Perspectives pour la révolution à venir aux États-Unis: «Race», classe et lutte pour le socialisme

Par Joseph Kishore
12 décembre 2019

Ceci est une version révisée de la conférence présentée par le secrétaire national du Parti de l'égalité socialiste (États-Unis), Joseph Kishore, lors de réunions tenues dans le Michigan et en Californie en réponse au «Projet 1619» du New York Times.

La conférence de Joseph Kishore sur le projet 1619

Le titre de cette réunion est «Perspectives pour la révolution à venir aux États-Unis». Cela commence par la compréhension, largement ressentie par une partie croissante des travailleurs et des jeunes du monde entier, que nous vivons dans une période révolutionnaire.

«Le trait le plus indubitable d'une révolution», écrit Trotsky dans son Histoire de la révolution russe, «est l'ingérence directe des masses dans les événements historiques. En temps ordinaire, l’État, qu’il soit monarchique ou démocratique, s’élève au-dessus de la nation et l’histoire est faite par des spécialistes dans ce domaine: rois, ministres, bureaucrates, parlementaires, journalistes. Mais à ces moments cruciaux où l'ordre ancien ne peut plus être toléré par les masses, elles franchissent les barrières qui les excluent de l'arène politique, écartent leurs représentants traditionnels et créent par leur propre ingérence les bases d'un nouveau régime.»

Nous entrons maintenant dans une telle période. Dans un récent commentaire publié par le Center for Strategic & International Studies, un groupe de réflexion géostratégique de premier plan pour la classe dirigeante américaine, Samuel Brannen, directeur du «Risk and Foresight Group», définit la période actuelle comme «L'ère de la révolution sans dirigeant». «Il souligne les soulèvements de masse et les manifestations de ces dernières semaines au Liban, en Espagne, à Irak, au Chili, à Hong Kong, en Équateur, au Honduras, en Haïti, en Égypte et en Algérie.

Brannen ne mentionne pas, mais il faut l’ajouter, le développement important de la lutte des classes ici aux États-Unis, y compris les grèves majeures du mois dernier menées par des travailleurs de l'automobile à GM et des enseignants de Chicago. Les sondages montrent, en particulier chez les jeunes, un virage à gauche et un intérêt croissant pour le socialisme et une hostilité au capitalisme.

«Le monde vit, écrit Brannen, la volatilité de ce que mon regretté collègue, Zbigniew Brzezinski, avait qualifié en 2008 d’“éveil politique mondial’’ – une révolution sans précédent». Cet «éveil» est alimenté par le fait que la population mondiale est liée d’une manière sans précédent. «La possibilité pour les personnes de rejoindre, inspirer et coordonner des millions de personnes dans les rues est sans précédent.»

Brannen lance un avertissement: «Les risques et les implications sont en hausse pour les gouvernements, les entreprises et les organisations de tous types. La question est de savoir quand, et non pas si, le flash mob numérique va s’attaquer aux personnes au pouvoir.»

Cependant, Brannen définit ces révolutions comme étant «sans dirigeant» et espère qu'elles «peuvent être cooptées pour… de bon», voulant dire qu’elles soient canalisées de manière à ne pas menacer les intérêts de l'élite dirigeante.

La question de la direction est en effet la question centrale. Comme Trotsky l'a souligné en 1938, «la crise historique de l'humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire». Construire une direction, développer au sein de la classe ouvrière et de la jeunesse un mouvement politique conscient de ses objectifs est un processus compliqué. Cela nécessite une lutte prolongée contre tous ceux qui cherchent à polluer la conscience, à «coopter» et à détourner la colère et l'opposition sociales.

Le Projet 1619 du Times

C’est dans ce contexte que le Parti de l’égalité socialiste et l’International Youth and Students for Social Equality (IYSSE, Étudiants et jeunes internationalistes pour l'égalité sociale) ont décidé de tenir une série de réunions sur le «Projet 1619» du New York Times. Comprendre et combattre les conceptions avancées dans ce «projet» faisant l'objet d'une promotion agressive dans les écoles et les campus à travers le pays revêt une importance capitale pour la classe ouvrière et les jeunes.

Il s’agit d’une forme de révisionnisme historique et de politique contemporaine visant à élever l’origine ethnique au rang de catégorie politique et sociale centrale, voire de promouvoir les conflits raciaux. Au moment même où des masses de travailleurs et de jeunes du monde entier se battent pour des questions de classe, il y a un effort conscient qui vise à diviser et à désorienter.

Il faut dire d'emblée: il n'y a aucune politique de gauche dans cette campagne. Elle partage plus de points communs avec la réaction fasciste de Donald Trump que tout ce qui est traditionnellement associé à la politique progressiste.

L'argument du Times est que le problème central aux États-Unis, dans son histoire et dans son présent, la «racine», est le «racisme que nous ne pouvons toujours pas éliminer de cette nation à ce jour», selon les mots de Nikole Hannah-Jones, l'auteure principale du projet du Times. «Le racisme anti-noir est inscrit dans l'ADN même de ce pays», écrit-elle.

Ce «péché originel» de la société américaine est «endémique», c’est-à-dire qu’il s’agit d’une maladie inhérente à un peuple particulier qui n’a pas été et par extension ne peut pas être éradiquée. Lors d'une réunion à l'Université de New York le 18 novembre, Hannah-Jones a déclaré que le racisme parmi les Blancs était une «psychose», probablement ancrée au plus profond de l'esprit irrationnel des Blancs.

Ce n'est pas seulement que le racisme existe, mais que le conflit entre les «races» est le problème fondamental et persistant. Pour le Times, l'histoire des États-Unis est une histoire de la lutte entre les «races», entre les «Blancs», qui ont tous bénéficié de l'oppression des «Noirs», d'abord par l'esclavage, puis par la ségrégation et maintenant par la «suprématie blanche» et leurs victimes noires. L'histoire est définie en termes de conflit entre les ethnies, où des intérêts communs ne sont partagés que par des personnes de la même origine ethnique.

Au cours d’une seule réunion, il n’est pas possible de passer en revue toutes les falsifications historiques découlant de cette analyse. Nous avons déjà publié sur le World Socialist Web Site des réponses détaillées au récit du Times sur la révolution américaine et la guerre civile, deux événements monumentaux de l’histoire mondiale qui ont initié et achevé la révolution démocratique bourgeoise en Amérique. (Voir «Le Projet 1619 du New York Times: une falsification de l’histoire américaine et mondiale basée sur la race» et «Le «conflit irrépressible: L'esclavage, la guerre civile et la deuxième révolution américaine» [En anglais seulement].) Nous avons également publié trois excellents entretiens avec les historiens américains James McPherson [En anglais seulement], James Oakes [En anglais seulement] et Victoria Bynum qui aborde ces thèmes.

Il est important de souligner un élément de l’attitude du Times à l’égard de ces révolutions en ce qui concerne les thèmes de cette conférence, à savoir l’hostilité de cette interprétation de l’histoire à l’égard des Lumières. Les Lumières sont la révolution intellectuelle et politique de la pensée résultant des immenses progrès de la science aux XVIe et XVIIe siècles, qui ont mis en évidence la capacité de l'homme à comprendre le monde à travers la raison et à le reconstruire sur des fondements rationnels. Les deux personnages de l'histoire de la politique bourgeoise aux États-Unis les plus étroitement associés aux Lumières – Jefferson et Lincoln – sont les deux cibles particulières de la falsification historique du Times.

Ibram Kendi, dans son livre Stamped from the Beginning:The Definitive History of Racist Ideas in America, source d'inspiration majeure du projet 1619, dénigre les Lumières comme étant une «métaphore de l'“européanité”, et donc de la blancheur… Les idées des Lumières ont légitimé cette croyance raciste persistante de la “partialité” raciste, le lien entre la blancheur et la raison, d'une part, et entre les ténèbres, la noirceur et l'ignorance, de l'autre.» [Stamped from the Beginning, p. 80-81]

Cette hostilité aux Lumières tire ses origines de l'extrême droite, pas de la gauche, mais elle est liée à un mépris de la rationalité et des principes démocratiques qui caractérise la pseudo-gauche moderne, un thème sur lequel je reviendrai.

Pour faire avancer le récit de l'histoire du Times dans la dernière partie du 19e siècle et au 20e siècle exige que le Times ignore complètement et cache les développements sociaux et politiques profonds qui ont transformé les esclaves libérés en une section cruciale de la classe ouvrière. Il est nécessaire d'éliminer l'histoire de la lutte des classes et, par conséquent, l’histoire de la classe ouvrière afro-américaine.

Dans le discours du Times, il n'y a tout simplement pas de classe ouvrière. Le mot «classe» ne figure pas dans l’essai d’introduction historique de Hannah-Jones. Le terme «Américains blancs» apparait 15 fois, «Blancs» 19 fois, «Américains noirs» 28 fois et «Noirs» 43 fois. Pourtant, la «classe ouvrière» n’y apparait nulle part.

Si l'on devait baser un programme sur les notions du Times, comme le demandent instamment les écoles et les universités du pays, ce nouveau «récit» de l'histoire américaine ferait disparaître toute référence aux luttes de classe insurrectionnelles et violentes qui ont caractérisé le capitalisme américain qui est apparu pleinement dans les décennies qui ont suivi la guerre civile. L’objectif est autant de couper les travailleurs et les jeunes de ces traditions de lutte des classes que d’établir un récit alternatif d’un conflit racial persistant et sans fin.

Dans le Times, il n’est fait aucune mention du mouvement populiste dans le sud du pays qui a cherché dans les décennies qui ont suivi la guerre civile à unir les Noirs affranchis et les Blancs pauvres. Le Times ne peut donc pas expliquer les origines de la ségrégation de Jim Crow et du KKK, la réponse consciente de la classe dirigeante à la menace d'une alliance des Blancs et des Noirs. Il n’est fait aucune mention de Tom Watson, le dirigeant du mouvement populiste, qui tôt dans sa carrière adressait son message tant aux Noirs qu’aux Blancs:

Vous êtes fait pour vous haïr les uns les autres, car c'est sur cette haine que repose la clé de voûte de l'arc du despotisme financier qui vous asservit tous les deux. Vous êtes trompés et aveuglés, vous ne pouvez pas voir comment cet antagonisme racial perpétue un système monétaire qui vous fait mendier tous les deux. [Cité dans The Strange Career of Jim Crow, p. 63]

L’historien du Sud, C. Vann Woodward, a souligné dans son exposé essentiel sur les origines et le développement de la ségrégation de Jim Crow, The Strange Career of Jim Crow, que l’émergence et le développement du mouvement populiste démontraient que les politiques de ségrégation et de racisme n’étaient pas un produit des «“manières folkloriques” immuables du Sud», et «l’histoire ne soutient pas la conviction qu’elles sont immuables»[ Ibid., p. 65]

La promotion délibérée et systématique des divisions raciales, y compris l'utilisation du KKK en tant que branche militante des réactionnaires du sud dans le Parti démocrate, était enracinée dans la peur des troubles sociaux et dans l'émergence de l'impérialisme américain à la fin du XIXe siècle. Woodward expliqua que les aventures militaristes qui ont marqué cette émergence ont débuté avec la guerre hispano-américaine de 1898 «soudainement sous la juridiction des États-Unis, quelque huit millions de personnes appartenant à des races de couleur, “un assortiment varié de races inférieures” comme la nation les décrivait, «ceux qui bien sûr ne pouvaient pas être autorisés à voter...»

Au moment même où l'impérialisme s’étendait dans tout le pays, la doctrine du racisme a atteint un sommet d'acceptabilité et de popularité parmi les milieux académiques et intellectuels respectables. Des biologistes, des sociologues, des anthropologues et des historiens, ainsi que des journalistes et des romanciers, ont confirmé, dans leur pays et à l'étranger, la doctrine selon laquelle les races étaient des entités séparées et que «l'Anglo-Saxon» ou le «Caucasien» étaient leurs supérieurs. [Ibid., 73-74]

Pour faire référence à l'une des luttes de classe monumentales qui ont éclaté au lendemain de la guerre civile, depuis la grande grève des chemins de fer de 1877 jusqu'aux grèves d’occupation des années 1930, il faudrait que le Times reconnaisse que la lutte contre l'inégalité sociale – et la lutte contre le racisme – se sont concentrées sur la lutte pour unifier la classe ouvrière contre les sociétés et contre le capitalisme.

Le Times ne fait aucune mention des Industrial Workers of the World (IWW), qui ont été créés en 1905 et ont organisé une série de luttes industrielles et de grèves militantes au début du XXe siècle. À sa convention constitutive en juin 1905, Big Bill Haywood a appelé l'organisation des IWW, en faisant une référence historique à la Révolution américaine, le «Congrès continental de la classe ouvrière».

Haywood a déclaré: «La Fédération américaine du travail, qui présume être le mouvement ouvrier de ce pays, n'est pas un mouvement de la classe ouvrière. Il ne représente pas la classe ouvrière. Il existe des organisations affiliées, mais vaguement affiliées, à l’AFL, qui, dans leur constitution et leurs règlements, interdisent l’acceptation d’un homme de couleur; interdisent l'acceptation d’étrangers. Ce que nous voulons établir à l’heure actuelle, c’est une organisation syndicale qui ouvrira grand ses portes à tout homme qui gagne sa vie soit par son cerveau, soit par ses muscles.» [Voir «Convention d’ouverture des IWW»]

Le Times ne fait aucune mention de la fondation du Parti socialiste des États-Unis en 1901. Le chef du Parti socialiste, Eugene Debs, a déclaré en 1903: «J'ai dit et je répète qu'à proprement parler, il n'y a pas de question noire en dehors de la question du travail – la lutte de la classe ouvrière… Notre position en tant que socialistes et en tant que parti est parfaitement claire. Nous disons simplement: «La lutte des classes est incolore». Les teintes capitalistes, blanches, noires et autres, sont d'un côté et les ouvriers, blancs, noirs et de toutes les autres couleurs, de l'autre.» [Debs,«The Negro in the Class Struggle»]

Nulle part dans la révision du Times de l'histoire américaine, il n'y a place pour une discussion sur la «Grande migration» des travailleurs afro-américains vers le nord, l'émergence du Congrès des organisations industrielles et les batailles de classe monumentales des années 30 et 40, qui ont nécessité une lutte pour unifier la classe ouvrière contre les efforts de la classe dirigeante pour les diviser selon des critères raciaux et ethniques. Sur les changements de conscience des travailleurs forgés dans ces luttes, le grand dirigeant socialiste James P. Cannon, fondateur du trotskisme américain, a écrit:

Le capitalisme américain a pris des centaines de milliers de Noirs du Sud, et exploitant leur ignorance, leur pauvreté, leurs peurs et leur impuissance individuelle, les a rassemblés dans les aciéries comme briseurs de grève dans la grève de l'acier de 1919. Et dans le bref espace d'une génération, par ses mauvais traitements, ses abus et son exploitation de ces briseurs de grève nègres innocents et ignorants, ce même capitalisme a réussi à les transformer, eux et leurs fils, en l'un des détachements les plus militants et les plus fiables de la grande grève victorieuse de 1946.

Ce même capitalisme a pris des dizaines de milliers et des centaines de milliers de hillbillies du Sud, nourris de préjugés, beaucoup d'entre eux membres et sympathisants du Ku Klux Klan; et pensant les utiliser, avec leur ignorance et leurs préjugés, comme barrière contre le syndicalisme, les a aspirés dans les usines automobiles et de caoutchouc de Detroit, d'Akron et d'autres centres industriels. Là, il les faisait transpirer, les humiliait et les exploitait jusqu'à ce qu'il les change finalement et en fasse de nouveaux hommes. Dans cette dure école, les sudistes importés ont appris à échanger les insignes du KKK contre le bouton syndical du CIO et à transformer la croix ardente du Klansman en un feu de camp pour réchauffer les piquets à la porte de l'usine. [Canon, «The Coming American Revolution»]

Et, bien sûr, il n'y a pas de place pour l'impact mondial de la révolution russe, qui a inspiré des millions de travailleurs avec son appel à l'unité de toute la classe ouvrière, de toutes les races et de toutes les nationalités, dans la lutte contre l'oppression capitaliste et la guerre impérialiste. L'appel qui a conclu le Manifeste communiste, «Travailleurs de tous les pays, unissez-vous!» a été réalisé dans la pratique par la classe ouvrière de Russie, dirigée par le Parti bolchevique de Lénine et Trotsky. La révolution russe a eu un impact puissant sur la conscience des travailleurs de toutes races aux États-Unis.

Du mouvement des droits civiques à la discrimination positive

Rien de tout cela ne peut être mentionné, car cela va à l'encontre de l'affirmation selon laquelle les États-Unis sont déchirés par des antagonismes raciaux inconciliables et qui veut que les travailleurs blancs soient irrémédiablement racistes.

Pour comprendre les origines et la fonction politique des conceptions promues par le Times, il est nécessaire de comprendre la manière dont la classe dirigeante, et en particulier le Parti démocrate, a répondu à la menace de révolution sociale qui a émergé au XXe siècle. Dans les années 1930, avec l'exemple de la révolution russe à l'esprit et au milieu d'une insurrection ouvrière croissante aux États-Unis, le libéralisme américain, sous l'administration du Parti démocrate de Franklin Roosevelt, a élaboré le «New Deal», un programme de réforme qui mis en place des restrictions sur le pouvoir des grandes entreprises.

Comme Trotsky l'expliquait à l'époque, «la richesse de l'Amérique permet à Roosevelt ses expériences».

Au milieu des années 40, cependant, sous l'impact de la Seconde Guerre mondiale, le libéralisme avait commencé à changer. Alan Brinkley, dans son livre The End of Reform, note qu'en 1945, la politique du Parti démocrate avait commencé à changer «d'une préoccupation de “réforme’’ (avec un ensemble de questions essentiellement fondées sur la classe et centrées sur la confrontation au problème du monopole et du désordre économique) vers une préoccupation des «droits» (un engagement pour les libertés et les droits des individus et donc pour la libération des personnes et des groupes opprimés). Le libéralisme «fondé sur les droits» faisait à certains égards partie d'un recul par rapport à un large éventail de questions économiques concernant la structure de l'économie industrielle et la répartition des richesses et du pouvoir en son sein.» [The End of Reform, p. 170].

Cependant, la politique de la classe dirigeante après la Seconde Guerre mondiale a maintenu des mesures redistributives importantes, notamment des impôts élevés sur les riches. Le taux d'imposition marginal le plus élevé pour les Américains les plus riches était de 90% sous Truman et Eisenhower. En 1964, Lyndon B. Johnson a annoncé que la lutte contre la pauvreté «prouverait le succès de notre système», c'est-à-dire le capitalisme, qui a été suivi par l'introduction de Medicare, Medicaid et des coupons alimentaires.

En fait, cela s'est avéré être le dernier soupir du libéralisme américain. À la fin des années 1960, le boom de l'après-guerre avait commencé à s'effondrer et les politiques du Parti démocrate et de la classe dirigeante dans son ensemble ont subi une nouvelle inclinaison vers la droite. La «Grande Société» et la «Guerre contre la pauvreté» ont été coulées par la guerre du Vietnam et le déclin prolongé de la position mondiale du capitalisme américain. La période d'importantes réformes sociales s'est avérée très courte.

L'évolution vers une politique de contre-révolution sociale a coïncidé avec une stratégie délibérée visant à élever des sections de la classe moyenne au sein des populations minoritaires dans les institutions de la classe dominante.

Ici, il est essentiel de comprendre l'importance de la transformation qui a eu lieu dans les années 60 et 70, du mouvement des droits civiques à la politique identitaire. Le mouvement des droits civiques faisait partie d'une vague plus large de troubles sociaux aux États-Unis dans les années 1960, y compris une grève majeure de la classe ouvrière, le mouvement de protestation contre la guerre du Vietnam et les soulèvements des ghettos dans les grandes villes des États-Unis.

Il est frappant de constater que, dans un essai censé être consacré à l'histoire des relations raciales aux États-Unis, Hannah-Jones ne mentionne guère le mouvement des droits civiques. Le nom de Martin Luther King, Jr. n'apparait pas, ni celui de Malcolm X.

C'est pour une bonne raison. Les propres écrits de King durant cette période sont eux-mêmes une réfutation du récit raciste du Times, qui place tous les «Américains blancs» et les «Blancs» du côté de la réaction raciste et du sectarisme, qui bénéficiaient du lynchage des Noirs et qui l’appuyaient.

Dans un discours devant une convention de l'AFL-CIO en 1961, King s'en prend à ceux qui insistent sur les «différences intrinsèques» entre les races. «Il n'y a pas de différence intrinsèque, comme j'ai essayé de le démontrer. Des différences ont été créées par des étrangers qui cherchent à imposer la désunion en divisant les frères parce que la couleur de leur peau a une teinte différente.» [Discours devant la quatrième convention constitutionnelle de la Fédération américaine du travail -Congrès des organisations industrielles, Bal Harbour, Floride, 11 décembre 1961]

En écrivant en 1964, King a noté qu'une majorité de Blancs à travers le pays soutenait les droits de vote, le logement et les écoles et restaurants intégrés aux États-Unis. Il a proposé cette même année une «Déclaration des droits des défavorisés». Il a soutenu: «La justification morale des mesures spéciales pour les Noirs trouve ses racines dans les vols inhérents à l'institution de l'esclavage. Beaucoup de blancs pauvres, cependant, ont été les victimes collatérales de l'esclavage [encore une fois, contrairement au Times]. Tant que le travail était dévalorisé par la servitude involontaire de l'homme noir, la liberté du travail blanc, surtout dans le Sud, n'était guère plus qu'un mythe… À ce jour, les pauvres blancs souffrent aussi de privation et d'humiliation de la pauvreté, même s’ils ne souffrent pas de leur couleur. Ils sont enchaînés par le poids de la discrimination, bien que son insigne de dégradation ne les marque pas». [Why We Can’t Wait, pp. 128-29]

La Campagne des pauvres (Poor People’s Campaign) en 1968 a spécifiquement cherché à rejoindre les travailleurs blancs du Sud et des Appalaches. Dans le même temps, King s'est opposé avec plus de force à la guerre du Vietnam. Il a été assassiné le 4 avril 1968.

King était un social-démocrate et non un marxiste. Il a exprimé l'avis que l'emploi garanti et les droits sociaux fondamentaux pour tous les travailleurs, quelle que soit leur origine ethnique, étaient possibles dans la «nation la plus riche du monde» grâce à des réformes capitalistes. À la fin des années 60, cependant, la position relative du capitalisme américain avait déjà commencé son déclin prolongé. Trois ans après l'assassinat de King, l'administration Nixon a mis fin à la convertibilité dollar-or, pierre angulaire du système monétaire de Bretton Woods mis en place au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Alors que la classe dirigeante passait à l'offensive, amorçant le processus de destruction de tous les gains obtenus par les travailleurs dans une période antérieure, elle a très consciemment adopté une politique d'intégration et d'élévation d'une section privilégiée de la classe moyenne supérieure dans des positions de pouvoir.

La politique a été annoncée par nul autre que Richard Nixon, qui a déclaré en réponse aux rébellions urbaines de la fin des années 1960 que «les Noirs américains – pas plus que les Américains blancs – ne veulent plus de programmes gouvernementaux... Ils veulent la fierté et le respect de soi et la dignité qui ne peut venir que s'ils ont une chance égale de posséder leur propre maison, de posséder leur propre entreprise, d'être des gestionnaires et des cadres ainsi que des travailleurs, d'avoir une part de l'action dans les aventures passionnantes de l'entreprise privée.» [Discours d’acceptation de la nomination du Parti républicain, 8 août 1968]

Le New York Times, exprimant le consensus qui se développait au sein de la classe dirigeante, a déclaré que la position de Nixon «sur la nécessité du développement du capitalisme noir et de la propriété dans le ghetto pourrait s'avérer plus constructive que tout ce que les autres candidats à la présidence ont encore dit sur la crise des villes.»

Ainsi ont commencé les politiques de discrimination positive et de quotas raciaux, de promotion d'une couche d'hommes d'affaires et de politiciens noirs pour superviser une immense augmentation des inégalités sociales. Nixon a exprimé l'avis que «nous devons tôt ou tard ramener dans le système ceux qui menacent [la paix intérieure]». Il a créé un décret du Bureau des entreprises commerciales minoritaires à cet effet. Au cours des années suivantes, une couche de la classe moyenne noire a été amenée à des postes de pouvoir politique, y compris Coleman Young, qui est devenu maire de Detroit et, au cours des vingt prochaines années, a supervisé une désindustrialisation massive de la ville.

Une décennie après l'élection de Nixon en 1968, la Cour suprême a confirmé pour la première fois les politiques de discrimination positive dans l'affaire California v. Bakke de 1978. Le juge de la Cour suprême, Thurgood Marshall, a fait valoir son avis: «C'est à cause d'un héritage de traitement inégal que nous devons maintenant permettre aux institutions de cette société de tenir compte de la race pour décider qui détiendra les postes d'influence, de richesse et de prestige aux États-Unis.»

Ce n'est pas l'égalité sociale, mais la répartition égale des positions de pouvoir et de «richesse» entre les races et les groupes minoritaires. Pas des programmes pour élever tous les pauvres ou pour améliorer les conditions de l'ensemble de la classe ouvrière, mais l'élévation sélective d'une petite minorité pour superviser la désindustrialisation et la destruction des conditions de vie de la grande majorité.

C'était un phénomène international. Dans une analyse des mesures de discrimination positive aux États-Unis, en Inde et en Afrique du Sud, l'économiste Thomas Weisskopf de l'Université du Michigan a noté: «Le but le plus important qui peut être atteint par la [discrimination positive] fondée sur l'ethnie dans les admissions dans [les établissements d'enseignement supérieur] est de ne pas redistribuer les opportunités éducatives des riches aux pauvres. Il s'agit plutôt de réduire les différentiels identitaires dans l'accès aux couches supérieures de la société, c'est-à-dire d'intégrer l'élite sociétale.» [«Repenser l'action positive dans les admissions dans les établissements d'enseignement supérieur», cité dans For Discrimination: Race, Affirmative Action and the Law loi, Randall Kennedy, p. 86]

Déjà à la fin des années 1970, l'impact de ces mesures et d'autres adoptées par la classe dirigeante avait produit une croissance importante des inégalités sociales parmi les Afro-Américains.

Le sociologue noir William Julius Wilson a souligné dès 1978, la même année que la décision Bakke et une décennie après l'assassinat de King, le développement «d'un schisme économique croissant... dans la communauté noire. Les Noirs pauvres chutent de plus en plus loin derrière les Noirs à revenu moyen et supérieur… La classe est devenue plus importante que la race dans la détermination des chances de vie des Noirs.» [«The Declining Significance of Race: Blacks and Changing American Institutions», cité dans One Nation Divisible: Class, Race and Ethnicity in the United States 1938, p. 273]

De telles conceptions continuent d'être au centre de la politique du Parti démocrate aujourd'hui. Le candidat du Parti démocrate Cory Booker l'a exprimé sans ambages dans une interview accordée à «Democracy Now» la semaine dernière, lorsqu'il a critiqué «beaucoup de gens [qui] veulent vous parler de l'écart de richesse, de l'écart de richesse, de l'écart de richesse. Écoutez, il y a beaucoup de gens dans ma communauté qui veulent devenir entrepreneurs, qui veulent devenir millionnaires. Et donc, je parle toujours de l'écart de richesse, oui, mais ce dont nous devons vraiment parler, c'est de l'écart d'opportunité et de nous assurer que tout le monde a des chances égales de créer une entreprise, d'être innovateur, de participer au nouveau boom de l’emploi de l’avenir et des nouvelles entreprises de l’avenir.»

Les origines politiques et théoriques de la politique raciale

Le changement dans la politique de la classe dirigeante de la réforme à la contre-révolution sociale a coïncidé avec – et en était une partie intégrante – un mouvement vers la droite au sein des sections de la classe moyenne supérieure de toutes les races. La promotion d'une politique fondée sur l'identité raciale et de genre est devenue la marque de commerce des intellectuels de la pseudo-gauche et ex-marxistes dont la réponse à la vague de bouleversements sociaux et de luttes de classe entre 1968 et 1975 a été de rejeter toute association avec la politique de la classe ouvrière.

C'est là que résident les origines de la «théorie de l'intersectionnalité», de la «théorie critique de la race», de la «politique identitaire», des «études sur la blancheur» et des écoles associées. Le fondement théorique de ces tendances est enraciné dans un rejet idéaliste du marxisme.

La grande avancée du marxisme a été la conception matérialiste de l'histoire, la compréhension que, à la base de la société, il y a des formes définies de production, et qu'aux phases du développement de ces formes de production correspondent des relations sociales définies, c'est-à-dire des relations de classe. En particulier, la société capitaliste moderne est caractérisée par la propriété privée des moyens de production, qui sont entre les mains principalement des propriétaires des banques et des entreprises géantes.

La classe ouvrière en tant que classe est unie dans sa relation à ce processus de production. C'est cette catégorie de personnes, aujourd'hui la majorité de la population mondiale, qui doit vendre sa force de travail sur le marché pour un salaire. L'unité fondamentale de la classe ouvrière, à travers les nationalités, les ethnies, les genres ou toute autre catégorie, est définie par cette relation.

La politique de race et d'identité ne commence pas par le processus de production et les intérêts objectifs, indépendants de la pensée, qui sont déterminés par ce processus de production, mais par les divisions raciales. D'où vient le racisme lui-même? Il est «endémique», le «péché originel», incarné dans «l'ADN» des blancs, selon le Times. L'histoire n'est pas le passage d'une forme d'organisation sociale à une autre – de l'esclavage au féodalisme, puis au capitalisme et enfin au socialisme – mais simplement des formes différentes dans la persistance éternelle des antagonismes raciaux.

Un document important marquant la répudiation par les groupes de classe moyenne du marxisme et d’une orientation vers la classe ouvrière est la déclaration de ce qu'on appelle le Combahee River Collective, une organisation féministe lesbienne noire formée en 1974 et dirigée par Barbara Smith, Demita Frazier et Beverly Smith. La déclaration, publiée en avril 1977, un an avant la décision Bakke, prétendait être un prolongement de la théorie marxiste, mais était en fait une répudiation directe de toutes ses conceptions fondamentales.

À ce jour, la déclaration de Combahee, qui contient la première utilisation du terme «politique identitaire», est régulièrement citée par les organisations de la pseudo-gauche comme un tournant majeur. Il a été publié comme pièce maîtresse d'un livre de 2017 ( How We Get Free) par Keeanga-Yamahtta Taylor, professeure titulaire à Princeton et à l'époque membre éminent de l'Organisation socialiste internationale, qui s'est dissoute au sein du Parti démocrate au début de cette année. Les divers caucus des Socialistes démocrates d'Amérique qui sont centrés sur les questions de race et de genre citent la déclaration comme un document clé.

Le but du collectif, écrivaient les auteurs, était de développer une «analyse et une pratique intégrées fondées sur le fait que les principaux systèmes d'oppression s'imbriquent». Les «oppressions» les plus importantes étaient cependant celles fondées sur la race et le sexe. «La relation extrêmement négative des femmes noires avec le système politique américain (un système de domination masculine blanche) a toujours été déterminée par notre appartenance à deux castes raciales et sexuelles opprimées… Les femmes noires ont toujours incarné, ne serait-ce que dans leur manifestation physique, une position d'adversaire à la règle des hommes blancs.»

Soulignant le caractère égocentrique de la nouvelle politique de la classe moyenne supérieure, les auteurs ont écrit: «La concentration sur notre propre oppression est incarnée dans le concept de politique identitaire. Nous pensons que la politique la plus profonde et potentiellement la plus radicale vient directement de notre propre identité, au lieu de travailler à mettre fin à l'oppression de quelqu'un d'autre.»

Le but n'était pas l'égalité sociale et la libération de toute l'humanité, mais ma propre progression, en tirant parti de diverses catégories d'identité pour atteindre des positions de pouvoir et de privilège. Il y a une analogie avec les motivations sociales derrière la montée de la bureaucratie stalinienne et ses attaques contre le programme et la perspective d'une révolution permanente.

«Pas tout pour la révolution mondiale», a déclaré Trotsky à propos de la pensée du petit fonctionnaire soviétique, «Quelque chose pour moi aussi.»

La déclaration de Combahee se termine par ce qui suit, qui résume son attitude non seulement envers les travailleurs blancs, mais envers la classe ouvrière dans son ensemble. «Dans son introduction à Sisterhood is Powerful, Robin Morgan écrit: «Je n'ai pas la moindre idée du rôle révolutionnaire que pourraient jouer les hommes hétérosexuels blancs, car ils sont l'incarnation même du pouvoir réactionnaire des droits acquis.»

Les blancs pauvres, et en particulier les hommes blancs, ont été classés sous la rubrique générale du «règne de l’homme blanc». «Les blancs», irrémédiablement racistes, sont «l'incarnation du pouvoir réactionnaire des droits acquis».

Considérez la période pendant laquelle cela a été écrit. Le collectif Combahee a été formé en 1974, l'année du plus grand mouvement de grève aux États-Unis depuis les années 1950, y compris une grève de 28 jours des mineurs de charbon en Virginie-Occidentale et dans d'autres États. La déclaration a été écrite moins d'un an avant la grève des mineurs de charbon de 1977-1978, menée au mépris de l'invocation de Taft-Hartley par l'administration du Parti démocrate de Jimmy Carter. Les travailleurs impliqués dans ces luttes et bien d'autres étaient en majorité des hommes blancs. Ne faisaient-ils pas alors partie du «pouvoir des intérêts réactionnaires»? Leurs efforts pour maintenir leur emploi et leurs conditions de vie étaient-ils l'expression d'un désir de «privilège blanc»?

Le rejet d'une politique basée sur la classe, et avec elle une opposition toujours plus directe entre les sections de la soi-disant «gauche» aux conceptions théoriques du marxisme, était un phénomène international. La montée en puissance de personnalités comme Michel Foucault en France, une source d'inspiration majeure pour l'intersectionnalité et la théorie critique de la race, s'inscrivait dans un éloignement plus large du marxisme.

Foucault, élève du stalinien Louis Althusser et membre du Parti communiste français, a développé dans les années 1960 et 1970 un cadre théorique qui rejetait la primauté du conflit de classe au profit de la «multiplicité des relations de force immanentes dans la sphère où ils opèrent» [Les Mots et le Chose, 1966]. Foucault a rejeté la notion d'une vérité objective, existant en dehors du langage et du «discours». La vérité et le pouvoir sont construits par le langage, par les idées, plutôt qu'existant dans les relations matérielles de production.

Les «relations de force» fondées sur la race ou d'autres catégories, conditionnées par la pensée, ne sont pas moins fondamentales – en fait elles sont plus fondamentales – que l'exploitation inhérente au système capitaliste, qui de toute façon ne peut pas être considérée comme existant en dehors du langage et du «discours». Il considérait que parler des intérêts objectifs d'une classe n'est pas valable, car il n'y a pas de «relations de force» qui existent en dehors de notre construction à travers le langage.

De telles conceptions faisaient partie d'un rejet plus large d'une politique enracinée dans la classe. Dans la mesure où le «socialisme» signifiait quelque chose, il devait être dissocié de la lutte des classes, des intérêts de la classe ouvrière. Ernest Laclau et Chantal Mouffe dans leur influant ouvrage Hégémonie et stratégie socialiste publié en 1985 écrivaient: «Ce qui est maintenant en crise, c'est toute une conception du socialisme qui repose sur la centralité ontologique de la classe ouvrière, sur le rôle de la Révolution, avec un «r» majuscule, «comme moment fondateur de la transition d'un type de société à un autre…» [Hégémonie et stratégie socialiste]

La base sociale de la politique identitaire de la pseudo-gauche

Les conceptions théoriques développées par les nouveaux partisans de la politique raciale et de genre se sont ancrées à des intérêts sociaux définis, l'intérêt d'une couche privilégiée de la classe moyenne supérieure, y compris, mais sans s'y limiter, les professeurs titulaires qui peuplent les départements des sciences humaines des grandes universités, où l'antimarxisme est devenu une exigence de la profession.

Les quatre dernières décennies ont vu une redistribution massive de la richesse de la classe ouvrière de toutes les ethnies vers les riches. Depuis 1980, la part du revenu national allant aux 50% les plus pauvres de la population est passée de 20% à 12%, tandis que la part des revenus du 1% supérieur est passée de 12% à 20%.

Cependant, la hausse perpétuelle des marchés boursiers et l'intensification de l'exploitation de la classe ouvrière ont profité à plus que les super-riches. Une couche de la classe moyenne supérieure, les «9 pour cent suivants», c'est-à-dire les 10 pour cent supérieurs à l'exclusion du 1 pour cent supérieur, en a également profité. Cette couche, dont les revenus dépassent environ 150.000 dollars par an, a vu sa part du revenu national passer de 23% en 1970 à près de 28% aujourd'hui. [Piketty et Saez, 2017]

La croissance des inégalités au sein des populations minoritaires est particulièrement importante. Les 10% les plus riches des Afro-Américains possèdent 75,3% des richesses détenues par tous les Afro-Américains, et le 1% le plus riche en possède 40,5%. Les 60% les plus pauvres réunis n'ont aucune richesse nette. Il s'agit d'une augmentation massive depuis le début des années 90, lorsque la part de la richesse revenant au premier pour cent des Afro-Américains était inférieure à 25 pour cent.

Vers la fin de son essai, Hannah-Jones déclare qu'au cours du dernier demi-siècle, «les Noirs américains ont fait des progrès étonnants, non seulement pour nous-mêmes, mais aussi pour tous les Américains». La grande majorité des «Noirs américains», comme pour la vaste majorité de la classe ouvrière dans son ensemble a en fait subi une régression historique dans ses conditions de vie. Cependant, une petite couche a fait des «progrès» importants.

En 1957, le sociologue E. Franklin Frazier a écrit à propos de la «bourgeoisie noire», une première analyse de la couche émergente de Noirs de la classe moyenne et de la classe moyenne supérieure. Les conditions de vie de l'élite noire ont atteint des niveaux qui éclipsent massivement ceux qui prévalaient à l'époque de Frazier. Les perspectives de cette «bourgeoisie noire» sont exprimées par des individus comme Ta-Nehisi Coates, dont We Were Eight Years in Power est une célébration de l'administration Obama, qui a dirigé le plus grand transfert de richesse de la classe ouvrière vers les riches de l'histoire américaine.

La politique de la race, du genre et d'autres formes d'identité est la politique de la classe moyenne supérieure, de toutes ethnies et de tous genres. C'est un mécanisme pour diviser la classe ouvrière, la subordonner à la politique proguerre de droite du Parti démocrate, et un mécanisme pour mener des luttes acharnées au sein des dix pour cent les plus élevés pour l'accès aux postes dans le monde universitaire, les conseils d'administration des entreprises et l'État.

Au lendemain de la dissolution de l'Union soviétique, cette couche de la classe moyenne supérieure a évolué vers la droite, rejetant ouvertement toute association avec le socialisme et l'opposition à l'impérialisme. Le recadrage par le Times de l'histoire américaine selon des critères raciaux est entièrement compatible avec son soutien absolu aux militaires et à la CIA dans le conflit actuel au sein de l'appareil d'État. Non seulement ce soutien à l'impérialisme américain est conforme à la promotion agressive de la politique raciste de la pseudo-gauche dans sa réécriture de l'histoire américaine, mais les deux sont inextricablement liés.

Le caractère de droite de la politique raciale

Les conceptions théoriques et politiques promues par cette couche n'ont absolument rien à voir avec la politique de gauche. En effet, la perspective irrationnelle, anti-Lumières, antimarxiste et anti-ouvrière développée au cours du dernier demi-siècle a amené la pseudo-gauche à s'aligner de plus en plus sur les conceptions et la politique de l'extrême droite. L'obsession de la race, l'interprétation de l'histoire en termes de conflit de races, la catégorisation de la société en «Amérique blanche» et «Amérique noire», «Blancs» et «Noirs»: ce n'est pas le langage de la gauche, de la réforme sociale, sans parler de la révolution socialiste.

C'est l'aristocrate français Artur de Gobineau, qui exerça une énorme influence sur Hitler et les idéologues nazis, qui développa le plus régulièrement, au milieu du XIXe siècle, la théorie raciste de l'histoire. L'historien Richard Wolin, dans un livre analysant la «romance intellectuelle avec le fascisme» des postmodernes, note que «la stratégie ingénieuse de Gobineau était de rétablir la vision du monde du contre-siècle des Lumières sur les fondements pseudoscientifiques en utilisant le concept de race comme clé universelle du développement historique. Les taxonomies raciales des types humains étaient déjà largement utilisées par les anthropologues et les historiens naturels. Mais Gobineau a été le premier à appliquer systématiquement la race à l'étude de l'histoire comme un type de code maître caché.» [Richard Wolin, The Seduction of Unreason, pp. 289-90]

Et qu'est-ce que le projet 1619 du Times, sinon un effort pour «appliquer systématiquement la race à l'étude de l'histoire»? Wolin note également que les théoriciens de la «Nouvelle Droite» se sont adaptés au langage et au style de la pseudo-gauche. La Nouvelle Droite en France, écrit-il, «a déplacé son accent du concept de «race» à celui de «culture». Abandonnant les arguments dépassés pour le racisme biologique, il s'est dirigé vers ce qu'on pourrait appeler un racisme culturel…

Ressemblant à un libéral libéral, [le théoricien de la Nouvelle Droite] de Benoist a embrassé ce qui pourrait être décrit comme un «racisme différentiel» non hiérarchique. Aucune culture n'était intrinsèquement meilleure qu'une autre. Au lieu de cela, elles étaient toutes «différentes» et ces différences devaient être respectées et préservées. Concrètement, cela signifiait que le lieu où les Algériens devaient jouir des libertés civiles était l'Algérie. «La France pour les Français» – un vieux slogan raciste pendant l'affaire Dreyfus (et ressuscité dans les années 1930) – l'Europe pour les Européens, etc. Comme l'expliquait de Benoist au début des années 80: «La vérité est que le peuple doit préserver et cultiver ses différences… L'immigration mérite d'être condamnée parce qu'elle porte un coup à l'identité de la culture d'accueil ainsi qu'à l'identité des immigrants.» [Ibid, p. 268]

Qu'est-ce qui sépare une telle conception de la position de Stacey Abrams, une étoile montante du Parti démocrate, qui a écrit dans une défense de la politique identitaire publiée dans Foreign Affairs plus tôt cette année que les groupes raciaux ont des «différences intrinsèques»? Cela ne veut pas dire que le Parti démocrate est une organisation fasciste. Cependant, les idées ont des conséquences, ou plutôt les idées politiques reflètent le mouvement de forces sociales. Et les forces sociales derrière la politique de division raciale sont de droite.

L'insistance sur le gouffre infranchissable entre les noirs et les blancs ne reflète pas la réalité. Bien que le racisme existe, les relations interethniques ont énormément changé au cours du dernier demi-siècle. La mondialisation a intégré la classe ouvrière du monde entier dans un seul processus de production. Les masses de travailleurs et de jeunes qui sont entraînées dans la lutte à travers le monde ne sont pas motivées par des problèmes centrés sur l’origine ethnique, le genre, l'âge, l'orientation sexuelle ou toute autre identité, mais par des problèmes de classe. L'accent obsessionnel sur la race et la division raciale du Times et du Parti démocrate ne fera qu’offrir des munitions à Trump et ses conseillers fascistes.

La situation mondiale est semée d'immenses dangers, mais aussi d'immenses possibilités. L'administration Trump fait partie de la montée des forces d'extrême droite et fascistes à travers le monde. Face à l'agitation sociale croissante, les élites dirigeantes recourent de plus en plus ouvertement à des modes de gouvernement autoritaires, ressuscitant toute la saleté politique du XXe siècle. Les antagonismes géopolitiques se multiplient et les élites dirigeantes de tous les grands pays capitalistes se remilitarisent en préparation de la guerre mondiale.

Cependant, une autre force sociale émerge: la classe ouvrière. Dans la lutte contre les inégalités sociales, la guerre et l'autoritarisme, la classe ouvrière et les jeunes ne peuvent se laisser subordonner à aucune faction de l'élite dirigeante. La classe ouvrière ne peut pas se laisser diviser selon des critères nationaux ou raciaux. Elle doit rejeter le chauvinisme de Trump ainsi que la politique raciale des démocrates.

La lutte pour le droit au travail, aux soins de santé, à l'éducation publique, à un revenu décent, à une retraite sûre; la lutte contre la guerre et l'autoritarisme; la lutte contre le retour du fascisme est une lutte contre le capitalisme et pour le socialisme. Cela nécessite une attaque frontale contre la richesse et les privilèges de l'élite des sociétés et de la finance, une redistribution massive de la richesse et la nationalisation des banques et des sociétés géantes, en fonction des besoins sociaux et non du profit privé.

Contre les partisans des conflits raciaux et de la division, la classe ouvrière doit répondre avec les méthodes de la guerre de classe et de la révolution socialiste.

(Article paru en anglais le 2 décembre 2019)