Après les élections turques: comment la pseudo-gauche s'est ralliée derrière le CHP

Conférence du CRFI İstanbul avec Darya Mitina à l'occasion du centenaire du Comintern.

Par Ulas Atesci et Alex Lantier
5 octobre 2019

Partie III: Le rôle du Parti ouvrier révolutionnaire (DİP), Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI), EEK,Savas Michael-Matsas, Darya Mitina, e Parti communiste unifié de Russie (OKP) (voir : Partie I / Partie II)

Le DİP, qui prétend frauduleusement vouloir «refonder» la Quatrième Internationale, fournit un camouflage à ce milieu réactionnaire de pseudo-gauche et tente de bloquer la construction d'une section du Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) qui lutte pour le trotskysme en Turquie. Son lien avec l'EEK de Savas Michael-Matsas fournit une clé politique pour comprendre son rôle dans la promotion et la couverture politique des partis petits bourgeois de pseudo-gauche orientés vers le CHP et la bourgeoisie turque.

Conférence du CRFI İstanbul avec Darya Mitina à l'occasion du centenaire du Comintern.

Michael-Matsas a dirigé la section grecque du CIQI qui a soutenu Gerry Healy pendant la scission de 1985-1986 entre le CIQI et le Workers Revolutionary Party (WRP) dirigé par Healy en Grande-Bretagne. Michael-Matsas a rompu avec le CIQI sur une base totalement dépourvue de principes, refusant de discuter avec d'autres sections et soutenant qu'elles n'avaient même pas le pouvoir de se réunir sans l'autorisation de Healy. Ce qui sous-tendait son accord avec l'orientation opportuniste nationale que Healy avait développée, rejetant la théorie de la Révolution Permanente. Après s'être séparé du CIQI, Michael-Matsas est définitivement entré dans l'orbite du Pasok, parti social-démocrate pro-austérité en Grèce et, comme Healy, a salué la Perestroïka de Mikhail Gorbatchev en tant que début de la «révolution politique» en Union soviétique.

Un aspect décisif du rejet de la Révolution permanente par Healy et Michael-Matsas était qu'ils ont investi la bourgeoisie du Moyen-Orient d'un rôle progressiste, voire révolutionnaire. Alors que Michael-Matsas s'est rendu en Iran après le déclenchement de la révolution iranienne de 1979 et a fait la promotion des forces théocratiques qui avaient pris le pouvoir et réprimaient les couches de travailleurs qui avaient mené la révolution, Healy s'est adapté aux régimes nationaux en Irak, en Libye et a développé des liens financiers sans principes avec ces gouvernements derrière le dos du CIQI.

Ils ont ainsi rejeté la lutte du CIQI depuis sa fondation en 1953 pour donner une perspective révolutionnaire à la classe ouvrière internationale contre l'impérialisme, le stalinisme et le nationalisme bourgeois. Healy et Michael-Matsas rejoignirent le camp petit-bourgeois, dirigé en 1953 par Michel Pablo et Ernest Mandel, de ceux qui appelaient à la liquidation politique du mouvement trotskyste dans le stalinisme et le nationalisme bourgeois. La lutte du CIQI contre les forces pablistes à l'intérieur du WRP a culminé en 1985-1986 par une scission avec les renégats opportunistes nationaux du WRP. La lutte contre le stalinisme et le nationalisme bourgeois à la base de cette scission a été confirmée de manière frappante cinq ans plus tard, lorsque le Kremlin a dissous l'Union soviétique et restauré le capitalisme en Russie. La disparition du principal obstacle militaire à la guerre impérialiste qui en a résulté a ouvert la voie à trois décennies de guerre au Moyen-Orient.

Trois décennies plus tard, les manœuvres réactionnaires du DİP découlent directement de son orientation pabliste. En s'orientant vers le CHP et, à travers lui, vers l'impérialisme américain et européen, il développe également des liens d'amitié avec les élites dirigeantes capitalistes émergentes à Moscou et Pékin, cultivées par l'AKP. Comme le WSWS l'a déjà souligné, la politique du DİP est en accord avec une «perspective néo-pabliste [...] que Poutine a le potentiel de présenter une sorte d'alternative anti-impérialiste, un contrepoids à la domination de l'impérialisme américain.»

Le DİP entretient une étroite collaboration avec des staliniens russes comme Darya Mitina, un agent stalinien de longue date ayant des liens étroits avec l’État russe. Représentant le Parti communiste unifié stalinien de Russie (OKP), Mitina, ainsi que son mari et partenaire politique, Said Gafurov, ont participé à l'université d'été de l'EEK en Grèce. Dans un entretien accordé en 2014 à IA Regnum, une agence d'information pro-Kremlin, il a été présenté comme «conseiller du président de la Fédération de Russie.»

Le DİP a également soutenu le HDP pro-OTAN, pro-UE et nationaliste kurde jusqu'aux élections de juin 2018. En fait, ses justifications pour soutenir le HDP nationaliste bourgeois étaient similaires à celles de ses alliés pour soutenir le CHP contre Erdoğan. En 2015, il a déclaré: «Nous voyons une victoire du HDP comme un coup porté à la politique réactionnaire et anti-ouvrière d'Erdoğan et de l'AKP.» Le DİP a frauduleusement prétendu que le «HDP n'est pas un parti ouvrier, mais qu'il n'est pas non plus un parti bourgeois.»

La perspective pabliste du DİP s'est jouée dans la campagne électorale turque de cette année, comme la couche entière de pseudo-gauche dont il est une partie s'orientait toujours plus directement vers Ankara et l'impérialisme.

Appelant à «unir les 99 pour cent sous le toit du travail» et à une Assemblée constituante pour réécrire la constitution de la république turque, le DİP a averti que l'alliance dirigée par le CHP est une «opposition américaine» à Erdoğan. Il écrivait le 2 avril: «La classe ouvrière a besoin d'un front uni et, en général, les travailleurs ont besoin d'une orientation politique indépendante du capital et de l'impérialisme. Pour cela, toutes les forces qui veulent le pain et la liberté, notamment les socialistes, doivent immédiatement rompre avec l'opposition américaine dirigée par le CHP. Si la gauche et les forces socialistes n'y parviennent pas aujourd'hui, elles deviendront partenaires des crimes commis par ce front contre le peuple.»

L'appel lancé par le DİP à ses alliés «de gauche et socialistes» pour rompre avec «l'opposition américaine» est une fraude politique. Tout d'abord, il n'y a rien de socialiste à soutenir l'impérialisme américain ou européen, ce que font ses alliés, comme le reconnaît peu s'en faut le DİP. Deuxièmement, le DİP a la même orientation de classe que ses partenaires plus explicitement pro-impérialistes et appelait lui-même le CHP à mener une lutte contre Erdoğan. Le DİP est en fin de compte - pas moins que l'ÖDP, l'EMEP et d'autres parties - complice de ce que le DİP lui-même appelle les «crimes contre le peuple».

Les différences de DİP avec l'ÖDP ou l'EMEP ne reposent pas sur des différences de principe d'orientation de classe ou de stratégie politique, mais sur des divergences tactiques en matière de politique étrangère liées à ses liens pablistes avec le régime de Moscou. Les zig-zags du DİP vers les différents Etats et partis bourgeois sont politiquement incohérents et sans principe. D'une part, tout en appelant les partis bourgeois au parlement à «retourner au sein de la nation», il peut dénoncer le CHP, à tort et d'une manière populiste-nationaliste, comme un parti «américain». D'autre part, il se retourne et promeut en tant que partis «de gauche» et «socialistes» ceux qui s'orientent à travers le CHP vers Washington ou Berlin. Ce qui est cohérent dans les divers revirements opportunistes du DİP, cependant, c'est son opposition à une perspective trotskyste pour une lutte internationale de la classe ouvrière contre la guerre impérialiste et les classes dirigeantes capitalistes au Moyen-Orient et dans le monde.

C'est bien cette perspective pourtant qui est la seule viable pour le type de mouvement qui émerge. Les mouvements de masse au Soudan, en Algérie et en Égypte contre les régimes militaires, les grèves d'enseignants, de travailleurs de l'automobile américains et des maquiladoras au Mexique, les manifestations contre les inégalités sociales en France, reprises par des travailleurs aussi lointains que l'Irak, les manifestations anti-austérité de l'an dernier en Iran, les récentes manifestations de masse à Porto Rico et à Hong Kong sont les premières étapes d'un mouvement contre la guerre impérialiste et la dictature capitaliste. La colère des travailleurs face à la répression militaro-policière et aux inégalités sociales croissantes s'intensifie et ne cesse d'éclater sur toute la planète.

Dans cette situation, les analyses révélatrices des partis de pseudo-gauche menées par le CIQI et ses partisans dans une perspective historique et internationale trotskyste est d'une importance stratégique cruciale. L'identification résiduelle et totalement fausse de la pseudo-gauche à la politique «de gauche» ou «socialiste» ne laisse aucune perspective aux travailleurs pour unifier ces luttes émergentes de la classe ouvrière dans une lutte révolutionnaire. Au lieu de cela, on dit aux travailleurs que la voie à suivre est d'expérimenter l'une ou l'autre tactique nationale qui les lie à des partis de guerre et de répression comme le CHP.

Le bilan des partis de pseudo-gauche turcs d'aujourd'hui et la faillite de leurs manœuvres avec la bourgeoisie constituent une confirmation spectaculaire de la théorie de la Révolution permanente de Trotsky. Dans les pays au développement capitaliste tardif, la classe capitaliste est incapable d'établir un régime démocratique ou de rompre les liens profonds qui la lient à l'impérialisme. Ces tâches incombent à la classe ouvrière, mobilisée dans une lutte internationale pour la révolution socialiste prolétarienne. La tâche est de faire avancer cette perspective et de construire la direction révolutionnaire de la classe ouvrière, c'est-à-dire le Sosyaliste Eşitlik, en tant que section du CIQI en Turquie.

Conclu.

(Article paru en anglais le 4 octobre 2019)