Le gouvernement britannique se prépare à des troubles sociaux après un Brexit sans accord

Par Robert Stevens
22 août 2019

Le premier ministre Boris Johnson était hier en Allemagne pour des entretiens avec la chancelière Angela Merkel. Aujourd’hui, il doit rencontrer le président français Emmanuel Macron à Paris.

Johnson s'est engagé à sortir le Royaume-Uni de l'Union européenne (EU) le 31 octobre, avec ou sans accord avec l'UE. La recrudescence des tensions avant son déplacement montre de plus en plus qu’il sera impossible de parvenir à un accord. Donald Tusk, président du Conseil européen, et le premier ministre irlandais, Leo Varadkar, ont rejeté catégoriquement sa demande que le backstop, une garantie destiné à empêcher une frontière dure entre l'Irlande du Nord et la République d'Irlande, soit abandonné, faute de quoi aucun accord ne serait envisageable. Johnson a décrit le backstop comme « anti-démocratique et incompatible avec la souveraineté du Royaume-Uni ».

La crise qui frappe l’élite dirigeante à propos du Brexit est la plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale. En réaction, le gouvernement anti-UE de Johnson prépare un assaut féroce de la classe ouvrière afin d’imposer son programme «Rule Britannia» (la Grande-Bretagne d’abord).

Le Sunday Times de cette semaine a publié de nouveaux détails sur l'Opération ‘Yellowhammer’, des documents censés révéler « la planification secrète réalisée par le gouvernement pour éviter un effondrement catastrophique de l'infrastructure du pays » après le Brexit.

Le Sunday Times a confirmé que les documents avaient été rédigés ce mois-ci par le Cabinet Office. Portant la mention «officiel sensible», ils auraient été divulgués par un haut représentant conservateur favorable au maintien du pays dans l'UE, un des anciens ministres du groupe dirigé par l'ex-ministre des Finances Philip Hammond et David Gauke.

Le journal souligne que «les documents [de Yellowhammer] […] décrivent les retombées les plus probables d'un Brexit sans accord plutôt que les pires scénarios…»

Dans un article de une, intitulé «Operation Chaos», le Sunday Times avertit que «la Grande-Bretagne sera confrontée à des pénuries de carburant, de nourriture et de médicaments, à un effondrement d’activité de trois mois dans ses ports, à des contrôles douaniers à sa frontière avec l'Irlande et à la hausse des coûts de l'aide sociale en cas de Brexit sans accord… »

L’existence d’une stratégie de planification du Brexit de la part des conservateurs fut révélée pour la première fois en septembre dernier, quand un photographe de presse a pu prendre un instantané d’un document révélant certaines dispositions en cas de «non accord» et le nom de code. Les détails de son contenu général sont ensuite apparus au cours de la dernière année.

Le plan d’urgence «commandement et contrôle» de Yellowhammer devait d’abord être mis en œuvre en mars dernier - l’ancien délai de sortie du Royaume-Uni avant sa prolongation jusqu’en octobre par l’ex-première ministre Theresa May et Bruxelles. En vertu de ses dispositions, le comité gouvernemental Cobra, qui n'est généralement convoqué que dans des conditions d'urgence nationale, est habilité à prendre en charge tous les préparatifs en vue d'un non-accord, notamment la mise en stand-by d’au moins 3 500 soldats.

Les dispositions de ‘Yellowhammer’ ont des implications sociales désastreuses car elles partent de la répression des grèves et manifestations de la part de travailleurs et de la suppression des droits démocratiques. Elles incluent l’application des pouvoirs d’état-policier inscrits dans la loi de 2004 sur les ‘contingences civiles’, introduite par le gouvernement travailliste de Tony Blair.

En janvier, le Times a révélé que des scénarios de loi martiale étaient à l'étude et que «le couvre-feu, l'interdiction de voyager, la confiscation de biens [et] le déploiement des forces armées pour réprimer les émeutes font partie des mesures à la disposition des ministres».

Ces derniers documents montrent que chaque secteur de l’économie sera bouleversé dans un petit pays insulaire tributaire des importations pour la quasi-totalité des besoins de la vie quotidienne, y compris les produits alimentaires de base et les médicaments.

Il faudra prévoir des perturbations importantes dans les ports qui dureront jusqu'à trois mois avant que le flux de trafic ne soit censé « s'améliorer », pour atteindre 50 à 70 pour cent du rythme actuel. Yellowhammer avertit que «certains types d'approvisionnement en aliments frais vont…. diminuer, ce qui renforce le « risque que des ruées sur les magasins perturbent l'approvisionnement en nourriture ».

Les «couches à faible revenu» et les «groupes vulnérables» seront «affectés de manière disproportionnée par toute hausse des prix des denrées alimentaires et du carburant». Dans ces conditions, des plans de rationnement des aliments sont en cours.

Yellowhammer remarque qu'il y aura « probablement une hausse marquée des prix pour les clients de l'électricité, accompagnée d’effets économiques et politiques plus larges ».

L'approvisionnement en médicaments devrait être sujet à des « délais prolongés sévères», car les trois quarts des médicaments du Royaume-Uni y entrent par les principaux points de passage de la Manche.

Même l'accès de la population à l'eau potable est menacé en raison d'une éventuelle défaillance de l'approvisionnement en produits chimiques de purification. Cela pourrait «affecter jusqu'à 100 000 personnes».

Parmi les sections les plus détaillées de Yellowhammer figurent celles qui traitent des troubles sociaux généralisés attendus. On y indique que les «manifestations et contre-manifestations» résultant de pénuries de denrées alimentaires, de médicaments et d'essence épuiseront les ressources de la police et entraîneront «une augmentation des désordre publics et des tensions dans la communauté».

Le document reconnaît l’impact de la crise en Irlande du Nord car la frontière actuelle de libre passage serait insoutenable dans le cadre d’un Brexit sans accord, privilégié par Johnson, et pourrait entraîner «des perturbations dans des secteurs clés et des pertes d’emplois susceptibles d’entraîner des manifestations et des actions directes avec barrages routiers ».

Le recours à l'appareil d’État pour réprimer la classe ouvrière est au cœur de la planification des conservateurs. Il est décrit dans la section traitant des implications de la décision du gouvernement de fixer les tarifs d'importation de l'essence à zéro pour cent. On y prévient que cela entraînera « par inadvertance » des « pertes financières importantes » pour les exploitants de raffineries et la fermeture de deux des six principales raffineries britanniques ainsi que la perte de 2 000 emplois, « provoquant des grèves » et des perturbations dans la disponibilité du carburant.

Face à de telles menaces, les pouvoirs du gouvernement en vertu de la ‘Loi sur les contingences civiles’ sont dictatoriaux et pratiquement illimités. La loi autorise «toute disposition jugée appropriée par le responsable de la réglementation» pour protéger la vie, la santé et la sécurité des personnes, et pour protéger ou restaurer les biens et l’approvisionnement en argent, nourriture, eau, énergie et carburant.

Écrivant sur la planification des mesures pour affronter l’agitation publique, le Sunday Times fait remarquer que « les chefs de la police ont passé des mois à élaborer des plans d'urgence pour faire face à des troubles civils généralisés aux frontières et dans les ports en cas de non-accord ». Un document avait été préparé par le Centre de coordination de la police nationale (NPCC) l'an dernier, qui lui avait été divulgué. Le NPCC avait déclaré que la préoccupation «prédominante» de la police était que les pénuries d’aliments et de marchandises, comme les fournitures destinées aux services de santé, entraîneraient «des troubles civils menant à une agitation généralisée». Il avertissait que « le besoin de faire appel à l’aide militaire » était « une réelle possibilité » dans les semaines suivant une sortie britannique de l'UE.

Dès janvier dernier, des ministres du gouvernement de Theresa May furent informés à une réunion sur le planning d’un Brexit sans accord par le ministre délégué de la Défense, Tobias Elwood, que 30 000 soldats et 20 000 réservistes devraient être prêts à être déployés au moment où le Royaume-Uni quitterait l'UE. Il fallait mettre cela en place «en cas de troubles civils, pour assister dans les aéroports britanniques et assurer l'approvisionnement en carburant et en fournitures médicales».

En avril, il a été révélé que plus de 10 000 policiers anti-émeute viendraient renforcer les soldats, qui seraient prêts à se mobiliser dans les 24 heures requises. La première vague de 1000 policiers anti-émeute sera disponible pour une mobilisation n'importe où en une heure à peine.

Vu que le Royaume-Uni est déjà de fait dans une récession et que les tensions économiques et sociales s'intensifient à l'international dans un contexte d'escalade des conflits commerciaux et militaires, de nombreux scénarios peuvent déboucher sur une catastrophe majeure.

Le document note qu’au jour du Brexit, «jusqu'à 282 navires de pêche des pays de l'UE et de l'Espace économique européen pourraient entrer illégalement ou pêcheraient déjà dans les eaux britanniques. Cela risquait de provoquer colère et frustration dans les zones de pêche britanniques, pouvant entraîner des affrontements entre navires de pêche et une augmentation du non-respect des obligations dans la flotte nationale.

(Article paru en anglais le 21 août 2019)