Le premier ministre irakien démissionne après la répression sanglante des manifestations

Par Bill Van Auken
2 décembre 2019

Le Premier ministre irakien Adel Abdul Mahdi a déclaré vendredi qu'il démissionnerait suite à la journée la plus sanglante que le pays ait connue au courant de deux mois de manifestations contre les inégalités sociales, le chômage, l'échec des services publics et la corruption.

«Je soumettrai au Parlement une lettre officielle demandant ma démission du poste de premier ministre», a-t-il dit. Bien que la déclaration n'ait pas fixé de date pour son départ, le Parlement doit convoquer une session d'urgence dimanche pour examiner la question de son remplacement.

L'annonce d'Abdul Mahdi fait suite au massacre de manifestants dans deux villes du sud de l'Irak et à Bagdad. Il y a eu 62 victimes, la plupart fauchées à balles réelles, entre mercredi et jeudi soir. Le principal bain de sang s’est déroulé à Nasiriyah, où au moins 46 manifestants sont morts. Il y a eu douze victimes dans la ville sainte chiite de Najaf, et au moins quatre à Bagdad.

Un blessé est transporté pour recevoir les premiers secours lors d'affrontements avec les forces de l’ordre, rue Rasheed à Bagdad, le jeudi 28 novembre 2019. (AP, Khalid Mohammed)

Ces dernières tueries portent le bilan officiel des deux mois de manifestations à 408 morts et environ 15.000 blessés. Le bilan réel est sans doute plus lourd, car ces chiffres n'incluent que ceux communiqués par la police et le ministère irakien de la Santé.

Ce dernier bain de sang s'est déclenché quand le gouvernement a ordonné à l’état-major irakien d'établir des «cellules d'urgence» pour «imposer la sécurité et rétablir l'ordre» après la prise d'assaut, mercredi, du consulat iranien à Nadjaf, un lieu de pèlerinage pour les musulmans chiites en Iran. Tout en permettant au personnel iranien de fuir le bâtiment, les manifestants antigouvernementaux ont arraché le drapeau iranien, hissé un drapeau irakien et mis feu au consulat.

Le ministère irakien des Affaires étrangères a condamné l'attaque contre le consulat, qu’elle a attribuée à des «personnes extérieures aux véritables protestataires» pour nuire aux relations entre l'Irak et l'Iran. Pour sa part, le ministère iranien des Affaires étrangères a imputé l'incendie criminel à des «agents destructeurs et agresseurs».

L'impérialisme américain et ses alliés régionaux - Israël, l'Arabie saoudite et les cheikhs du Golfe - tentent sans doute d'exploiter les mouvements de masse en l'Irak depuis début octobre pour affaiblir l'influence iranienne dans la région. En même temps, cependant, une véritable colère monte contre le régime bourgeois-clérical à Téhéran pour son soutien au gouvernement irakien et aux partis chiites sectaires qui le dominent. Téhéran aurait négocié un accord au début du mois entre les principaux blocs parlementaires irakiens afin d'empêcher la démission d'Abdul Mahdi.

La démission d'Abdul Mahdi est aussi une réaction à un sermon de la principale autorité chiite en Irak, l'Ayatollah Ali al-Sistani, prononcé vendredi par son représentant à Nadjaf. Il y accusait le gouvernement d’une «incapacité manifeste» à faire face à l'agitation croissante des deux derniers mois, tout en déclarant que le recours à une violence meurtrière contre des manifestants pacifiques est «interdit». En même temps, al-Sistani a dit que «des ennemis et leurs appareils tentent de semer le chaos et les luttes intestines pour ramener le pays à l'âge de la dictature».

«Le Parlement, dont est issu le gouvernement actuel, est invité à examiner son choix à cet égard et à agir dans l'intérêt de l'Irak ... [pour] préserver le sang de ses enfants», conclut le sermon.

L'annonce faite par Abdul Mahdi reconnaissait le sermon d'al-Sistani et faisait écho à son langage. Il a appelé le gouvernement à «agir dans l'intérêt de l'Irak: préserver le sang de son peuple et éviter de tomber dans un cycle de violence, de chaos et de dévastation».

La veille, Moktada al-Sadr, le religieux chiite influent qui soutient le plus grand bloc parlementaire et qui a joué un rôle déterminant dans l'arrivée au pouvoir de la coalition de Mahdi, avait demandé la démission immédiate du Premier ministre. Sadr a averti que s'il restait, cela signifierait «le début de la fin de l'Irak» et une possible spirale de violence comparable à celle de la Syrie.

Sans aucun doute, un autre facteur qui a influencé la démission d'Abdul Mahdi a été la mobilisation des membres armés des tribus du sud irakien qui ont confronté les forces de sécurité qui attaquaient les manifestants.

L'annonce d'Abdul Mahdi a été saluée par une célébration place Tahrir à Bagdad, l'épicentre du mouvement qui s'est répandu dans une grande partie du sud du pays à majorité chiite, et qui a provoqué des grèves d’enseignants, d’étudiants et d'autres sections de la classe ouvrière irakienne.

En même temps, de nombreux manifestants ont souligné que l'éviction de Mahdi ne répond aucunement à leurs demandes d’une profonde transformation politique, économique et sociale.

Mahdi a servi de candidat de compromis aux partis sectaires qui dominent la politique irakienne et qui représentent l'oligarchie corrompue apparue après l'invasion américaine et le renversement de Saddam Hosseïn en 2003. Cette médiocrité politique, d’abord baasiste puis membre du Parti communiste stalinien et ensuite partisan de l'ayatollah Khomeini iranien, finalement est devenu ministre du régime fantoche installé par l'occupation militaire américaine en 2004.

Alors qu’on fêtait l'annonce de la démission, un orateur place Tahrir a exhorté les manifestants à ne pas partir. «Nous voulons faire tomber le régime», a-t-il dit. Dabdab, 28 ans, a dit au Washington Post que la démission d'Abdul Mahdi était insuffisante et que Mahdi devrait être jugé pour le meurtre de masse et les mutilations de manifestants. «Nous voulons tout changer: tous ces voleurs et ces visages. … Cette démission n'est qu'une première étape, mais ce n'est pas ce pour quoi nous sommes venus. Nous voulons qu'on nous rende notre pays.»

«Cette étape n'est pas suffisante pour la plupart des Irakiens, surtout après la mort de tant de personnes», a déclaré Zainab, une femme de 29 ans, à Al Jazeera.

Les centaines de milliers de manifestants qui ont afflué par dans les rues irakiennes sont majoritairement issus d'une génération formée par les horreurs de la guerre et de l'occupation américaines, qui ont dévasté l’Irak.

Le taux de chômage officiel parmi les jeunes travailleurs en Irak est de 25 pour cent, le chiffre réel étant sans doute bien plus élevé. Des centaines de milliers de jeunes, dont de nombreux diplômés, entrent chaque année sur le marché du travail et ne peuvent trouver un emploi sans entretenir des relations politiques. Les manifestations de masse actuelles ont été précédées de sit-in de diplômés devant les ministères gouvernementaux pour réclamer des emplois. Les jeunes représentent environ 60 pour cent de la population irakienne.

Selon la Banque mondiale, 7 millions des 38 millions d'Irakiens vivent en dessous du seuil de pauvreté; 53 pour cent souffrent d'insécurité alimentaire. Au moins deux millions sont toujours des réfugiés à l'intérieur de l’Irak. La destruction systématique des infrastructures par le militarisme américain, notamment de l'électricité, de l'eau et de l'assainissement, ainsi que l'effondrement du système de santé publique du pays, autrefois avancé, ont produit un déclin choquant de l'espérance de vie. Celle-ci ne s'élève qu’à 58,7 ans pour les hommes et 62,9 ans pour les femmes.

La production pétrolière de l'Irak, 3e au monde après l'Arabie saoudite et de la Russie, a rapporté mille milliards de dollars depuis 2005, mais cette richesse a grossi les profits des multinationales énergétiques étrangères, et enrichi leurs agents locaux et la couche bourgeoise corrompue qui contrôle le régime à Bagdad. Le niveau de vie des masses d'Irakiens ne fait que baisser.

Mahdi a d’abord méprisé les revendications des manifestants pour l’emploi, de meilleures conditions de vie et la fin de la corruption, en proclamant qu'il n'existait pas de «solution magique». Il a ensuite proposé une série de réformes cosmétiques, qu’une majorité écrasante des Irakiens a rejetées.

Les protestations irakiennes expriment un rejet populaire massif de la politique sectaire encouragée par l'occupation américaine et sa stratégie de diviser pour mieux régner. Le centre de la rébellion a été les régions à prédominance chiite que les partis sectaires chiites au pouvoir prétendent représenter. La révolte a clairement montré que la question centrale en Irak, comme partout dans le monde, est celle de classe, et non de religion, de nationalité ni d'ethnicité.

La satisfaction des revendications des masses irakiennes, comme celles des travailleurs mobilisés par millions dans les rues du Chili et au Liban, exige renversement du capitalisme à l'échelle mondiale.

(Article paru en anglais le 30 novembre 2019)