Corbyn rampe devant le Conseil privé, cherchant à bloquer un mouvement anti-guerre de masse

Par Laura Tiernan
9 janvier 2020

Le chef du Parti travailliste britannique, Jeremy Corbyn, a réagi à l'assassinat du général iranien Qassem Suleimani et aux menaces de guerre américaines contre l'Iran en sollicitant du Premier ministre Boris Johnson la convocation d’une réunion du Conseil privé de la Reine.

La demande de Corbyn à Johnson, le défenseur le plus ardent du président américain Donald Trump sur la scène mondiale, a été publiée dans une lettre quelques heures seulement après la frappe de missiles du 3 janvier qui a tué le deuxième plus haut dirigeant politique iranien.

« L'assassinat américain de Qassem Soleimani est une escalade extrêmement grave et dangereuse d'un conflit d'importance mondiale », a expliqué Corbyn dans un tweet avant la publication de sa lettre, omettant poliment les mots « crime de guerre », « impérialisme » et « pétrole ».

Il a sollicité du gouvernement Johnson, dirigé par des bellicistes thatchériens tels que Dominic Raab, Priti Patel et Jacob Rees-Mogg, « d’exhorter l'Iran et les États-Unis à la retenue, et à résister aux actions belliqueuses et à la rhétorique émanant des Etats-Unis ».

Alors que des millions d'Iraniens déferlent dans les rues pour condamner l'acte de guerre de l'impérialisme américain, et que des millions de gens au Moyen-Orient et dans le monde exprimant leur opposition aux frappes aériennes américaines et leurs craintes d'une déflagration plus large, Corbyn assume le rôle d'homme d'État vétéran, lançant son propre appel à une institution réactionnaire non élue, présidée par la reine Elizabeth II.

La lettre de Corbyn à Johnson était conçue comme une défense des intérêts de la sécurité nationale britannique et témoignait de la déférence de Corbyn envers l'État: «Cher Premier ministre, je vous écris pour demander une concertation urgente du Conseil privé sur les conséquences pour le Royaume-Uni de l'assassinat de Qassem Soleimani. »

Sa lettre présentait sept questions à Johnson, faisant principalement écho aux préoccupations (article en anglais) de certaines sections de la classe dirigeante britannique, dont des conservateurs, que la frappe ciblée de Trump contre Soleimani avait été menée unilatéralement et sans consultation préalable avec la Grande-Bretagne.

«1) Le gouvernement de Sa Majesté a-t-il été informé à l'avance de la décision du président américain de lancer cette attaque? 2) Si le gouvernement de Sa Majesté a été informé à l'avance de l'acte, quel conseil a été donné au gouvernement américain en ce qui concerne l'attitude du gouvernement britannique ou ses préoccupations concernant l'action proposée? 3) Après l'attaque américaine, quelles communications ont eu lieu avec le gouvernement américain, et en particulier, le Premier ministre a-t-il parlé directement au président de l'attaque et de ses conséquences attendues? »

Deux jours plus tard, Corbyn s'est plaint de n'avoir reçu «aucune réponse» de Johnson à ses «questions vitales». Mais la réponse a été la déclaration conjointe de dimanche des gouvernements britannique, français et allemand soutenant l'attaque américaine contre Soleimani. Une réunion de l'OTAN a eu lieu lundi, où Jens Stoltenberg a condamné « le soutien de l'Iran à diverses groupes terroristes » et déclaré que « l'Iran doit s'abstenir de nouveaux actes de violences et provocations ».

Quant aux «conséquences attendues» de l'attaque américaine, Jeremy Corbyn n'avait qu'à lire le compte Twitter du président américain. Trump a enchaîné l'assassinat de vendredi matin par des menaces de frapper 52 cibles iraniennes, déclarant samedi: « ELLES SERONT TOUCHEES TRÈS RAPIDEMENT ET DUREMENT. »

La lettre de Corbyn à Johnson a omis avec tact toute référence à des décennies d'invasion illégale, d'occupation et de changement de régime par les gouvernements britanniques à travers le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord depuis 2001, décrivant la Grande-Bretagne - dont l'Empire jadis englobait la planète - comme une force de paix et de retenue. Il a demandé: « le gouvernement britannique a-t-il exprimé son opposition à cet acte, appelé à la retenue des États-Unis et à une désescalade des tensions entre les États-Unis et l'Iran?».

La protection des intérêts stratégiques britanniques au Moyen-Orient était la principale préoccupation de Corbyn: «Étant donné le risque actuel d'une réponse militaire iranienne à l'attaque américaine, quelles sont les mesures que le gouvernement britannique a prises pour assurer la sécurité des ressortissants britanniques dans la région et au-delà, et quelles mesures ont été prises pour protéger le transport maritime britannique et les sites stratégiques du Royaume-Uni? »

Le gouvernement de Johnson a répondu samedi à la demande de Corbyn en déployant des navires de la Royal Navy, le HMS Montrose et le destroyer HMS Defender dans le détroit d'Ormuz pour protéger les pétroliers britanniques dans ce passage stratégique. Les commandants militaires britanniques ont annoncé qu'ils travaillaient à préserver la présence militaire américano-britannique en Irak.

La lettre de Corbyn feignait la surprise sur l'attaque américaine contre Soleimani, mais l'acte de Trump survient quelques semaines seulement après un budget militaire américain record de 738 milliards de dollars, adopté avec le soutien bipartite du Parti démocrate. Ce projet de loi (article en anglais) a supprimé une série de dispositions restreignant l'action militaire américaine, dont l'exigence que Trump obtienne l'approbation du Congrès avant de lancer des opérations militaires contre l'Iran.

Tout au long de la récente campagne électorale, Corbyn a escamoté la question de guerre, s'assurant qu'elle ne joue aucun rôle dans la campagne travailliste. Sa position était en conformité avec le manifeste électoral du Labour dénonçant les coupes budgétaires des conservateurs aux forces armées, promettant une revue stratégique de défense et de sécurité, attaquant «l’ingérence» russe et promettant de respecter les engagements de dépenses de l'OTAN correspondant à 2 pour cent du PIB.

Le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, torturé dans la prison de Belmarsh à Londres pour avoir exposé des crimes de guerre, fut, dans les efforts abject de Corbyn pour protéger «l'unité du Parti travailliste» avec la droite blairiste, une victime collatérale.

La demande de Corbyn de bénéficier d’un briefing du Conseil privé - une relique féodale de l'élite dirigeante britannique qui conseille la Reine et se réunit dans le plus grand secret - incarne son opposition au développement d'un mouvement de classe contre la guerre. Les conseillers privés sont nommés par la reine. Ses 650 membres comprennent des premiers ministres actuels et anciens, des membres du cabinet ministériel, des membres de la famille royale et de grandes sections de l'aristocratie britannique - des lords, des barons, des ‘dames’, des ducs et des archevêques. Corbyn est membre du Conseil privé, aux côtés des membres du cabinet fantôme John McDonnell, Diane Abbott, Emily Thornberry et Sir Keir Starmer. Parmi les criminels de guerre non inculpés du Conseil privé se trouvent l'ancien Premier ministre travailliste Tony Blair et son conseiller Lord Peter Mandelson.

Le site Web du Conseil privé déclare qu'il n'y a « rien de ‘secret’ à propos de ses réunions. Le mythe selon lequel c’est un organisme secret naît du libellé du serment du Conseil privé, qui, dans sa forme actuelle, remonte à l'époque des Tudor. Cela demande à ceux qui le prennent de «garder secrètes toutes les questions […] traitées au Conseil’ ».

Pourtant, le « mythe» est vrai, et le site Web du Conseil privé le confirme: « Le serment (ou l' affirmation solennelle pour ceux qui ne peuvent prêter serment) ) est toujours administré et est toujours contraignant; mais ce n'est que dans des circonstances très particulières de nos jours que les affaires seront soumises à un conseiller privé en ‘termes du Conseil privé’. Celles-ci concerneront principalement des questions d'intérêt national où il est important que les hauts responsables des partis d'opposition aient accès aux informations du gouvernement. »

Corbyn plaide précisément pour ces «termes du Conseil privé» dans «l'intérêt national», toute l’information - y compris celle relative aux préparatifs de guerre par l'État britannique - discutée par les principaux ministres du gouvernement et la reine l’étant dans le dos de la population. En 2003, à l'approche de la guerre en Irak, le gouvernement Blair avait informé les chefs de l'opposition Iain Duncan Smith et Charles Kennedy sur les «termes du Conseil privé», leur présentant de fausses affirmations au sujet des «armes de destruction massive» irakiennes.

La politique pro-impérialiste de Corbyn donne le ton au mouvement anti-guerre officiel de la Grande-Bretagne, la Stop the War Coalition (STWC). Corbyn fut son président avant de devenir leader travailliste, démissionnant en septembre 2015 pour éviter un «conflit d'intérêts». Mais il peut compter sur la direction du STWC - y compris Lindsey German de la pseudo-gauche Counterfire et le stalinien Andrew Murray, l'un des principaux conseillers politiques de Corbyn tout au long de son mandat de chef de l'opposition - pour contrôler le sentiment anti-guerre de masse.

La formulation hypocrite utilisée par Corbyn le 3 janvier, appelant à «la retenue de la part de l'Iran et des États-Unis», est devenue le préambule d'une pétition créée par le STWC le 6 janvier en réponse à l'assassinat américain de Soleimani.

Samedi, l'ancien ministre des Finances fantôme du Parti travailliste, John McDonnell, a été mis à l'honneur lors d'une manifestation appelée par le STWC à l'extérieur de la résidence du premier ministre. Ce fut une dissimulation flagrante du bilan nauséabond de la gauche corbyniste de facilitation du bellicisme britannique et américain. En décembre 2015, Corbyn avait accordé aux blairistes un vote parlementaire libre en faveur du bombardement de la Syrie tandis que des manifestes travaillistes successifs soutenaient le programme nucléaire Trident et les objectifs de dépenses de l'OTAN.

La dernière déclaration majeure de McDonnell au sujet de la guerre a été une interview d'octobre 2019 dans le magazine GQ, où il a dit à l'ancien propagandiste de Tony Blair, Alastair Campbell - un architecte clé du dossier douteux utilisé pour précipiter la Grande-Bretagne dans la guerre contre l'Irak, que tout était pardonné. «Tony Blair est-il un criminel de guerre?», a demandé Campbell, à quoi McDonnell a répondu: «Non! Non! »

Soutient-t-il encore l'expulsion de Campbell du Parti travailliste, a-t-il demandé à McDonnell, qui a répondu de manière servile: « Non ... Reviens, Alastair, tout est pardonné! »

McDonnell a pris la parole devant la résidence du premier ministre pour dire: «Je regrette profondément que Jeremy Corbyn ne soit pas installé ici, car nous aurions un Premier ministre qui cherche à résoudre et à prévenir les conflits.»

Le seul conflit que Corbyn et ses défenseurs de la pseudo-gauche cherchent à éviter est celui entre la classe ouvrière et l'État capitaliste, ses institutions et les partis qui se préparent à présent à la guerre.

(Article paru en anglais le 8 janvier 2020)