La réunion «Pas d'extradition d’Assange» à Londres: les enjeux politiques

Par Laura Tiernan et Chris Marsden
7 février 2020

Mardi soir, environ 500 personnes ont assisté à une réunion publique à Londres, intitulée «La liberté de la presse et le cas de Julian Assange».

La réunion était organisée par «Don't Extradite Assange (DEA)» (Pas d’extradition d’Assange), le groupe de campagne officiel approuvé par WikiLeaks, dirigé par le fondateur du groupe de pseudo-gauche Counterfire, John Rees, une figure de proue de la coalition Stop the War.

La réunion «Don't Extradite Assange» à Londres

La réunion a entendu des discours du rapporteur de l'ONU sur la torture Nils Melzer, de l'avocate d'Assange Jennifer Robinson et du rédacteur en chef de WikiLeaks, Kristinn Hrafnsson. Ils ont souligné la grave menace à la liberté de la presse et aux droits démocratiques posée par l'extradition possible d'Assange aux États-Unis en vertu de la loi sur l'espionnage pour avoir dénoncé des crimes de guerre en Irak et en Afghanistan.

Cependant, ce serait une grave erreur politique de juger la réunion de mardi sur la base de critères limités tels que le nombre de participants ou les rapports rigoureux et informatifs qui sont la marque de fabrique de l'équipe juridique d'Assange, de Melzer et Hrafnsson.

Cette réunion DEA avait un objectif politique défini. Tandis qu’elle était décrite comme celle qui «définit ce qu’est le soutien à Julian Assange», l'objectif de DEA est de redorer le blason du Parti travailliste et des syndicats, ses représentants de «gauche» en particulier, et de ramener le mouvement qui lutte pour la défense d’Assange sous leur direction.

Depuis des mois, Rees et son allié pabliste, Tariq Ali, ont repoussé les critiques généralisées du refus du chef du Parti travailliste Jeremy Corbyn et de ses principaux alliés du Parti travailliste parlementaire (PLP) et des syndicats de venir en aide à Assange. Fin 2019, lors d'une réunion publique à Londres, Ali a affirmé qu'une victoire de Corbyn était le «seul espoir» de liberté pour Assange et que rien ne devrait être fait pour contester publiquement le bilan de silence de Corbyn sur la question d’Assange qui pourrait l'exposer à une attaque de la droite et risquer une défaite aux élections générales du 12 décembre dernier.

Le 11 avril 2019, après l'arrestation d'Assange à l'ambassade équatorienne de Londres, Corbyn a publié un seul tweet s'opposant à son extradition vers les États-Unis, et sa ministre fantôme de l’Intérieur, Diane Abbott s'est exprimée sur le sujet au Parlement. Mais ils ont publiquement battu en retraite 48 heures plus tard face aux attaques de la droite blairiste belliciste qui dominent le PLP. Corbyn a fait une déclaration télévisée selon laquelle «personne n'est au-dessus de la loi», insistant sur le fait que Assange devrait être envoyé en Suède pour répondre aux allégations de «viol» fabriquées de toutes pièces par l'État si ce dernier demandait son extradition et que le sort d’Assange revenait à «une affaire de justice».

À partir de ce jour-là, ils n’ont plus prononcé les mots «Julian Assange», pas même après que des accusations passibles d’une peine de prison de 175 ans en vertu de la loi sur l'espionnage ont été portées contre lui. Alors même que Melzer disait qu'Assange subissait les effets d'une «torture psychologique prolongée» et risquait la mort à l'intérieur de la prison de Belmarsh, Corbyn et ses partisans maintenaient le silence.

Leur complicité honteuse a atteint un point culminant pendant la campagne des élections générales, où Corbyn et ses alliés ont rejeté les demandes à faire campagne pour la liberté d'Assange. Une telle position, liée à la lutte contre la guerre, la répression étatique et l'austérité, aurait sans aucun doute gagné le soutien de la classe ouvrière, en particulier chez les jeunes, mettant à l’ordre du jour une lutte politique directe contre les blairistes de son parti. Corbyn et ses partisans s'y sont opposés, insistant à tout prix sur «l'unité du parti».

Suite à la défaite écrasante du Parti travailliste aux élections générales, ses dirigeants officiellement «de gauche» préparent leur retour au confort de leurs sièges parlementaires de l’opposition. Là, des déclarations symboliques peuvent être prononcées librement et sans effet contraignant.

John McDonnell s’adresse à la réunion

C'est dans cet esprit que le ministre des Finances du cabinet fantôme, John McDonnell, a été présenté comme le conférencier d'honneur de l'événement de mardi. Un communiqué de presse de DEA lundi était intitulé: «John McDonnell dirigera un rassemblement public en faveur de Julian Assange». Il devait être rejoint par le secrétaire d'État fantôme à la Justice, Richard Burgon, et le membre de l’exécutif national du Syndicat national des journalistes (NUJ),Tim Dawson.

La mise en vedette de McDonnell était une sorte de protection politique pour Corbyn, qui a été discrédité pour son silence sur Assange (entre autres).

Ce n’était pas tâche facile de promouvoir McDonnell comme conférencier d'honneur sur Assange. Depuis 10 ans, l'allié le plus proche de Corbyn n'a pas dit un mot pour défendre Assange. Cela contraste vivement avec sa défense des criminels de guerre non inculpés dans son propre parti qui a été sans réserve.

Il y a tout juste trois mois, il a participé à une interview pour lemagazine GQ avec Alastair Campbell, ancien conseiller en chef de Tony Blair. Campbell a demandé: «Tony Blair est-il un criminel de guerre?», ce à quoi McDonnell a répondu immédiatement: «Non! Non!» À la question de savoir s'il soutenait la récente expulsion de Campbell du parti pour avoir voté pour les libéraux-démocrates, McDonnell a répondu: «Non. … Revenez, Alastair, tout est pardonné!» Ceci au sujet d'un homme qui a contribué à mener la charge de la Grande-Bretagne dans l'invasion et l'occupation illégales de l'Irak en 2003.

Incapable de citer un seul instant dans lequel il avait personnellement agi pour la défense d'Assange, McDonnell a cité la création d'un groupe parlementaire du Syndicat national des journalistes pour la défense de la liberté de la presse. Mais il était également incapable de signaler une seule action que ce dernier aurait prise pour défendre WikiLeaks ou Assange.

Sous les applaudissements, McDonnell a promis: «Nous ferons tout notre possible pour soutenir cette campagne et obtenir la libération [d'Assange]», mais la seule action concrète promise était d'organiser une visite en prison avec Assange via la ministre de l'Intérieur Priti Patel.

Les discours précédents de Dawson et de Burgon étaient de même nature.

Dawson a cité les commentaires du rédacteur en chef du Daily Express, Gary Jones, selon lesquels il n'était «pas vraiment à l'aise de décrire Assange comme un journaliste». Cela exprimait «un malaise assez répandu parmi les autres membres de ma profession», a-t-il déclaré. Incapable de défendre Assange contre cette diffamation, Dawson a affirmé: «Cette préoccupation est complètement sans rapport.» Ceci est un mensonge. L'acte d'accusation du ministère américain de la Justice contre Assange affirme qu'il n'est pas un journaliste mais un «pirate» informatique et n'a donc pas droit aux protections du premier amendement.

Dawson a insisté pour dire que: «Nous devrions protester aussi fort que possible.» Mais son syndicat n'a rien fait pour mobiliser les travailleurs des médias à la défense d'Assange, à part adopter une résolution purement symbolique de son exécutif national qui a été publiée sur son site Internet.

Le discours de Burgon était un exercice de dérobade politique. En tant que secrétaire à la Justice du cabinet fantôme, il a une responsabilité particulière pour prendre la défense d’Assange. Si le Parti travailliste avait remporté les élections, il aurait pu être en mesure de refuser d'accepter le mandat d'extradition américain, mais cela ne se serait jamais produit. Burgon n'a rien fait de substantiel pour défendre Assange. Sur les 14.500 publications qu’il a lancées sur Twitter depuis 2012, deux seulement ont mentionné le fondateur de WikiLeaks.

Et, comme McDonnell, il a décrit les actions du gouvernement britannique comme des «courbettes» aux États-Unis, dissimulant les intérêts de l'impérialisme britannique en faisant taire les révélations d'Assange sur ses crimes de guerre, sa surveillance de masse illégale et ses intrigues diplomatiques mondiales.

Si Corbyn, McDonnell et les syndicats avaient sérieusement tenté de mobiliser de l’appui pour Assange, la réunion de mardi aurait réuni des milliers de personnes.

Leur hostilité à la mobilisation d’un soutien de masse pour la liberté d'Assange n'est pas simplement, ni même principalement, un produit de l'opportunisme électoral. Elle a sa source dans leur défense de l'impérialisme. Les deux manifestes des élections générales du Parti travailliste adoptés sous Corbyn n'ont pas voulu soulever la défense du prisonnier politique le plus célèbre du monde. Par contre, ils se sont engagés à promouvoir le programme d'armes nucléaires Trident et les objectifs de dépenses du PIB pour l'OTAN.

Quant aux groupes de pseudo-gauche comme Counterfire et aux opportunistes de longue date comme Ali, ils sont plus soucieux de protéger la réputation de Corbyn que de défendre Assange. De 2012 à avril 2019, la publication Counterfire de Rees n'a rien écrit sur Assange, suite à l’exigence d’une grande partie de ses membres qu’il soit envoyé en Suède.

La mesure dans laquelle la réunion de mardi soir a été politiquement contrôlée par l’intermédiaire du bureau de Corbyn a été indiquée par la présence de son directeur général de la stratégie et des communications, Seamus Milne, qui rôdait autour de l’entrée.

Ali a assuré la dernière intervention de la soirée. Il exprimait le cynisme politique et la complaisance des partis de pseudo-gauche de la classe moyenne aisée, confortables dans les coulisses du pouvoir et hostiles à la lutte contre l'impérialisme et l'État.

«Nous devons faire tout ce que nous pouvons faire», a déclaré Ali, «au Parlement, en dehors du Parlement, à l'ONU, où que ce soit, pour faire connaitre cette affaire».

«Il se peut que nous ne gagnions pas», a-t-il dit au public, mais si l'affaire était perdue, cela servirait quand même de rappel «que les gens lutteront contre les injustices et les fourberies de ce genre».

Ali a conclu en offrant l'espoir que «le juge britannique au procès de Julian Assange pourrait ne pas être le type de juge souhaité par l'establishment. Nous savons que ce n'est pas le cas. Je dis simplement qu'il y a quelques juges qui sont capables de se comporter ainsi dans ce pays. Avec un peu de chance, au fur et à mesure que l'affaire passera devant les tribunaux supérieurs, nous trouverons des juges susceptibles d’être correctes».

Le Socialist Equality Party (Parti de l'égalité socialiste britannique) rejette la perspective politique défendue par DEA. La liberté d'Assange ne sera pas obtenue sous la direction d'une poignée de défenseurs de la pseudo-gauche de la bureaucratie travailliste et syndicale. À la veille de l'audience d'extradition d'Assange et avec une résurgence croissante de la lutte de classe internationale, nous nous tournons vers la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière.

(Article paru en anglais le 6 février 2020)