Vingt ans depuis la mort du camarade Yabu Bilyana, trotskyste et travailleur aborigène australien

Par Linda Tenenbaum
17 avril 2019

Yabu Bilyana, 1944–1999

Mort d’un socialiste aborigène australien à l’âge de 54 ans à Brisbane, en Australie

Yabu Bilyana, membre du Parti de l’égalité socialiste (Australie) et premier Aborigène australien à rejoindre le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI), est décédé le lundi 5 avril dans un hôpital de Brisbane, presque deux ans exactement après une grave attaque cérébrale qui l’a rendu définitivement invalide. Il avait 54 ans.

Bien que la cause exacte du décès n’ait pas encore été déterminée, Bilyana s’était progressivement affaibli au cours des derniers mois. Dimanche, il a été transféré de sa maison de soins infirmiers à l’hôpital Logan, où, en raison d’une hémorragie importante, il a rapidement perdu sa tension artérielle. Le personnel médical n’a pas pu le sauver.

Tout au long de sa vie adulte, Yabu Bilyana a défendu les droits des travailleurs et des jeunes aborigènes d’Australie. Lorsqu’il s’est joint à la Socialist Labour League (l’ancêtre du PES) en 1990, il était un activiste et un leader culturel aborigène bien connu. Mais, comme il l’expliquait dans un discours aux étudiants aborigènes du Tranby College de Sydney en 1994, «quand j’ai rencontré la Socialist Labour League, j’ai compris pour la première fois de ma vie que l’émancipation humaine ne peut être réalisée que par la lutte des classes – par l’abolition de la société de classe par la classe ouvrière internationale.»

Dès lors, jusqu’à l’accident vasculaire cérébral de mai 1997 qui a tragiquement mis fin à sa vie politique, il s’est engagé, corps et âme, dans la lutte pour le socialisme.

Né à Brisbane le 2 décembre 1944, Yabu Bilyana a grandi avec sa sœur et ses trois frères dans la ville rurale de Springsure, dans les hauts plateaux du Queensland central. Les conditions étaient dures pour les familles aborigènes. Comme beaucoup d’autres enfants, l’éducation formelle de Yabu s’est terminée tôt. Dès l’âge de neuf ans, il aidait déjà son père, un meneur de bétail et tondeur de moutons dans l’arrière-pays. À 14 ans, il a quitté son foyer et a commencé à travailler à Brisbane, puis à Sydney. Ses premiers emplois ont été dans l’installation des conduites d’eaux pluviales et d’égouts, puis comme ouvrier d’usine. Finalement, il est devenu ouvrier du bâtiment dans l’industrie de la construction.

Ce ne fut pas très long que l’indignation de Yabu face à l’absence de conditions de sécurité sur les chantiers le vit élu par ses compagnons de travail au poste de délégué syndical. Lorsque l’un de ses amis les plus proches a été tué dans un accident industriel, le troisième sur ce site, Yabu a mené une grève qui s’est étendue sur tout Brisbane. En représailles, il a été banni de l’industrie.

Beaucoup d’autres emplois ont suivi, dont ceux de monteur de charpentes en acier et de chauffeur de camion. En 1976, après avoir défendu pendant des années les droits et les conditions de vie des peuples aborigènes, il a été élu président du Service juridique aborigène du Queensland. Il est rapidement devenu désabusé, cependant, non seulement par le service juridique, mais aussi par la perspective politique du nationalisme noir.

Il a démissionné de son poste et a commencé à chercher autre chose qui permettrait de répondre véritablement aux préoccupations et aux aspirations des peuples aborigènes. En 1986, il décide de reprendre ses études et entre au Mt Gravatt Teacher’s College de Brisbane. L’année suivante, à l’âge de 43 ans, il s’inscrit comme étudiant en travail social à l’Université de Western Sydney.

Yabu ne s’est jamais lassé d’expliquer ce qui l’attirait dans le trotskysme. C’était la reconnaissance que les Aborigènes faisaient partie de la classe ouvrière internationale et que la solution aux conditions terribles auxquelles ils continuaient d’être confrontés consistait à s’unir avec leurs frères et sœurs de toutes les couleurs de peau, races et nationalités dans une lutte commune contre le système de profit.

Il a commencé à comprendre cette vérité fondamentale lors de la première réunion du parti à laquelle il a assisté, en mai 1989. Présentée par David North, alors secrétaire national de la Workers League aux États-Unis – aujourd’hui le Parti de l’égalité socialiste (États-Unis) – la réunion avait été convoquée en défense des travailleurs et des étudiants impliqués dans une confrontation explosive avec la bureaucratie chinoise et qui allait bientôt être noyée dans le sang lors du massacre de la place Tiananmen. Yabu a expliqué plus tard qu’il avait été profondément ému par ce qu’il avait entendu à la réunion. Elle lui avait révélé une partie de l’histoire complexe et des expériences de la classe ouvrière internationale, dont il ne savait pratiquement rien.

La rupture politique de Yabu avec le nationalisme noir lui a valu de nombreux ennemis dans le milieu des militants aborigènes radicaux, qui y voyaient une menace pour leurs positions de plus en plus privilégiées et leurs liens avec les appareils ouvriers et syndicaux. Toute perspective de mobilisation indépendante des Aborigènes au sein de la classe ouvrière va directement à l’encontre de leur orientation et de leurs appels à l’État capitaliste via ses politiciens, ses juges et ses commissaires.

Yabu ne s’est jamais adapté aux pressions qu’ils ont exercées sur lui. Devenu membre du parti, il s’est plongé dans la lutte pour une perspective socialiste. Il a commencé à lire abondamment, avec l’intention de développer une compréhension marxiste de l’histoire, de la société et de la religion aborigènes. Il est devenu postier, travaillant d’abord au State Mail Centre à Alexandrie, puis au Seven Hills Mail Centre dans la banlieue ouest de Sydney, et il a fait campagne sans relâche pour le Parti parmi toutes les sections de la classe ouvrière.

En 1991, il a participé, en tant que délégué du SLL, à la Conférence internationale contre la guerre impérialiste et le colonialisme, organisée par le CIQI à Berlin, en réponse à la guerre menée par les États-Unis contre l’Irak. Son discours à la conférence a été une dénonciation passionnée du génocide perpétré contre les Aborigènes australiens et de la mort continue de travailleurs et de jeunes aborigènes dans les cellules de police et les prisons du pays.

Aux élections fédérales de 1993, il s’est présenté comme le candidat de la SLL pour Chifley, dans la banlieue ouest de Sydney.

En mars 1994, Yabu a été l’un des six commissaires de l’enquête ouvrière sur la mort de Daniel Yock, organisée par la Socialist Labour League ([SLL], devenue depuis le PES). Avant l’enquête, il a joué un rôle crucial dans la recherche approfondie menée sur les circonstances entourant le meurtre en plein jour par la police de Brisbane de ce jeune Aborigène de 18 ans. Il a mené des entrevues avec les amis de Daniel et d’autres témoins du West End, la banlieue de Brisbane où le meurtre a eu lieu, ainsi qu’avec la famille de la victime dans la communauté aborigène de Cherbourg, à quelque 300 kilomètres au nord de Brisbane.

À la suite de l’enquête et de la publication de ses conclusions, Yabu s’est longuement adressé à des auditoires d’étudiants et de jeunes aborigènes dans les écoles, les collèges et les universités, soulignant l’importance politique de celle-ci pour tous les jeunes.

En 1995, Yabu a représenté le parti aux élections de l’État en Nouvelle-Galles-du-Sud, pour le siège de Heffron, dans la banlieue sud-est de Sydney et, l’année suivante, en 1996, il s’est présenté comme candidat du SLL dans Kingsford-Smith lors des élections fédérales.

Yabu Bilyana (au centre) accompagné d’étudiants aborigènes lors des élections australiennes de 1996

Yabu Bilyana a apporté à tout son travail politique une formidable réserve d’humanité, de chaleur et d’humour, né d’années d’expérience directe avec le racisme, la pauvreté et l’exploitation. Comme la majorité des travailleurs aborigènes, il a eu plus que sa part de crises personnelles. Pendant de nombreuses années, il s’est battu contre l’alcoolisme, une bataille qu’il a finalement gagnée, mais qui lui a aussi laissé des cicatrices, tant émotionnelles que physiques. Les circonstances de son enfance, conjuguées aux difficultés de sa vie d’adulte, ont laissé Yabu souffrant de diabète, d’hypertension artérielle chronique, de maladies cardiaques et d’asthme, conditions qui ont contribué à son AVC et à sa mort éventuelle. C’est la réalité qui se cache derrière les statistiques, à savoir que l’espérance de vie des hommes aborigènes est inférieure d’environ 20 ans à celle du reste de la population masculine.

Au cours des deux dernières années de sa vie, après l’AVC, Yabu a fait face à sa terrible condition avec un courage et une dignité extraordinaires. Souffrant de lésions permanentes aux zones du cerveau concernées par le mouvement, l’équilibre et la parole, il était néanmoins capable de comprendre et d’apprécier tout ce qui se passait autour de lui. Ses visiteurs à l’hôpital ou dans sa maison de retraite étaient accueillis avec un grand sourire et un appétit vorace pour les nouvelles. Il a suivi aussi attentivement que possible l’analyse politique du parti et attendait avec impatience chaque visite, lettre, message et cassette de ses camarades d’Australie et d’ailleurs dans le monde.

Yabu Bilyana adorait ses neuf enfants et ses onze petits-enfants. Il aimait la peinture et les arts, ainsi que le sport, en particulier le rugby. Il avait un rire bruyant et mugissant qui communiquait à n’importe qui à portée de voix un rire instantané. Physiquement imposant, il n’en était pas moins un homme gentil et doux, farouchement loyal envers ses amis. Mais la grande passion de sa vie a été la lutte pour l’égalité, la justice et la liberté pour toute l’humanité.

(Article paru en anglais le 15 avril 2019)