Québec: de nouvelles attaques contre les grutiers suscitent une vive opposition

Par Louis Girard
17 août 2019

Le gouvernement de la Coalition Avenir Québec (CAQ) a baissé les critères requis pour la pratique du métier de grutier (opérateur de grue). Le diplôme d'études professionnelles (DEP) de 870 heures a été remplacé par une formation de 150 heures, donnée en entreprise. Et le DEP n’est plus nécessaire pour conduire des camions-flèches: il suffit d’une formation d’à peine 80 heures par un formateur qui n'est pas forcément grutier.

Cette déréglementation pose un grave danger pour la sécurité du public et des grutiers. Ces derniers craignent notamment un retour au taux de mortalité qui régnait avant l’entrée en vigueur du DEP obligatoire en 1989 – qui l’avait fait baisser de 4,5 à 1,5 par année.

Sur les médias sociaux, plusieurs grutiers ont appelé à combattre ces nouvelles mesures, y compris par la grève. En juin 2018, quelque 2000 grutiers avaient débrayé pendant 8 jours contre la décision de réduire les critères de formation. Ils avaient fait fi des appels frénétiques de retour au travail du gouvernement libéral d’alors, des médias et de leur propre syndicat. Sous peine de sanctions sévères, ils avaient courageusement défié l'ordonnance de retour au travail du tribunal, paralysant les chantiers de la province.

Depuis, la Commission de la construction du Québec (CCQ), l’organisme qui chapeaute l’industrie, a transféré près de 500 dossiers aux procureurs chargés de lancer des poursuites pénales contre les grutiers impliqués dans cette grève. Certains d’entre eux risquent jusqu’à 10.000 dollars d’amendes et même des peines d’emprisonnement.

Il est significatif que les grutiers aient poursuivi leur grève de 2018 plusieurs jours après que leur syndicat a ordonné un retour au travail. Cette année-là marquait un retour des luttes ouvrières sur une échelle internationale, symbolisé par l’entrée en grève de centaines de milliers d’enseignants aux États-Unis.

Cette tendance s’est accentuée en 2019 avec le mouvement des «gilets jaunes» en France contre les inégalités sociales; les manifestations de masse en Algérie et au Soudan contre des régimes dictatoriaux; ou encore la grève de 70.000 travailleurs de pièces d'autos à Matamoros, au Mexique, qui a paralysé une partie de la production automobile en Amérique du Nord.

Un des aspects essentiels de ces luttes est qu’elles ont éclaté en dehors des syndicats nationalistes et pro-capitalistes, et même en opposition à ces appareils bureaucratiques, qui sont de plus en plus perçus par les travailleurs comme un obstacle au développement de leurs luttes.

En 2018, Daniel Boyer, le président de la FTQ, le plus gros syndicat de la province, avait reconnu que la lutte des grutiers avait été déclenchée à l'initiative des travailleurs. Il avait ajouté que la FTQ-Construction, répondant aux appels du gouvernement et de la CCQ, avait entamé des discussions avec le syndicat des grutiers pour le mettre sous tutelle et arrêter la grève. «On n’a pas eu à aller jusque-là», avait conclu Boyer, «puisque le syndicat a demandé à ses membres de revenir au travail».

Si le couperet est maintenant tombé dans le programme de formation des grutiers, c'est parce que les syndicats ont tout mis en œuvre, après avoir étouffé la grève de 2018, pour détourner la colère des grutiers vers un «comité d'experts» bidon.

Lorsque ce comité a finalement produit, près d'un an après la grève, un rapport qui reconnaissait du bout des lèvres que le nouveau programme de formation en entreprise était «insuffisant», les syndicats ont prétendu qu’ils avaient été «entendus» et que cela envoyait un «message fort» au gouvernement.

Après quelques mois de discussions entre le gouvernement, les entreprises de la construction et les syndicats, la CAQ a annoncé, début juillet, un changement superficiel et tout à fait inadéquat (plus ou moins contenu dans les recommandations du rapport), à savoir: l’ajout d’une «formation» théorique et pratique de 150 heures en entreprise.

Le local 791 G, le syndicat des grutiers qui travaille étroitement avec la FTQ-Construction, a feint l'indignation. Dans un communiqué, il prétend que «l’ensemble des acteurs de l'industrie» s'oppose aux nouvelles mesures. En fait, aussi bien l'Association de la construction du Québec que l'Association des professionnels de la construction et de l'habitation du Québec, deux représentants importants des entrepreneurs en construction, ont accueilli sans surprise les nouvelles mesures.

Ce que le syndicat cherche à cacher, c’est que le gouvernement – qu’il soit dirigé par la CAQ, les Libéraux ou le Parti québécois – répond toujours aux exigences de la grande entreprise, qui sont déterminées par la recherche du profit maximal au détriment de la sécurité publique.

Les appels à la grève lancés par des grutiers traduisent l'immense colère qui règne parmi les travailleurs de la construction. Ces derniers se sont plusieurs fois fait imposer des reculs majeurs dans leurs conditions de travail – la dernière fois étant en mai 2017 avec le dépôt d’une loi spéciale, par le gouvernement libéral d’alors, pour criminaliser la grève militante des 175.000 travailleurs de la construction. Sous la menace de l’arbitrage, certaines conventions collectives avaient été acceptées par les syndicats, mais d’autres avaient été imposées par l’arbitre désigné du gouvernement.

Plusieurs autres sections de travailleurs, qui ont aussi mené des luttes pour défendre les emplois, les salaires et les retraites – que ce soient les postiers, les employés d'Air Canada, les cheminots de Canadian Pacific, les cols bleus ou encore les enseignants de l’Ontario – ont aussi fait face à des lois de retour au travail, qui sont devenues la norme au Canada.

Cela montre que les grutiers font face à une lutte politique qui soulève la nécessité d’adopter une nouvelle stratégie de lutte, dépassant le cadre étroit et frauduleux des «négociations» et orientée plutôt vers la mobilisation de la force sociale de la classe ouvrière.

Derrière la CCQ se trouvent les grands patrons de l'industrie et leurs profits faramineux, le gouvernement, les médias, la police et les tribunaux. Le vrai allié des grutiers, c’est l’ensemble de la classe ouvrière – y compris les travailleurs de la construction dans tout le pays, le demi-million de travailleurs du secteur public au Québec qui font face à de nouvelles demandes de concessions alors que leur convention collective arrive à échéance, ou encore les travailleurs de l’automobile dans toute l’Amérique du Nord qui sont en train de résister contre des fermetures d’usines.

Mais, pour que les grutiers puissent briser leur isolement et faire un appel énergique à la classe ouvrière, qui aurait un puissant écho, ils doivent rompre avec la bureaucratie syndicale pro-capitaliste et former leur propre comité de lutte indépendant. C’est seulement sur cette base que leur lutte pourra s’élargir et devenir le fer-de-lance d’une contre-offensive de tous les travailleurs contre l’austérité capitaliste et les lois anti-ouvrières.