A son université d’été, La France insoumise promeut l’islamophobie

Par Anthony Torres et Alexandre Lantier
5 septembre 2019

Lors de l’université d’été de la France Insoumise, le philosophe Henry Peña-Ruiz a revendiqué le «droit à être islamophobe» lors de la conférence qu’il animait sur la laïcité. Le tweet d’un militant de LFI sur «le droit d’être islamophobe», depuis supprimé a déclenché la polémique. D’abord silencieux, les cadres dirigeants de LFI ont attendu plusieurs jours avant de s’exprimer.

Le mouvement de sections considérables de LFI vers des positions à caractère raciste démasque la nature réactionnaire de sa politique populiste et nationaliste. Sur France Info, Clémentine Autain, députée LFI de Seine-Saint-Denis, a fait remarquer: «Ce mot “Islamophobie” désigne aujourd’hui le rejet des musulmans dans le langage courant. On ne peut pas faire pas comme s’il n’y avait pas une offensive de l’extrême droite qui vise à stigmatiser les musulmans et comme s’il n’y avait pas des polémiques du matin au soir contre (cette) religion.»

Mais de nombreux cadres LFI ont défendu ses propos. Bastien Lachaud, député de Seine-Saint-Denis, a assuré que Peña-Ruiz avait tenu des propos qui «se rangent sans ambiguïté dans la critique du dogme. Et ce n’est pas être raciste que de critiquer le contenu doctrinal d’une religion, en bloc ou en détail».

Dans une tribune au Monde, Peña-Ruiz a persisté pour revendiquer un «droit à l’islamophobie» et, plus largement, présenter le racisme sous un jour progressif. Dénonçant «un charcutage de mes propos destiné à me tuer moralement», il a écrit: «Islamophobie, judaïsmophobie, cathophobie, athéophobie ne relèvent pas du racisme, mais de la liberté de critiquer une vision du monde. Voire de la rejeter vivement. Le suffixe phobie, hélas accrédité dans l’opinion, n’est pas très pertinent car il pathologise cette liberté.»

En tournée en Amérique Latine, Mélenchon est resté silencieux. Ceci reflète un soutien tacite pour l’islamophobie. En effet, lors de la vague de déclarations islamophobes par l’élite dirigeante après les attentats contre Charlie Hebdo en 2015, il a déclaré: «C’est une erreur totale de confondre le racisme et l’islamophobie, de qualifier l’islamophobie de racisme. (...) On a le droit, et même pour certains d’entre nous, le devoir de faire la critique impitoyable des religions dont je considère qu’elles ont une contribution inouïe à la guerre entre les êtres humains et à la détestation mutuelle».

La défense par les dirigeants de LFI des commentaires pro-islamophobes de Peña-Ruiz est hypocrite et fausse. Il ne s’agit pas d’affirmer la liberté de commenter «le contenu doctrinal d’une religion», ou de mener un débat théologique ou philosophique. Les dirigeants de LFI comptent participer aux campagnes islamophobes, aux guerres et à la stigmatisation des femmes voilées menées depuis longtemps par l’élite dirigeante française et européenne.

L’insistance par la direction de LFI qu’il existerait un devoir d’être islamophobe, parce que l’Islam créerait la guerre et l’intolérance, est une provocation fondée sur des mensonges politiques. Ce sont l’OTAN et la France qui ont fait la guerre à la Libye et la Syrie en 2011 ou le Mali en 2013, et non l’inverse. Des dirigeants politiques des grandes puissances impérialistes, dont les décideurs à LFI, ont décidé de lancer et d’accorder leur soutien à des guerres menées par des pays impérialistes à majorité non-musulmane contre des pays ex-coloniaux du Moyen-Orient ou d’Afrique.

C’est de cette offensive militariste menée par les puissances impérialistes – qui instrumentalisaient des réseaux islamistes internationaux, à qui elles permettaient de s’installer en Europe pour ensuite attaquer la Syrie – et non de l’Islam, que sont ressortis les attentats terroristes en France.

Après l’imposition de l’état d’ugence, que le parti de Mélenchon a votée à l’Assemblée suite aux attentats de novembre 2015, la police a lancé des descentes contre des milliers de familles d’origine musulmane qui n’avaient rien à voir avec les attentats. Ensuite les dispositions de l’état d’urgence ont servi à réprimer les travailleurs et des jeunes en lutte contre la loi travail et la privatisation de la SNCF, ou encore les «gilets jaunes.» Ainsi la violence et l’intolérance viennent d’abord non pas de l’Islam, mais des opérations réactionnaires des puissances impérialistes, dont la France.

Les propos de Peña-Ruiz ne proviennent pas d’une maladresse de sa part, mais de l’orientation antimarxiste et droitière qui prédomine parmi les classes moyennes aisées. Celles-ci réagissent à la crise du capitalisme en s’adaptant à la montée de l’extrême droite organisé par l’état représenté par la ligne politique nationaliste de Mélenchon et ses alliés en Europe et en Amérique Latine.

Par sa promotion de l’islamophobie, LFI reprend les propos de larges fractions de l’extrême-droite. Comme tout le milieu petit-bourgeois de pseudo gauche dont cette organisation fait partie, elle évolue dans une direction politique diamétralement opposée à celle des travailleurs. Alors que les ceux-ci entrent en lutte à l’international – pour exiger le renversement de dictatures militaires en Algérie et au Soudan, la démocratie et l’égalité sociale à Hong Kong, ou la chute de Macron en France – la pseudo-gauche tente de diviser les travailleurs par le nationalisme.

Cette opposition à l’internationalisme a sa source dans le rejet du marxisme. Mélenchon a rejoint l'Organisation communiste internationaliste (OCI) de Pierre Lambert, alors que l'OCI complétait sa rupture avec le trotskysme et le Comité international de la IVe Internationale (CIQI), en 1971. L'OCI avait adopté la fausse position que le révisionnisme avait détruit le CIQI, qu'il fallait reconstruire par un regroupement de forces petite-bourgeoises. Sa perspective nationaliste et procapitaliste était de former une Union de la Gauche avec le PS de François Mitterrand, un ex-vichyste, et le PCF. Ainsi elle comptait prendre le pouvoir à l'intérieur de la France, par les urnes.

Dans son livre L’Ere du peuple, Mélenchon exprime cette trajectoire droitière en annonçant la mort du socialisme et de la gauche: « Aucune des réalités du monde qui s’avance n’a de place dans ses raisonnements ni dans ses projets, en supposant qu’elle en ait.» Acceptant le point de vue discrédité selon lequel le PS représenterait le socialisme, il a ajouté: «Le mal est bien avancé. Il ne sera pas réparé avec de savantes explications pour discerner la vraie gauche de la fausse.»

«Ici, c’est le peuple qui prend la place qu’occupait hier la ‘classe ouvrière révolutionnaire’ dans le projet de la gauche,» écrit-il. «La révolution citoyenne, ce n’est pas l’ancienne révolution socialiste», souligne-t-il, pour ensuite dénoncer ceux qui fondent leur politique sur «la centralité ontologique de la classe ouvrière.» Ainsi Mélenchon rejette les travailleurs et la révolution socialiste, c’est-à-dire le marxisme.

L’alternative trotskyste et marxiste à la politique nationaliste véhiculée par LFI, qui s’agit de construire parmi les travailleurs est le CIQI et sa section française, le Parti de l’égalité socialiste. Alors que les tendances que l’élite dirigeante ont faussement données pour la gauche depuis des décennies véhiculent des conceptions islamophobes, c’est la seule façon de stopper une dérive politique qui s’accélère vers un régime autoritaire, agressivement nationaliste et xénophobe.

Si LFI a recueilli de nombreux votes ouvriers aux élections de 2017 en critiquant tactiquement les guerres de Trump ou l’austérité de l’Union européenne, ce n’est un parti ouvrier ni par sa perspective, ni par sa composition sociale. Une part considérable de sa base politique consiste de bureaucrates syndicaux qui occupent également de hautes fonctions au sein de la police et du renseignement intérieur. Ceux-ci se sont distingués par leur violente répression des travailleurs, notamment pendant le mouvement des «gilets jaunes».

Parmi les membres de l’entourage de Mélenchon on compte Laurence Blisson, secrétaire nationale du Syndicat de la magistrature, et Alexandre Langlois, chef du syndicat CGT-Police et membre du renseignement intérieur. On peut ajouter y Georges Knecht, secrétaire général du SNIAPT-FO (Syndicat national indépendant des personnels administratifs et techniques) et membre de la FSMI-FO (Fédération des syndicats du Ministère de l’intérieur).

Dans le discours nationaliste et islamophobe des echfs de LFI, on entend nettement l’écho des sentiments de l’appareil sécuritaire, à l’intérieur duquel l’extrême-droite est majoritaire. Le caractère international et universel de ce développement souligne que la déclaration de Peña-Ruiz n’est ni une erreur ni une bévue de sa part, mais bien le reflet fidèle de la politique des organisations auxquelles il est lié.

De 2015 à 2019, l’une des principales préoccupations du gouvernement de coalition entre Syriza («Coalition de la gauche radicale», alliée de LFI) et le parti d’extrême droite Grecs indépendants, fut de perfectionner la répression des travailleurs, et notamment des travailleurs immigrés. Avant de donner le pouvoir à la droite cette année, Syriza a installé des camps de concentration en Grèce pour les réfugiés qui fuyaient les guerres impérialistes en Syrie et en Irak.

Mélenchon a applaudi le mouvement xénophobe «Aufstehen» lancé par son allié allemand, Sahra Wagenknecht, membre du Die Linke, allié de LFI en Allemagne. Prônant le renforcement militaire de l’Union européenne et l’hostilité envers les réfugiés, Wagenknecht était saluée par l’extrême-droite allemande. L’ancien conseiller en géopolitique de Mélenchon, Djordje Kuzmanovic, un ex-para ayant combattu au Rwanda et en Afghanistan, voulait que LFI reprenne la stratégie de Wagenknecht, en tentant de récupérer le vote ouvrier via un discours anti-réfugié.

Mélenchon, en tournée en Amérique Latine a salué le gouvernement mexicain comme l’incarnation de la «révolution citoyenne», alors qu’il s’est rendu responsable lors des six premiers mois de son mandat de la déportation de plus de 82.000 personnes. Un mois avant la visite de Mélenchon, le gouvernement mexicain a déployé plus de 21.000 soldats pour patrouiller les frontières du pays, servant de prolongement au commandement de la fascisante patrouille frontalière américaine.

Dans les déclarations pro-islamophobes de Peña-Ruiz soulignent que ces partis petit-bourgeois franchissent à présent un certain seuil dans leur évolution antimarxiste. Ayant proclamé haut et fort la nécessité de faire une politique populiste, ils oeuvrent à nouveau directement à fabriquer une unité nationale factice, fondée sur des politiques de droite, en incitant à la haine des minorités ethniques ou confessionnelles.

Le fait que cette stratégie politique au 20e siècle a été le fonds de commerce du fascisme n’arrête pas la pseudo gauche. En effet, en 2017, Mélenchon franchissait lui-même la ligne rouge en niant la responsabilité française dans la déportation des Juifs vers les camps de la mort pendant l'Occupation, position défendue jusqu’alors principalement par l’extrême-droite. «Dire que la France, en tant que peuple, en tant que nation est responsable de ce crime, c’est admettre une définition essentialiste de notre pays totalement inacceptable», disait-il.

Cette tentative de faire oublier les crimes de la déportation est liée à une tentative de laver l’orientation et l’histoire des forces où LFI a sa base sociale. La police et le renseignement intérieur français ont participé sous l’Occupation à la déportation des juifs sous Vichy.

Les commentaires de Peña-Ruiz est un avertissement que l’extrême violence de la répression de l’opposition sociale en France avec les «gilets jaunes», et plus largement à travers l’Europe n’était pas le seul fait d’un président ou d’un gouvernment obstinés. La classe politique bourgeoise, dans son ensemble et y compris les forces qu’on a prétendu être «la gauche», se déplacent très rapidement vers une politique autoritaire et fascisante. Il est urgent pour les travailleurs et les jeunes de construire l’alternative marxiste-trotskyste à ces forces pourries et réactionnaires.

Voir également:

Andréa Kotarac passe de la France insoumise au soutien pour le néo-fascisme
[24 mai 2019]

L’affaire Benalla dévoile les liens entre Mélenchon et l’Etat policier
[28 juillet 2018]

Mélenchon nie la responsabilité de la France dans la rafle du Vél' d'Hiv
[31 juillet 2017]

De la pseudo-gauche à la nouvelle droite: le parcours de Jean-Luc Mélenchon
[20 octobre 2014]