Pour réduire à "zéro" les exportations de pétrole iranien Washington durcit ses sanctions

Par Bill Van Auken
26 avril 2019

Avec la levée des dérogations qui permettaient à cinq grands pays de continuer à acheter du pétrole iranien, Washington a ouvert une nouvelle phase, beaucoup plus dangereuse, de ses sanctions économiques illégales et unilatérales contre l'Iran.

Les dérogations ont été accordées en novembre dernier, lorsque l'administration Trump imposait une deuxième série de sanctions punitives visant à étouffer toutes les exportations d'énergie iraniennes et à exclure l'Iran du système bancaire mondial afin de détruire son économie. Elles couvraient la Chine, l'Inde, la Turquie, le Japon, la Corée du Sud, la Grèce et l'Italie, ainsi que l'île de Taiwan.

Les dérogations pour ces trois derniers pays ont expiré, mettant fin aux importations de pétrole iranien. Les cinq autres exceptions doivent prendre fin le 2 mai, sous peine de pénalités comme des amendes ou l'exclusion des marchés américains.

Annonçant cette action lundi, le secrétaire d'État américain Mike Pompeo parla comme un gangster menaçant de représailles quiconque oserait défier les diktats de Washington.

« Nous n'accorderons plus d'exemptions », a-t-il dit. « Nous allons à zéro. Nous allons à zéro à tous les niveaux. Nous continuerons d'appliquer les sanctions et d'en surveiller le respect. Toute nation ou entité qui interagit avec l'Iran doit faire preuve de diligence et faire preuve de prudence. Les risques ne vaudront tout simplement pas les bénéfices. »
Ces dérogations avaient d’abord été accordées par Washington avec la demande que les pays concernés réduisent leurs importations de pétrole en provenance d'Iran et trouvent des substituts au brut iranien. Elles visaient également à éviter une interruption soudaine de l'approvisionnement en

pétrole iranien qui aurait entraîné une flambée des prix mondiaux du pétrole et d'éventuelles répercussions politiques liées à une hausse du prix de l'essence à la pompe aux États-Unis mêmes.
La nouvelle de la décision américaine de retirer les dérogations a fait grimper les prix mondiaux du pétrole brut de 3 % lundi, les prix à terme atteignant plus de $74 le baril, la plus forte hausse en six mois.
Dans le cas de la Chine, la quantité de pétrole iranien importée n'a augmenté qu'au cours des six derniers mois.

Même avant l'annonce officielle de Pompeo, la nouvelle de l'action imminente des Etats-Unis a conduit à une forte réprimande de la part de Pékin.

« La Chine s'oppose aux sanctions unilatérales et aux juridictions dites 'à bras long' imposées par les États-Unis », a déclaré lundi le porte-parole du ministère des Affaires étrangères du pays. « Notre coopération avec l'Iran est ouverte, transparente, légale et légitime, et doit donc être respectée. Notre gouvernement est déterminé à défendre les droits et les intérêts légitimes des entreprises chinoises et jouera un rôle positif et constructif dans le maintien de la stabilité du marché mondial de l'énergie. »

Le retrait de la dérogation à l'importation de pétrole iranien pour la Chine ouvre la voie à une nouvelle confrontation entre Washington et Pékin, alors que les deux puissances sont en pleine négociation pour éviter une véritable guerre commerciale provoquée par l'administration Trump.

Alors que les responsables gouvernementaux et des sources de l'industrie énergétique ont indiqué que l'Inde, qui dépend d'importations pour environ 80 % de ses besoins énergétiques, a réussi à trouver des alternatives au pétrole iranien, la levée soudaine des dérogations pose des problèmes à des ‘alliés’ américains comme la Turquie, le Japon et la Corée du Sud.

La Turquie est le pays qui dépend le plus des importations de pétrole d'Iran, avec lequel elle partage une frontière de 480 kilomètres. Ibrahim Kalin, conseiller principal du président turc, s'est rendu à Washington la semaine dernière pour presser les autorités américaines de prolonger la dérogation sur les importations de pétrole iranien vers la Turquie.

« En termes de pétrole, l'Iran est l'un de nos principaux fournisseurs et nous avons clairement indiqué que non seulement nous aimerions continuer à acheter du pétrole à l'Iran, mais que l'Iran est aussi un pays voisin », a déclaré Kalin aux médias après les pourparlers. « Nous avons une longue frontière avec l'Iran, nous avons des liens culturels »

Le ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu a posté un message sur Twitter disant que « la Turquie rejette les sanctions unilatérales et les impositions sur la manière de mener les relations avec ses voisins ».

Le Japon et la Corée du Sud dépendent tous deux de types particuliers de pétrole iranien pour leurs industries pétrochimiques et n'ont pas trouvé de produits de substitution prêts à l'emploi.

Avant que le gouvernement Trump n'eût abrogé unilatéralement l'accord nucléaire iranien de 2015, connu sous le nom de Joint Comprehensive Plan of Action – JCPOA (Plan d'action conjoint) en mai de l'année dernière et n'eût commencé à imposer des sanctions toujours plus sévères, l'Iran exportait environ 2,5 millions de barils par jour (bpj). Ce montant, qui est tombé à moins d'un million de barils par jour, représente toujours 40 % des recettes du gouvernement.

Tous les autres signataires de l'accord JCPOA – la Russie, la Chine, la Grande-Bretagne, la France, l'Allemagne et l'Union européenne – insistent sur le fait que l'Iran a rempli toutes ses obligations pour limiter son programme nucléaire. Cette évaluation a été vérifiée par l'Agence internationale de l'énergie atomique, l'organisme des Nations Unies chargé de veiller à ce que l'Iran respecte ses obligations.

Les actions de l'administration Trump se sont heurtées à l'hostilité des grandes puissances européennes, qui ont toutes vu la signature du JCPOA comme une ouverture de l'Iran aux investissements des grands conglomérats énergétiques européens et à l'accroissement des échanges commerciaux.

La Maison-Blanche a publié une déclaration disant que la décision sur les dérogations visait à « priver le régime [iranien] de sa principale source de revenus ».

« L'administration Trump et nos alliés sont déterminés à maintenir et à étendre la campagne de pression économique maximale contre l'Iran pour mettre fin à l'activité déstabilisatrice du régime, qui menace les États-Unis, nos partenaires et alliés, et la sécurité au Proche-Orient », dit la déclaration.

Cette politique, que l'administration américaine a qualifiée de « pression maximum » sur l'Iran, a également vu l'administration Trump prendre, au début du mois, la décision sans précédent de désigner le Corps des gardiens de la révolution islamique (GRI), partie intégrante de l'armée iranienne, comme une organisation terroriste étrangère. Cette mesure a été prise malgré les objections du Pentagone et de la CIA, qui craignent qu'elle n'entraîne un traitement réciproque à l'égard du personnel militaire et de renseignement américain opérant dans la région.

La tentative américaine de présenter l'Iran comme la principale force « déstabilisatrice » au Moyen-Orient n’a pas cessé, sous les gouvernements démocrates et républicains, depuis la révolution iranienne de 1979. Celle-ci avait renversé la dictature monarchique du Shah soutenue par les Etats-Unis, le pilier de la domination impérialiste au Moyen-Orient.

Ce discours n’a fait que s'intensifier avec l'invasion et l'occupation par Washington de l'Afghanistan et de l'Irak, deux pays frontaliers de l'Iran, et les guerres déclenchées par le changement de régime en Libye et en Syrie. Les victimes de ces guerres se comptent par millions.

Sous l'administration Trump, l'axe de la politique américaine au Moyen-Orient a été la formation d'une alliance anti-iranienne composée d'Israël, de l'Arabie saoudite et des autres émirats sunnites pétroliers réactionnaires du Golfe, Washington fournissant d'énormes quantités d'armes aux ennemis

régionaux de l'Iran.

L'administration Trump compte sur ses alliés régionaux parmi les dictatures monarchiques, en particulier l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis pour augmenter la production pétrolière et compenser l'impact de la baisse de l'approvisionnement énergétique créée non seulement par les sanctions contre l'Iran, mais aussi par celles imposées au Venezuela. L'escalade de la guerre civile en Libye est à l'origine d'un resserrement encore plus important du marché.

Une telle action de la part des émirats sunnites pétroliers est cependant loin d'être assurée. La monarchie saoudienne, qui est sur le point de faire une introduction en bourse pour sa compagnie pétrolière publique géante Saudi Aramco, a de bonnes raisons de se réjouir d'une flambée des cours du pétrole.

Téhéran a réagi avec défi à l'annonce faite par les États-Unis de la fin des dérogations. « Compte tenu du caractère illégal de ces sanctions, la République islamique d'Iran n'a pas considéré et ne considérera aucune valeur ou crédit pour les dérogations accordées[aux clients du pétrole iranien] sur les sanctions[américaines] », a déclaré lundi Abbas Moussavi, porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères.

Pendant ce temps, le commandant de la Marine du Corps des Gardiens de la révolution islamique a averti que l'Iran pourrait fermer le détroit d'Ormuz, un important passage pour le pétrole du Moyen-Orient destiné à l'Asie, si le blocus américain empêchait son pétrole d'y passer.

« En cas de menace, nous n'hésiterons pas à soutenir et à défendre les eaux iraniennes. Nous défendrons notre honneur et prendrons des mesures réciproques lorsqu'il s'agira de protéger les droits de l'Iran », a déclaré le contre-amiral Alireza Tangsiri, commandant du Corps des Gardiens de la révolution islamique.La campagne des États-Unis pour opérer un changement de régime en Iran en détruisant son économie a exacerbé la crise économique et sociale dans ce pays. Le gouvernement du président Hassan Rouhani, représentant les intérêts de la bourgeoisie iranienne, a été contraint de manœuvrer entre les menaces d'un impérialisme américain de plus en plus rapace et le mouvement d'en bas de la classe ouvrière contre le chômage et l'austérité et contre le recul des concessions sociales limitées que les mollahs avaient faites en renforçant leur pouvoir dans les années 1980.Le programme criminel de l'administration Trump à l'égard de l'Iran – son rejet du JCPOA et le déclenchement d'une guerre économique contre l'Iran – a mis Washington et Téhéran sur un cap de collision, menaçant de déclencher une guerre dans tout le Moyen-Orient dans laquelle pourrait se voir entraînées toutes les grandes puissances nucléaires.(Article paru en anglais le 23 avril 2019)