Québec: La Riposte dissimule la trahison des travailleurs d’ABI par les syndicats

Par Félix Gauthier et Richard Dufour
26 août 2019

Malgré la détermination des travailleurs à défendre leurs conditions de travail, le conflit de 18 mois à l’aluminerie de Bécancour (ABI) contre les géants de l’aluminium Alcoa et Rio Tinto s’est soldé en juillet par la signature d’une convention collective remplie de concessions.

Comme l’a expliqué le World Socialist Web Site dans un article sur les leçons d’ABI, cette défaite subie par les travailleurs est «le résultat de l’isolement systématique de leur lutte par la direction des Métallos et de la FTQ (Fédération des travailleurs du Québec)». Traçant un bilan de cette expérience, nous avons identifié deux tâches essentielles posées à toute la classe ouvrière.

1) L’adoption d’une stratégie internationale:

«Alors que Alcoa et Rio Tinto mettaient en lock-out leurs employés de Bécancour», avons-nous noté, «ils tentaient d’imposer des reculs à leurs employés en Australie et aux États-Unis et annonçaient des fermetures d’usine en Espagne». Cela faisait partie d’une «offensive patronale menée à l’échelle internationale visant à faire payer les travailleurs pour la crise du capitalisme».

Pour y faire face, la classe ouvrière devait à son tour, en partant de la nécessité objective posée par les conditions actuelles de la production mondialement intégrée, élaborer «une réponse unifiée et coordonnée sur une échelle internationale». Ce qui exigeait «une rupture avec la politique nationaliste des syndicats qui imposent les reculs exigés par le grand patronat au nom de la compétitivité de "nos" industries».

2) Le lancement d’une lutte politique indépendante:

Le premier ministre québécois François Legault est ouvertement intervenu dans le conflit à ABI en dénonçant les revendications «excessives» du syndicat, ainsi que les salaires «trop élevés» dans tout le secteur manufacturier du Québec. Cela démontrait, avons-nous expliqué, «que la classe dirigeante était engagée dans un assaut frontal sur la classe ouvrière en son ensemble».

L’intervention de Legault avait mis à nu la faillite des syndicats, qui avaient passé leur temps à réclamer précisément une telle intervention en présentant cet ancien PDG converti en homme politique de droite comme un allié des travailleurs, tout en rejetant le moindre appel aux autres sections de travailleurs qui font partout face – au Canada, aux États-Unis et outremer – à l’austérité capitaliste.

En opposition au programme nationaliste et pro-capitaliste des syndicats, nous avons insisté sur le fait que «les travailleurs d’ABI étaient engagés, non pas dans une simple lutte syndicale autour de la convention collective, mais dans une lutte politique contre tout le programme de classe de l’élite dirigeante».

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Il est instructif de comparer cette analyse du WSWS à celle produite par La Riposte, un groupe actif au sein de Québec Solidaire et affilié à la fort mal nommée Tendance Marxiste Internationale.

Dans un article intitulé «Les leçons du lock-out à l’ABI», La Riposte s’efforce de cacher le rôle traître que les syndicats ont joué pour isoler et démoraliser les travailleurs d’ABI – la dernière d’une longue série de trahisons des luttes ouvrières s’étalant sur des décennies.

Dès le deuxième paragraphe, l’article note sur un ton approbateur que le dirigeant du syndicat local des Métallos, Clément Masse, «recommandait de rejeter cette nouvelle offre qui n’avait pas été négociée». Aucune mention n’est faite de la responsabilité de Masse, et de toute la direction des Métallos et de la FTQ, dans l’isolement systématique des lock-outés d’ABI qui a créé les conditions pour leur défaite.

Il n’est pas expliqué non plus que l’offre «négociée» réclamée par Masse n’aurait pas été essentiellement différente: le syndicat s’est maintes fois déclaré prêt à faire d’importantes concessions, y compris au niveau des emplois et du régime de pensions. Sa seule condition était que la compagnie utilise ses services pour imposer ces concessions aux membres de la base.

Le paragraphe suivant est consacré à une longue citation de Masse qui met la défaite sur le compte de la «pression sociale» exercée par l’establishment politique et «le fait que ce conflit était inégal, avec une partie patronale aux poches profondes».

Loin de dénoncer cette calomnie de la bureaucratie syndicale que les travailleurs ne peuvent pas, ou ne veulent pas, lutter contre la grande entreprise et ses représentants politiques, La Riposte l’endosse ouvertement en écrivant que le «sentiment général qui ressort de ce conflit est que c’était un combat particulièrement inégal».

On lit plus loin que «l’appui sans gêne de François Legault aux géants d’Alcoa et Rio Tinto est venu isoler davantage les travailleurs», sans la moindre critique ou mention du fait que ce sont les syndicats qui ont frayé la voie à Legault en réclamant à répétition une intervention de sa part. Au même moment, l’article chante les louanges du «mouvement syndical québécois [qui] est peut-être le plus puissant d’Amérique du Nord avec … d’immenses ressources».

L’ironie de leur position semble avoir échappé aux auteurs. Pourquoi les «immenses ressources» de la FTQ et des Métallos n’ont-elles pas servi à briser l’isolement des lock-outés d’ABI ? Pourquoi des appels n’ont-ils pas été lancés aux millions de travailleurs en Amérique du Nord et à l’échelle mondiale qui font face aux mêmes attaques patronales sur leur niveau de vie afin de déclencher une contre-offensive unifiée de la classe ouvrière contre le capitalisme en faillite?

La réponse à ces questions est que les syndicats, historiquement basés sur l’acceptation du système de profit et la défense de l’industrie nationale, ont subi une profonde transformation au cours des dernières décennies. Ils se sont pleinement intégrés à l’appareil de gestion capitaliste pour devenir une véritable police industrielle parmi les travailleurs, vouée à imposer les reculs exigés par la grande entreprise.

C’est pourquoi le regain des luttes ouvrières et sociales qui prend place sur une échelle internationale depuis 2018 s’est fait en dehors et à l’encontre des appareils syndicaux pro-capitalistes. Le WSWS accueille ce mouvement et cherche à lui donner une forme consciente en encourageant la formation de nouvelles organisations de lutte – des comités de la base indépendants des syndicats et orientés vers cette montée internationale de la lutte de classe et la mobilisation politique indépendante des travailleurs contre toutes les attaques de la grande entreprise.

Par opposition, le rôle de groupes comme La Riposte, qui parlent pour des sections privilégiées des classes moyennes qui gravitent autour de la bureaucratie syndicale, est de venir à son secours en camouflant ses trahisons et en lui fournissant une couverture «de gauche» dans une tentative désespérée de garder la classe ouvrière sous le contrôle de ces organisations pro-capitalistes.

Loin de critiquer la stratégie syndicale d’appels à Legault qui a mené les travailleurs d’ABI dans un cul-de-sac, l’article de La Riposte l’endosse pleinement, tout en déplorant que «les grandes centrales ... n’ont pas mis en place de plan d’escalade des moyens de pression».

Des mots ronflants comme «la mobilisation de larges couches de la classe ouvrière en appui à ABI» servent à camoufler la même politique misérable de pression sur Legault qui a si lamentablement échoué. «Une grève de solidarité d’une journée entraînant d’autres secteurs de la classe ouvrière québécoise», peut-on lire dans l’article, «aurait peut-être forcé Couillard [le prédécesseur de Legault] ou Legault à intervenir … pour encourager l’employeur à faire certaines concessions».

La lâcheté politique de ces éléments supposément «de gauche» des classes moyennes ne connait pas de bornes. Même dans leur tentative frauduleuse de dépeindre les syndicats – ces appareils pro-capitalistes profondément conservateurs et ossifiés – comme des instruments de lutte militante, leurs revendications demeurent au niveau le plus minimal et pitoyable: une grève «d’une journée» pour prier le premier ministre d’«encourager» la compagnie à bien vouloir accorder aux travailleurs «certaines» concessions.

L’apologie de la bureaucratie syndicale va de pair avec la perspective profondément nationaliste qui anime La Riposte et qui transparaît dans son appel à chercher l’appui «d’autres secteurs de la classe ouvrière québécoise» – sans jamais mentionner les travailleurs du reste du Canada et de l’Amérique du Nord, et encore moins les employés d’Alcoa et Rio Tinto en Australie, en Espagne ou ailleurs dans le monde.

La Riposte écrit à la fin de son article que «la nationalisation sous contrôle démocratique est la seule façon de protéger nos emplois» et ajoute qu’«une telle perspective n’est pas du tout étrangère au mouvement syndical québécois». Pour appuyer cette thèse, référence est faite à un manifeste adopté par la FTQ en 1971 sous le titre, «L’État, rouage de notre exploitation».

Si les centrales syndicales québécoises ont dû adopter un langage «radical», voire «anti-capitaliste» à la fin des années 1960, c’était pour mieux contrôler le mouvement de rébellion qui avait éclaté parmi les travailleurs du Québec dans la cadre d’un soulèvement international de la classe ouvrière contre le système capitaliste entre 1968 et 1975.

Le cœur de leur stratégie fut la promotion du nationalisme et du séparatisme québécois pour isoler les travailleurs du Québec de leurs frères et sœurs de classe du reste du Canada et de l’Amérique du Nord, et les subordonner politiquement au parti de la grande entreprise nouvellement créé qu’était le Parti québécois (PQ). Les syndicats ont ainsi frayé la voie aux décennies ultérieures de sauvage austérité capitaliste et de lois spéciales anti-grève par une succession de gouvernements péquistes et libéraux.

L’appel de La Riposte à «la nationalisation sous contrôle démocratique» n’a rien à voir avec la mobilisation politique indépendante des travailleurs dans la lutte pour un gouvernement ouvrier basé sur un programme socialiste. C’est plutôt un stratagème pour garder les travailleurs attachés aux syndicats. Et dans le contexte de son activité au sein de Québec Solidaire, c’est une façon déguisée et politiquement malhonnête de ressusciter le nationalisme québécois et promouvoir l’indépendance du Québec – la formation d’un troisième État impérialiste en Amérique du Nord.

C’est ce programme réactionnaire – discrédité aux yeux des travailleurs par les décennies de coupes budgétaires qu’a imposées le PQ lorsqu’il était au pouvoir et par son tournant vers une forme plus extrême de chauvinisme québécois – que cherche à faire renaître aujourd’hui Québec Solidaire, avec l’appui crucial des groupes de la pseudo-gauche comme La Riposte.