, Valor Econômico et O Globo, qui dénoncent la position de Bolsonaro face à Trump, qui s'est opposée aux intérêts économiques du Brésil. Cela a abouti à un article dans l'édition du 21 mars d'O Estado, intitulé «Victoire diplomatique, oui, mais pour Trump.» L'éditorial accusait que le voyage était inutile au mieux, et que Bolsonaro avait «approché un président, pas un pays», étant donné que «même dans le Parti républicain, les valeurs de Trump se heurtent à une résistance». Elle a ensuite cité avec approbation le fait que «la Chine a résisté aux demandes des États-Unis».

Soulignant le virage brusque vers l'impérialisme américain parrainé par Bolsonaro et ses commanditaires militaires et corporatifs, de nombreuses références inquiétantes ont été faites aux crimes commis par l'impérialisme américain et ses collaborateurs militaires «nationalistes» en Amérique latine. C'est le cas de la visite inopinée de Bolsonaro au siège de la CIA, qui a joué un rôle clé dans l'orchestration du coup d'État de 1964, et d'un commentaire radiophonique du chef d'état-major de Bolsonaro, Onyx Lorenzoni, un jour avant la visite au Chili, dans lequel il déclare que «le bain de sang de Pinochet était nécessaire».

Fait significatif, après sa visite à Washington, Bolsonaro s'est rendu au Chili pour participer à la fondation d'une nouvelle union pro-impérialiste des nations sud-américaines, le PROSUL, qui a été créée pour enterrer l'initiative des anciens gouvernements de la «marée rose» en fondant le désormais défunt UNASUL en 2008. En tant qu'apologiste à vie du régime Pinochet, il a été reçu par des manifestations populaires, mais il a été accueilli chaleureusement par le gouvernement de droite du président Sebastian Piñera. La politique d'extrême droite de Bolsonaro est une composante essentielle du nouveau PROSUL.

La célébration et la justification de la torture et du meurtre étaient le dernier des soucis d'Estado de S. Paulo, comme l'a démontré son éditorial sur le voyage au Chili. «Tout le monde connaît la position de Bolsonaro sur ces questions», dit un éditorial intitulé «À la recherche d'un président», «mais en tant que représentant du Brésil, il devrait garder pour lui ces opinions sur les dictateurs et les dictatures des pays voisins, car elles sont naturellement source de malaise». L’article conclut par la suite: «Inquiet des préoccupations insignifiantes de sa base, Jair Bolsonaro semble avoir abandonné l’objectif d’un gouvernement pour tous.»

Venant d'un journal qui est jusqu'au cou dans l’attaque contre le socialisme et la promotion du coup d'État contre le gouvernement vénézuélien, qui soutenait la dictature brésilienne, qui met régulièrement en vedette des commandants militaires dans ses pages d'opinion et qui attaque Bolsonaro parce qu’il a mis à l’écart de son gouvernement les généraux au profit des membres de sa famille, ces lignes étaient un coup de semonce. La guerre de fractions qui sévit dans la bourgeoisie brésilienne depuis le début du second mandat de Rousseff en 2015 s'intensifie.

Ce n'est pas par hasard si le vice-président de Bolsonaro, le général Hamilton Mourão, a rencontré 600 hommes d'affaires lors d'un dîner mardi dernier, dans ce que l'on a qualifié de «dîner d’un billion de réals» – une référence à la valeur totale des participants, 250 milliards de dollars US. Cette semaine, Mourão lui-même doit se rendre aux États-Unis et rencontrer des hommes d'affaires à la «Brazil Conference» de Harvard.

Les conflits qui se déroulent autour de l'alignement de Bolsonaro sur Washington sont profonds. Ils dominent la vie politique brésilienne depuis la fin du boom des matières premières et le lancement du «pivot américain vers l'Amérique latine». Ces développements ont réduit les possibilités d'indépendance relative par rapport à l'impérialisme américain qui existaient pendant la «marée rose» et ont réduit la capacité d'utiliser les profits de l'exportation pour financer des programmes minimaux de réduction de la pauvreté. Ces facteurs ont rendu le Brésil plus sensible à l'attraction gravitationnelle de l'impérialisme américain sur l'Amérique latine, qui, agissant avec la force d'une loi naturelle, rapproche un Brésil en décélération économique de son orbite.

Un nouvel alignement international est ainsi devenu un enjeu central pour la classe dirigeante lors des dernières élections, de même qu'une restructuration massive des relations de classe, incarné par la soi-disant «réforme des pensions». Le virage proaméricain s'est basé sur des calculs qui tiennent compte avant tout des intérêts brésiliens face aux «conflits de grandes puissances», c'est-à-dire entre les États-Unis et la Chine et la Russie, qui sont devenus le point central de la politique étrangère des États-Unis.

Toutefois, les problèmes immédiats et à long terme mis en lumière par la visite aux États-Unis sont liés au déclin de l'impérialisme américain et à la guerre commerciale imposée à la Chine par Washington, qui pourrait réduire considérablement les exportations et les investissements brésiliens vers la Chine sans aucune compensation tangible de la part des États-Unis. Assis Moreira du Valor Econômico a clairement souligné les inquiétudes les plus immédiates: si les États-Unis parviennent à imposer la fin de leur déficit commercial avec la Chine, « les exportations américaines passeraient de 600 milliards de dollars en 2024 comparés à 155 milliards en 2018. Cela réduirait les exportations brésiliennes de 10 à 20 %.»

Compte tenu des rivalités croissantes à travers le monde et des tactiques gangsters de Trump, personne ne devrait accepter la crédibilité de sa promesse de soutenir l'adhésion du Brésil à l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ou, même s'il tenait sa promesse, qu'elle permettrait de sortir le Brésil d’une récession économique prolongée.

Une telle méfiance anime les opposants bourgeois de Bolsonaro. De plus, des fractions de la classe dirigeante craignent que l'alignement ouvertement proaméricain et la rhétorique fasciste qui l'accompagne ne suscitent l'opposition populaire et ne fassent dérailler le vote sur la «réforme des pensions». De tels calculs ont été exposés dans un article du Financial Times du 8 mars, intitulé «Les guerres culturelles de Bolsonaro feront-elles dérailler les réformes?» Ce que le Financial Times appelle par euphémisme les «guerres culturelles» est la litanie de Bolsonaro de «dieu, famille et nation» qui provoquent une répulsion généralisée au Brésil et exposent devant de larges couches de la population la pourriture de son gouvernement et du système politique qui l'a produit.

Dans la mesure où l'armée critique ce qui a été dédaigneusement surnommé «l'aile idéologique» du gouvernement qui a dominé le voyage américain, ce n'est pas par sympathie pour la démocratie ou l'indépendance vis-à-vis de l'impérialisme, mais plutôt par conscience du soutien extrêmement limité dont bénéficient ces idées au sein de la population.

S'opposer aux «idéologues fous» par des appels à des pouvoirs accrus aux militaires «raisonnables» ne changera rien aux graves dangers auxquels la classe ouvrière est confrontée. Cette campagne est un camouflage traitre de la crise profonde qui a produit Bolsonaro et elle doit être dénoncée sans relâche.

(Article paru en anglais le 29 mars 2019)