Le gouvernement canadien dépense des dizaines de milliards dans le réarmement

Par Louis Girard
2 septembre 2019

Le gouvernement libéral canadien de Justin Trudeau va de l'avant avec une série d'achats d'équipements militaires, incluant des navires de guerre, des avions de combat, des appareils de surveillance et des véhicules blindés. Ces dépenses massives, qui s’élèvent à des dizaines de milliards de dollars, s’inscrivent dans le cadre de la hausse de 70 pour cent des dépenses militaires sur 10 ans annoncée en 2017 par les Libéraux.

Dans le contexte d’une recrudescence des tensions inter-impérialistes et du réarmement par les grandes puissances, y compris les États-Unis, le Japon et l'Allemagne, le réarmement du Canada est vu comme quelque chose de vital par la classe dirigeante canadienne pour défendre ses intérêts à travers le monde. Lors de l’annonce de la hausse des dépenses militaires en juin 2017, la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, avait déclaré que «l'usage de la force... fait partie de notre histoire et doit faire partie de notre avenir».

Acteur important des deux guerres mondiales où il s'est taillé une place parmi les puissances impérialistes, le Canada a été en guerre presque sans interruption depuis 1999. Les Forces armées canadiennes sont présentes dans les trois grandes régions où les États-Unis sont le plus actifs: dans l’Indo-Pacifique, dans le cadre d'opérations militaires visant la Chine et la Corée du Nord; en Europe de l'Est, où le Canada participe aux opérations contre la soi-disant «agression russe»; et au Moyen-Orient. Les trois régions pourraient vite devenir le théâtre d'affrontements militaires majeurs qui risquent d’entraîner une guerre mondiale.

Le renforcement de l'armée canadienne est au centre du partenariat géostratégique entre Ottawa et Washington. En tant que puissance impérialiste de troisième rang, le Canada voit cette alliance de longue date comme un moyen central pour garder son influence auprès de Washington et obtenir une part du butin impérialiste. Alors qu'Ottawa a pu, pendant toute une période historique, contrebalancer l'asymétrie radicale avec son voisin du Sud en participant à de nombreuses alliances multilatérales impérialistes, comme l'OTAN, le déclin de la puissance relative américaine pousse les États-Unis à agir de plus en plus unilatéralement et à exiger encore plus de ses «alliés».

Ottawa, qui est secoué par ces développements, répond au déclin de sa propre puissance relative par une politique étrangère, militaire et géostratégique de plus en plus agressive sur la scène mondiale et des attaques contre la classe ouvrière au pays pour augmenter la rentabilité et la compétitivité de la grande entreprise.

Les achats massifs d'équipements militaires en sont à différents stades. Voici ce qui a été annoncé dans les derniers mois par le gouvernement Trudeau dans le cadre de son programme de réarmement:

# À un coût estimé de 70 milliards de dollars échelonnés sur 26 ans, le programme de Navires de combat, qui comprend l’achat de 15 navires de combat, représente les plus grandes dépenses militaires dans l'histoire canadienne. Les navires, qui seront construits par le géant Lockheed-Martin Canada, seront inspirés du Type 26 conçus par la firme britannique BAE Systems. À terme, le Canada sera le plus important détenteur mondial de ce type de bateau de guerre.

# Un contrat de 3 milliards a été octroyé à la mi-août à General Dynamics Land Systems-Canada (GDLS) pour la fabrication de 360 véhicules blindés légers. L’entreprise, située à London en Ontario, est aussi en train de fabriquer des véhicules blindés légers pour l'Arabie Saoudite pour la somme de 15 milliards, dans le cadre du partenariat étroit entre Ottawa et ce régime despotique du Moyen-Orient. Pour accélérer le projet, le gouvernement n’a pas fait d’appel d’offres.

# Le gouvernement Trudeau a dévoilé un appel d'offres de 19 milliards pour remplacer ses 77 avions de chasse CF-18 par 88 nouveaux avions de combats. Le gouvernement s'est vanté que c'est «l'investissement le plus significatif dans l'Aviation royale canadienne depuis 30 ans». En attente de la livraison des jets, dont le premier est prévu en 2025, le gouvernement a acheté 18 avions de combats usagés de l'armée australienne, pour la somme de 500 millions, qui comprend leur modernisation. Il injectera également 1,5 milliard pour moderniser ses CF-18.

# Les Forces spéciales canadiennes, qui jouent un rôle important en Ukraine, en Syrie et en Irak, recevront trois nouveaux avions de surveillance, au coût de 188 millions. Des sommes substantielles sont aussi incluses pour les moderniser.

# Les Forces de Première réserve passeront de 28.500 à 30.000 individus. Les unités de réservistes seront réparées et modernisées pour la somme de 250 millions.

Alors que le gouvernement répète sans cesse qu’«il n’y a pas d’argent» pour les hôpitaux, les écoles, les infrastructures et les services publics, il est prêt à dépenser des milliards pour regarnir et moderniser l’arsenal militaire canadien.

Sans surprise, des sections importantes de la bourgeoisie poussent pour que le gouvernement libéral soit encore plus agressif. Le refrain constant qui émane du Globe and Mail, le représentant des milieux financiers les plus puissants du pays, de l'ultra-droitier National Post et de tous les médias de la grande entreprise est que les délais d'achats et de fabrication sont trop longs, que les appels d'offres sont trop «surveillés» ou que les sommes faramineuses investies sont insuffisantes.

Ce sont les mêmes critiques que la grande bourgeoisie avait émises envers le précédent gouvernement conservateur de Stephen Harper. Conscient de la vaste opposition populaire aux plans de réarmement et d’offensives militaires, Harper avait augmenté le budget militaire, mais sous le seuil de 2% du PIB demandé par l’OTAN aux pays membres de l’organisation. Harper, pourtant reconnu pour son bellicisme, avait alors dit que la population canadienne ne «comprendrait pas» des augmentations aussi élevées dans les dépenses militaires.

Pour sa part, la hausse implantée par Trudeau fera passer le budget militaire de 18,9 milliards en 2017 à 32,7 milliards en 2026, soit 1,4 pour cent du PIB. La seule différence d’avec les conservateurs est que les libéraux utilisent une démagogie «humanitaire» et «démocratique» pour tenter de faire accepter leur politique guerrière à la population.

Le «renouvellement» du Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord (ou NORAD), un aspect central du partenariat géostratégique d'Ottawa avec Washington, pourrait faire bondir les dépenses militaires bien au-delà de celles annoncées, car il ne fait pas partie des plans de dépenses prévues par le gouvernement.

Selon James Fergusson de l'Université du Manitoba, un chercheur associé à NORAD, le remplacement du Système d'alerte du Nord, une chaîne de stations radar, coûterait, à lui seul, 11 milliards (selon une entente, les coûts sont partagés 40-60 avec les États-Unis). Et ce n'est là qu'un des aspects de NORAD que le gouvernement veut moderniser. De plus, la modernisation de NORAD pourrait créer les conditions pour que l’élite canadienne reconsidère sa possible participation au bouclier anti-missile avec les États-Unis, une initiative appuyée par la vaste majorité des experts militaires et des conservateurs.

La détermination du Canada à défendre son rang au sein des puissances impérialistes, y compris par la hausse massive des dépenses militaires et une participation encore plus agressive aux guerres menées par les États-Unis partout au monde, se fait dans le dos de la population canadienne.

Non seulement les médias, mais aussi le NPD, le parti social-démocrate qui a appuyé toutes les interventions militaires canadiennes depuis la guerre en Yougoslavie en 1999, ainsi que Québec Solidaire, le parti de la pseudo-gauche qui appuie discrètement ou qui se tait sur ces mêmes interventions militaires, font tout en leur possible pour cacher les immenses dangers de guerre qui guettent la classe ouvrière canadienne ou pour les couvrir d'un voile «humanitaire». Ils n’ont pratiquement rien dit sur les dépenses militaires et ne font rien pour mobiliser la vaste opposition qui existe dans la population canadienne contre le réarmement et les offensives militaires du Canada à l’étranger.

Plus tôt que tard, la bourgeoisie canadienne fera payer la crise du système capitaliste par l'envoi de milliers de jeunes issus de la classe ouvrière pour tuer et se faire tuer dans des guerres qui visent à défendre les profits de la minorité ultra-riche qui gouverne le pays. C'est aussi la classe ouvrière qui fera les frais de ces immenses dépenses par de nouvelles coupes dans les programmes sociaux.

Un mouvement anti-guerre de masse ne pourra aller de l’avant que s’il est mené par la classe ouvrière en opposition à tous les partis et organisations nationalistes et pro-capitalistes. Son but principal devrait être de forger l’unité de la classe ouvrière internationale et de lier la lutte contre la guerre à celle contre l’austérité et l’assaut sur droits démocratiques, qui trouvent tous leur source fondamentale dans le capitalisme.