Des manifestations de masse en Algérie font suite à la démission de Bouteflika

Par Will Morrow
8 avril 2019

Des centaines de milliers de personnes ont manifesté dans les villes d’Algérie hier, le septième vendredi consécutif de manifestations de masse contre le régime. Cette manifestation était la première à avoir lieu après l’annonce de la démission du président, Abdelaziz Bouteflika, mardi dernier. Un processus de transition s’est lancé peu après, soutenu par l’armée, afin de sauvegarder le régime, sans sa figure de proue.

Diverses informations des médias indiquent que les manifestations ont été aussi importantes ou plus importantes que la semaine précédente. Des centaines de milliers de personnes ont envahi les rues des grandes villes de la capitale Alger et les villes de Bejaia, d’Oran, de Tizi Ouzou, et d’autres villes du pays. On a photographié des dizaines de milliers de personnes en train de protester à Guelma, une ville d’à peine plus de 100.000 habitants.

Une manifestation hier à Bejaia

Les slogans des manifestants étaient dirigés contre le général Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major des forces armées et personne d’influence clé au régime du pays. Il avait annoncé une transition frauduleuse. Dimanche dernier, Salah a appelé Bouteflika à démissionner ou de se déclarer médicalement «inapte à gouverner» selon l’article 102 de la constitution. Mardi soir, le bureau de Bouteflika a publié une lettre de démission, et le Conseil constitutionnel a officiellement reconnu la démission de Bouteflika le lendemain.

L’escalade des protestations d’hier montre clairement que l’opposition populaire ne vise pas seulement Bouteflika, qui a joué un rôle limité dû à son incapacité au cours des cinq dernières années. Les manifestants visaient l’ensemble du régime. C’est le régime tout entier qui est responsable des conditions d’inégalité sociale croissante, de pauvreté et d’exploitation. Ainsi, les slogans rapportés par les médias étaient «Vous allez tous démissionner!» et «Le peuple se mobilise pour la chute du régime!».

Selon «Tout sur l’Algérie» (TSA), ils ont aussi chanté «Les gens veulent un hôpital». Aussi, un autre slogan: «Nous ne vous pardonnerons jamais pour les garçons qui se sont noyés» faisait référence au nombre incalculable de jeunes qui sont morts en tentant de traverser la Méditerranée pour l’Europe.

Aux termes de l’article 102, le président par intérim est un proche allié de Bouteflika, Abdelkader Bensalah, président de la Chambre depuis 16 ans. Les prochaines élections, qui auront lieu dans 90 jours, seront supervisées par Tayeb Belaiz, un ministre du gouvernement depuis six ans, et nommé par Bouteflika à la tête du Conseil constitutionnel.

Les manifestants se sont également opposés à l’intervention du général Salah et de l’armée, scandant «Gaïd Salah, le peuple n’est pas dupe». Des banderoles et des pancartes faites maison sont visibles sur les images des manifestations de la capitale et étaient publiées sur les médias sociaux. Quelques exemples furent: «Gaïd Salah, laisse le peuple décider de son destin», «Un général ne se soumettra jamais, même pas aux faits» et «Pas de répétition du scénario égyptien». Ce dernier slogan était une référence au coup d’État de l’armée égyptienne en 2013 pour écraser le soulèvement révolutionnaire qui renversa Hosni Moubarak en 2011.

L'organe officiel de l'armée, El Djaich, a publié hier une déclaration menaçant toute opposition à ses intérêts. Elle a déclaré que «La proposition en question [article 102] comporte une solution inscrite dans la Constitution, permettant à l’Algérie de traverser la conjoncture actuelle en toute sécurité et d’éviter ainsi des scénario aux retombées néfastes».

La déclaration affirme que la proposition de l’armée a été «favorablement accueillie» par la population, et met en garde «certaines parties» qui «tentent de porter atteinte à la crédibilité et à l’image de l’institution militaire».

L’armée a pris l’initiative avant-hier d’étendre son contrôle sur l’appareil d’État. Afthmane Tartag, ancien général nommé par Bouteflika à la tête de l’agence de renseignement du pays, la Direction des services de sécurité (DSS) en 2015, a été destitué. Le DSS a été déplacé directement sous le contrôle de l’armée et de Salah, qui occupe également le ministère de la Défense. La TSA a indiqué que les chefs des sections intérieures et extérieures du DSS seraient probablement remplacés, ainsi que le chef de la police nationale.

Ces actions se déroulent dans le cadre d’une lutte acharnée au sein du régime et de la classe dirigeante. Elles visent avant tout à préparer la répression de masse contre le mouvement en développement de la classe ouvrière.

Toutes les fractions de l’establishment politique, y compris les partis qui prétendent soutenir les manifestations de masse, sont hostiles aux efforts fondamentaux pour l’égalité sociale et les droits démocratiques des travailleurs et des jeunes.

Mardi, Ali Benflis, l’ancien Premier ministre de Bouteflika et actuel leader du parti Talaie El Hurriyet, qui a organisé de multiples réunions de partis d’opposition au cours du mois dernier en prétendant soutenir les manifestations, a appelé les militaires à intervenir.

«Face aux dangers les plus imminents que les forces extra-constitutionnelles font peser sur l'existence même de l'État national, [le seul obstacle était] nos forces armées, soutenues de leur côté par le peuple algérien.» Il a appelé à «la neutralisation de ces forces extraconstitutionnelles dont la politique de la terre brûlée n'a jamais été aussi perceptible et visible».

Le Parti des travailleurs (PT) de Louisa Hanoune, qui collabore avec le régime depuis des décennies, a critiqué le processus de transition soutenu par l’armée. Elle a mis en garde qu’il menace de provoquer une explosion parmi les travailleurs et qu’une certaine forme de feuille de vigne démocratique doit être prévue.

Le PT a fait une déclaration le 3 avril dernier à la suite de l’annonce de la démission de Bouteflika. La déclaration met en garde que la résolution de la crise ne pourrait se faire que par «des institutions crédibles et transparentes, qui sont issues de l’exercice de la souveraineté du peuple par une assemblée constituante nationale et souveraine».

Un tel organisme ne serait rien de plus qu’une feuille de vigne pour le maintien du pouvoir de l’élite capitaliste sur le pays, et l’exploitation et l’appauvrissement continus de la classe ouvrière. L’expérience de la Tunisie, où la classe dirigeante a mis en place une Assemblée constituante afin de dissiper les luttes révolutionnaires de masse qui ont chassé Ben Ali en 2011, le montre clairement. Aujourd’hui, un régime tout aussi autoritaire dirige le pays.

Une telle voie provoquerait inévitablement de nouvelles oppositions dans la classe ouvrière, que le régime s’apprête à réprimer par des effusions de sang organisées par les militaires.

Ceci souligne la nécessité pour la classe ouvrière de tirer les leçons politiques des événements à partir de 2011.

Malgré les combats héroïques et la chute du régime Moubarak, la classe ouvrière égyptienne était empêchée de prendre le pouvoir par ses propres moyens et était politiquement subordonnée à différents partis bourgeois. La responsabilité en incombe en grande partie au parti des «Socialistes révolutionnaires», qui a utilisé une phraséologie de «gauche» tout en promouvant différentes factions bourgeoises à différents stades des événements, affirmant dans un premier temps que le gouvernement dirigé par les militaires qui a suivi la chute de Moubarak allait lancer des réformes démocratiques, puis soutenant les Frères musulmans en 2012, et enfin, en 2013, promouvoir les alliés bourgeois des militaires dans leur préparation et leur conduite du coup.

Le mouvement en cours de la classe ouvrière algérienne contre le régime soutenu par l'armée fait partie d'une nouvelle éruption de la lutte de la classe ouvrière dans le monde. La voie de l'avenir pour la classe ouvrière en Algérie réside dans la lutte pour renverser le système capitaliste, prendre le pouvoir entre ses propres mains et étendre sa lutte révolutionnaire au niveau international.

(Article paru d’abord en anglais le 6 avril 2019)