L’armée britannique utilise l'affiche de Corbyn pour des exercices de tir

Par Chris Marsden
5 avril 2019

Des images de soldats de l'élite du régiment de parachutistes en train de tirer sur une affiche du chef du parti travailliste, Jeremy Corbyn, sont un avertissement sérieux quant au climat de violence politique fomenté par l'élite dirigeante britannique.

La vidéo a été postée sur Snapchat, avant d'être divulguée hier sur Twitter. On y voit quatre parachutistes tirant à maintes reprises sur l'affiche de Corbyn avec des armes de poing. Les mots «c’est bien comme ça» sont sous-titrés sur la vidéo, avant que la caméra ne se dirige vers l'affiche de Corbyn, zoomant sur sa tête criblée de balles. On peut entendre certains des soldats rire.

Des soldats à Kaboul utilisent une image de Corbyn pour des exercices de tir

La vidéo aurait été tournée ces derniers jours et son authenticité a été confirmée par l'armée. Environ 80 membres du 3ème Bataillon de Parachutistes (3 PARA) sont postés à Kaboul en Afghanistan depuis 2018 dans le cadre de la Mission Resolute Support. La séquence a apparemment été tournée dans le loft de ce que Sky News a rapporté être le «nouveau camp de Kaboul».

Des moyens ont rapidement été mis en place pour minimiser la gravité de l'incident.

L’ancien sous-officier, Trevor Coult, a déclaré au Daily Mail: «Cela n’aurait jamais dû être posté en ligne. Mais c'était des bêtises, rien de grave. Il ne devrait pas y avoir d'enquête.» Coult avait partagé la vidéo avec le commentaire: «Ça ne promet pas pour un dirigeant du Labour» accompagné d’un émoticon de rigolade. Le député conservateur et ancien soldat Johnny Mercer a aussi tenté de minimiser l’affaire en tweetant: «Chaque organisation a des personnes compétentes qui font de graves erreurs de jugement.»

Le ministère de la Défense a annoncé qu'une enquête serait ouverte, mais le brigadier Nick Perry, commandant de la 16e Brigade d'assaut aérien, a également minimisé l'incident, le qualifiant d’«erreur de jugement grave».

Toutes les tentatives visant à présenter cette affaire comme un comportement répréhensible de quelques individus doivent être rejetées. Le régiment de parachutistes est l’un des régiments d’infanterie les plus prestigieux au monde. Cela met à rude épreuve la crédulité pour faire croire qu'aucun officier supérieur n'était au courant de ce qui se passait.

L'utilisation de l'image de Corbyn pour des exercices de tir se déroule dans un contexte dans lequel le dirigeant travailliste a été soumis à plusieurs reprises à des menaces de mort par des groupes d'extrême droite. Rien que le mois dernier, alors que l'atmosphère politique toxique sur le Brexit s'intensifiait, il a été violemment agressé par un voyou de droite à la mosquée de Finsbury Park, qui avait menacé en ligne de vouloir tuer des opposants au Brexit.

De plus, cette dernière attaque contre Corbyn implique une unité spécialisée dans les opérations de contre-insurrection. Au cours des dernières décennies, 3 PARA était basé en Irlande du Nord, où il a brutalisé la population catholique et s'est battu pendant la guerre des Malouines.

Des décennies de militarisme débridé ont forgé une caste militaire professionnelle, de plus en plus hostile à toute forme de contrôle ou de contrainte de la part des civils. En réponse à la vidéo de l'armée, d'anciens soldats et leurs partisans ont envahi les réseaux sociaux pour menacer d’assassiner Corbyn. L'un d'eux, s’identifiant comme «ancien combattant des Royal Signals», a tweeté: «Je suis un ex-soldat. Je tirerais sur Corbyn pour vrai, gratuitement.»

Ces menaces sont d'autant plus importantes qu'elles surviennent un jour après que le fasciste Jack Renshaw a été reconnu coupable d'avoir planifié l'assassinat de la députée travailliste Rosie Cooper.

Plus fondamentalement, l’exercice de tir contre Corbyn par des soldats du 3 PARA à Kaboul traduit les opinions largement partagées par les dirigeants des forces armées.

Au cours des trois dernières années, de hauts responsables militaires ont à plusieurs reprises affirmé qu'un gouvernement Corbyn serait inacceptable en raison de son opposition antérieure à la guerre, à l'OTAN et à l'utilisation des armes nucléaires.

À peine une semaine après son élection à la direction du parti travailliste en septembre 2015, le Sunday Times a cité un «général en exercice» anonyme qui disait que si Corbyn devenait premier ministre, des «mesures directes» seraient employées.

«Il y aurait des démissions en masse à tous les niveaux et on serait confronté à la perspective bien réelle d'un événement qui serait dans les faits une mutinerie… L'état-major de l’armée ne permettrait pas à un premier ministre de compromettre la sécurité de ce pays et je pense que les gens utiliseraient tous les moyens nécessaires, justes ou injustes, pour empêcher cela.»

Quelques mois plus tard, en violation du principe constitutionnel de la neutralité politique des forces armées, Sir Nicholas Houghton, chef d'état-major de la Défense, a déclaré à Andrew Marr, de la BBC, que la déclaration de Corbyn selon laquelle il n'autoriserait jamais l'utilisation d'armes nucléaires «m'inquiéterait si cette pensée était celle d’un quelqu’un à la tête du gouvernement».

Le gouvernement conservateur, la faction blairiste de droite du parti travailliste et des médias de droite enragés s'unissent pour attaquer Corbyn en tant que menace pour la «sécurité nationale», un ami des terroristes, un larbin du gouvernement russe de Poutine et un antisémite.

En 2016, un article du Daily Mail du blairiste Dan Hodges a été publié intitulé «Le Labour doit tuer le vampire Jezza», accompagné d'une photo de Corbyn dans un cercueil. L'article a été publié à peine dix jours après le meurtre de la députée travailliste Jo Cox par un fasciste. «Les camarades djihadistes de Jezza», «Corbyn “le collaborateur”», «Corbyn et l'espion communiste» et «Du sang sur les mains» figurent parmi d’innombrables titres ayant dominé la presse britannique ces trois dernières années.

Après que la vidéo a été largement diffusée mercredi, le député conservateur David Jones a demandé à la première ministre Theresa May au Parlement: «La première ministre estime-t-elle toujours que le chef de l'opposition [Jeremy Corbyn] n'est pas apte à gouverner le Royaume-Uni?» May a répondu: «Lorsque nous avons subi une attaque à l'arme chimique dans les rues de Salisbury… [Corbyn] a déclaré qu'il préférait croire Vladimir Poutine que nos propres agences de sécurité. Ce n'est pas la posture de quelqu'un qui devrait accéder au poste de premier ministre.»

Cela a provoqué les conservateurs pro-Brexit à dénoncer May pour avoir engagé des pourparlers avec Corbyn au sujet du Brexit. Caroline Johnson a déclaré que May risquait «de conforter un gouvernement dirigé par des marxistes et des antisémites». L'ancienne ministre du Développement international Priti Patel a tweeté: «Un homme qui se range du côté des terroristes et des dictateurs socialistes, renoncerait à notre dissuasion nucléaire, a laissé l'antisémitisme se répandre dans son parti et conduirait la Grande-Bretagne à la faillite a maintenant reçu les clés du Brexit.»

Cela fait suite à de gros titres apocalyptiques des journaux selon lesquels un échec des conservateurs dans la résolution de la crise du Brexit risquerait de permettre à un gouvernement dirigé par Corbyn, selon les termes du Sun, de «nous faire avaler son programme marxiste».

En réponse à la vidéo militaire hier, Corbyn a déclaré: «J'espère que le ministère de la Défense mènera une enquête à ce sujet et découvrira ce qui se passait et qui l'a fait.»

Se référant au fait que la députée travailliste Rosie Cooper a échappé de peu au complot d'assassinat, Corbyn a ajouté: «Oui, les gens ont des désaccords et oui, les gens ont des divisions.» Mais il a imploré: «il faut gérer ces divisions et ces désaccords de manière respectueuse. Il ne faut pas sombrer dans le mal et la violence.»

La réponse de Corbyn est politiquement criminelle. Plutôt que d'alerter la classe ouvrière à la menace que représentent les forces armées auxquelles elle est confrontée, il exprime sa confiance en ses procédures d'enquête et plaide pour le pacifisme et l'apaisement à l'égard de l'ennemi de classe.

Sa décision d'engager des discussions privées avec May sur le Brexit est en accord avec cette perspective. Il s'oppose à toute action contre la droite de son propre parti et refuse d'appeler à une mobilisation de la classe ouvrière pour faire tomber le gouvernement conservateur. Alors qu'il prêche la défense des intérêts nationaux par le biais d'une collaboration négociée, le gouvernement a défini des plans pour mobiliser des milliers de soldats dans les rues de la Grande-Bretagne.

Se référant à cette mobilisation de soldats, appelée Operation Yellowhammer, le ministre de la Santé, Matt Hancock, a déclaré que les ministres ne planifiaient pas «spécifiquement» la loi martiale, «mais ne l'excluaient pas en tant qu'option». Dans un tel scénario, les exercices de tir utilisant des images de Corbyn seraient révélés comme les préparatifs à la fusillade de manifestants et de travailleurs en grève.

(Article paru en anglais le 4 avril 2019)