L’impérialisme des «droits de l’homme» démasqué

La Birmane Suu Kyi se joint au Hongrois Orbán pour encourager le chauvinisme antimusulman

Par Peter Symonds
13 juin 2019

La rencontre la semaine dernière de Aung San Suu Kyi, la chef du gouvernement birman avec le premier ministre hongrois d’extrême droite Viktor Orbán, la semaine dernière, est une accusation dévastatrice des propagandistes médiatiques de l’impérialisme des «droits de l’homme» qui ont fait de Suu Kyi «une icône de la démocratie».

Ce fut vraiment à Budapest une rencontre des esprits. Le gouvernement hongrois a publié une déclaration officielle à l’issue des pourparlers. Les deux dirigeants y convenaient que les immigrants étaient «l’un des plus grands défis pour les deux pays» et exprimaient leur préoccupation mutuelle quant à «l’accroissement continu des populations musulmanes».

Orbán est connu pour sa politique anti-immigrés virulente et sa xénophobie antimusulmane, comme pour sa glorification du régime fasciste hongrois de Horthy, l’allié de l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale. Il a publiquement approuvé la théorie du complot raciste du «Grand Remplacement», largement promue dans les cercles d’extrême droite et fascistes internationaux et qui prétend que les populations chrétiennes blanches se font remplacer par des musulmans du Moyen-Orient et d’Afrique.

Cette expérience offre aux travailleurs et aux jeunes une précieuse leçon de politique sur le rôle du libéralisme, qui a toujours fait cause commune avec les intérêts de l’impérialisme américain et de ses alliés. Suu Kyi de Birmanie n’est qu’un exemple frappant de la manière dont les campagnes «droits de l’homme» soutenues par des médias «libéraux» et des organisations non gouvernementales sont amplifiées pour justifier des interventions militaires, des guerres, des opérations de renversement de régime et autres filouteries diplomatiques.

Suu Kyi, qui, en tant que conseiller d’État, dirige effectivement le gouvernement de Birmanie (Myanmar), a présidé à ce que le Secrétaire général des Nations Unies Antonio Guterres a qualifié de «nettoyage ethnique» des Rohingyas musulmans dans l’État birman de Rakhine. «Quand un tiers de la population Rohingya a dû fuir le pays, pourriez-vous trouver un meilleur mot pour le décrire?» demanda-t-il en 2017.

Parler d’une «population musulmane en croissance constante» en Birmanie, c’est recourir au grand mensonge. Des centaines de milliers de réfugiés musulmans ont franchi la frontière du Bangladesh pour fuir l’orgie de viols et de meurtres de l’armée birmane, qui avait réduit en cendres des villages entiers de Rohingyas. La plupart des plus de 1,1 million de réfugiés au Bangladesh luttent pour survivre dans des camps sordides où tout manque jusqu’à l’eau potable.

Suu Kyi n’est pas un spectateur impuissant des opérations meurtrières de l’armée birmane mais le partisan et l’apologiste actif de ses actions. Elle a rejeté la qualification par l’ONU de «nettoyage ethnique» pour le carnage de l’armée et n’a pris aucune mesure contre le commandant en chef ou d’autres généraux malgré que les enquêteurs de l’ONU aient recommandé de poursuivre l’état major de l’armée pour crimes contre l’humanité.

De plus, Suu Kyi soutient la discrimination officielle à l’encontre des Rohingyas. Ces derniers se voient refuser les droits fondamentaux de citoyenneté et les autorités les traitent comme des immigrants illégaux; même si beaucoup d’entre eux ont leurs racines dans le pays depuis des siècles. Suu Kyi refuse d’utiliser le terme «Rohingya», car il suggère, contrairement à la Constitution birmane, qu’il s’agit d’une minorité ethnique légitime.

Les chaleureux pourparlers de Suu Kyi et de l’autocrate droitier hongrois ont tout juste produit un murmure critique des médias internationaux. Ces deux dernières années, il y avait eu dans les milieux libéraux un hochement de tête et un grincement de dents collectif, la suggestion qu’on retire ses prix à Suu Kyi. Mais personne ne l’avait appelée ce qu’elle est: la complice d’un meurtre de masse dont la place est sur le banc des accusés avec les généraux birmans.

La commercialisation de Suu Kyi comme défenseur des droits démocratiques a toujours été une fraude. On l’a cultivée dès le début comme un gain politique américain et occidental. Son opposition à la junte birmane représentait les intérêts d’une partie de la bourgeoisie du pays qui s’irritait de la domination de l’armée sur l’économie et recherchait la levée des sanctions pour encourager les investissements étrangers dont on avait désespérément besoin. Sa Ligue nationale pour la démocratie (LND), a toujours, comme la junte, baigné dans la suprématie bouddhiste birmane et le chauvinisme anti-Rohingya.

Comme tous les lauréats, Suu Kyi a reçu son prix Nobel de la paix en 1991 pour services rendus à l’impérialisme. Le Comité Nobel norvégien avait salué sa «lutte non-violente pour la démocratie et les droits de l’homme» et «ses efforts inlassables… pour atteindre la démocratie, les droits de l’homme et la conciliation ethnique par des moyens pacifiques».

Le Comité Nobel avait spécifiquement noté son opposition à «tout recours à la violence» en pleines protestations et grèves massives des travailleurs en 1988, qui menaçaient non seulement la junte birmane, mais le pouvoir bourgeois dans son ensemble. Suu Kyi a joué un rôle central dans l’arrêt d’un mouvement de masse qui prenait des proportions révolutionnaires avec la promesse d’une élection en 1990, que les généraux ont simplement ignorée.

Pendant les deux décennies suivantes, Washington et ses alliés ont assidûment promu Suu Kyi comme une martyre de la démocratie. En 2011, dans un contexte de confrontation croissante entre les États-Unis et la Chine, la junte birmane a manifesté sa disposition à se réorienter vers les États-Unis et à trouver un rôle politique à jouer pour Suu Kyi et sa LND.

Pratiquement du jour au lendemain, la propagande américaine est passée de l’image d’un «État voyou» birman à celle d’une «démocratie en développement». La victoire de la LND aux élections bidon de 2016 a laissé aux militaires le contrôle tous les leviers essentiels du pouvoir. L’impérialisme américain et ses alliés l’ont unanimement salué comme une grande victoire pour la démocratie,

Un éditorial du New York Times, le journal américain de référence, intitulé «Une étape importante pour la démocratie au Myanmar», déclarait : «La démocratie pourrait enfin s’installer au Myanmar». Que l’armée restât effectivement aux commandes ne dérangea le Times, qui déclara que «l’évolution démocratique du Myanmar dépendra de la collaboration de Mme Aung San Suu Kyi avec l’armée».

C’est précisément ce que Suu Kyi a fait. Elle et la LND ont fourni les atours de la démocratie pendant que l’armée continuait de déterminer la politique de fond. Si son soutien et sa collaboration aux opérations de nettoyage ethnique barbares de l’armée ont détruit sa valeur d’«icône de la démocratie», ils lui ont assuré un accueil chaleureux de l’extrême droite.

Les classes dirigeantes du monde entier se tournent de plus en plus vers l’extrême droite et les forces fascistes. Elles le font pour répondre à la résurgence des lutte de la classe ouvrière à l’international. Une véritable lutte pour les droits démocratiques, en Birmanie ou ailleurs, ne peut avancer que si elle est liée à la mobilisation de la classe ouvrière dans une lutte pour un avenir socialiste de l’humanité.

(Article paru d’abord en anglais le 12 juin 2019)