Race contre classe dans les primaires de Caroline du Sud

Par Patrick Martin
3 mars 2020

L’establishment du Parti démocrate et ses alliés dans les médias bourgeois saluent la victoire de l’ancien vice-président Joe Biden lors des primaires présidentielles de Caroline du Sud, samedi. Ils le voient comme une étape importante dans leur effort commun pour bloquer la nomination du sénateur Bernie Sanders.

Cette célébration est peut-être prématurée, car on s’attend à ce que Biden ne fasse pas bonne figure lors des primaires du «Super mardi» demain, lorsque les électeurs démocrates de 14 États se rendront aux urnes, dont la Californie et le Texas. Sanders devrait remporter une large majorité, sinon la majorité, des plus de 1.300 délégués qui seront choisis le 3 mars.

Mais la manière dont Biden a remporté la victoire en Caroline du Sud est néanmoins présentée comme une leçon importante pour la suite de la course à la présidence du Parti démocrate. Il s’est imposé avec une énorme marge parmi les électeurs afro-américains, qui représentent 60 pour cent de l’électorat démocrate en Caroline du Sud, et en particulier parmi les électeurs noirs plus âgés. Par contre, Sanders a remporté la majorité des électeurs noirs de moins de 30 ans, tout comme il l’a fait pour l’ensemble des jeunes électeurs.

Wiki commons K.Kendall

Le représentant James Clyburn a mené la dernière poussée en faveur de Biden. Clyburn est membre du Congrès du sixième district de Caroline du Sud depuis 28 ans. Il est l’un des principaux dirigeants du Caucus noir du Congrès et, en tant que whip [responsable de la discipline parlementaire] de la minorité à la Chambre, le troisième démocrate de la Chambre des représentants. Clyburn a donné son aval à Biden mercredi. Lors du vote, la moitié des électeurs noirs de Caroline du Sud, selon les sondages à la sortie des bureaux de vote, ont déclaré que son soutien avait influencé leur choix final lors des primaires.

Clyburn s’exprimait pour les deux directions des Démocrates du Congrès (celui du Sénat et celui de la chambre). Mais il parlait aussi au nom d’une couche sociale spécifique: des Noirs de la classe moyenne supérieure et de la bourgeoisie qui ont utilisé la politique identitaire pour faire avancer leurs intérêts. Par contre, les Noirs pauvres et de la classe ouvrière continuent de faire face à une pauvreté extrême et à la misère sociale.

Lors des primaires de 2020, plus encore qu’en 2016, cette couche de la classe moyenne supérieure noire se mobilise pour soutenir l’establishment du Parti démocratique face au défi posé par la campagne de Sanders. On utilise l’influence de personnalités comme Clyburn et d’une série d’hommes politiques noirs de moindre importance. L’objective est de faire barrage à l’appel aux intérêts de classe lancé par Sanders: ses (très timides) déclarations de «socialisme démocratique»; ses dénonciations de milliardaires et ses prétentions à défendre ceux qui luttent pour survivre de salaire en salaire — ce qui inclut la grande majorité de la population afro-américaine de Caroline du Sud.

Les émissions de débat à la TV dimanche dernier étaient pleins de spéculations sur le fait que la campagne de Biden pourrait utiliser l’aide d’autres politiciens noirs «influents». Il s’agit notamment des États du sud comme l’Alabama, l’Arkansas, le Tennessee et la Caroline du Nord pour gagner les élections primaires dans ces États ce mardi. Ou, du moins, réduire considérablement l’avance de Sanders parmi les délégués à la convention. Biden lui-même est apparu dans quatre des cinq programmes d’entretiens sur les réseaux et le câble pour pousser ce récit.

L’utilisation d’appels fondés sur la race pour les travailleurs noirs de Caroline du Sud comme moyen de bloquer l’appel de classe de Sanders était tellement effrontée. Un professeur noir de Princeton, Eddie Glaude Jr., apparaissait dimanche en qualité qu’expert dans l’émission Meet the Press (Rencontre avec la presse) de NBC. Il a admis: «Je n’aurais jamais imaginé, bien que je comprenne les données, que les Afro-Américains seraient en quelque sorte le pare-feu de l’aile modérée du Parti démocrate. Pour moi, c’est une nouvelle stupéfiante.»

À un moment donné, il paraissait que le milliardaire Tom Steyer allait influencer la couche la plus vénale des agents du Parti démocrate noir de Caroline du Sud. Les millions injectés dans l’État par Steyer — 20 millions de dollars en tout, soient 18 fois ce que la campagne de Biden a pu dépenser. Plusieurs législateurs noirs de l’État ont soutenu Steyer, et ses sondages ont augmenté. Mais en fin de compte, la pression de l’establishment du Parti démocrate a prévalu. Biden a remporté 48 pour cent des voix, contre seulement 11 pour cent pour Steyer, qui n’a pas réussi à gagner un seul délégué.

Chaque candidat démocrate qui s’opposait à Sanders a défendu la primauté de la politique raciale sous une forme ou une autre. Le débat de mardi dernier à Charleston, en Caroline du Sud l’a clairement démontré. On a présenté la sénatrice Amy Klobuchar — dont le parcours en tant que procureur comprenait l’emprisonnement de jeunes hommes noirs innocents — comme une opposante au «racisme dans le système de justice pénale». L’ancien maire de South Bend, Pete Buttigieg, qui a supervisé les attaques racistes de ses forces de police, a déclaré sa sympathie aux pauvres habitants noirs des zones rurales. Le candidat Steyer a déclaré: «Chaque domaine politique aux États-Unis a un gigantesque sous-texte racial».

Elizabeth Warren était allée plus loin que tout autre candidat lors d’un précédent débat. Le 7 février dans le New Hampshire, elle s’est déclarée en faveur de «lois tenant compte de la race», supposées rectifier les injustices passées. Elle a répété une variante de cette formulation dans le débat en Caroline du Sud.

On a attaqué la remarque de Warren dans le New Hampshire. C’était au motif que les «lois tenant compte de la race» étaient l’essence de la ségrégation de Jim Crow dans le Sud avant le mouvement pour les droits civils. Elle a reçu le soutien d’un coin révélateur: Nikole Hannah-Jones, créatrice du «Projet 1619».

Le Projet 1619, c’est la tentative du New York Times pour recadrer toute l’histoire des États-Unis comme l’élaboration d’un conflit racial entre les noirs et les blancs. Il dénigre la Révolution américaine comme une révolte des esclavagistes contre les plans d’émancipation soutenus par les Britanniques. Il rejette la Guerre de Sécession (1861-65), dans laquelle des centaines de milliers d’Américains blancs ont donné leur vie dans une guerre pour détruire l’esclavage. Il prétend plutôt que les Noirs se sont battus pour leur liberté en grande partie seuls.

Hannah-Jones a tweeté pour défendre le soutien de Warren aux «lois tenant compte de la race», écrivant que «les lois tenant compte de la race pour discriminer sont différentes des lois tenant compte de la race pour aborder des siècles de discrimination».

Ce n’est pas étonnant que le projet de 1619 ignore totalement le travail du Dr Martin Luther King Jr., et du mouvement des droits civils. L’objectif de King était de construire un mouvement multiracial contre l’injustice et l’oppression. Il luttait pour l’égalité raciale et sociale. Non pour l’établissement de privilèges spéciaux pour une partie de la classe supérieure noire en échange de leurs services dans le maintien de la répression de la grande majorité de la classe ouvrière noire. L’auteur de cette politique, qu’il a appelée «capitalisme noir», bien qu’elle ait finalement reçu le titre moins odieux d’«action positive», était Richard Nixon.

La stratégie politique de la direction du Parti démocrate consiste évidemment à tenter de recréer la base électorale de sa candidate défaite en 2016, Hillary Clinton. Elle tente aussi de recréer celui de ses candidats de droite victorieux au Congrès pour une série de sièges détenus par les républicains en 2018. Cette stratégie vise à obtenir une forte participation des électeurs minoritaires, longtemps la principale base populaire du Parti démocrate. Aussi, elle fait appel aux électeurs des banlieues, en particulier les femmes.

Lors des primaires de 2020, l’intention est de consolider l’aile «modérée» du Parti démocrate autour de Biden. Ce processus est actuellement en cours, avec le retrait en premier lieu de Steyer, qui a quitté la course samedi soir après avoir obtenu zéro délégué pour son investissement d’un quart de milliards de dollars. L’annonce de Pete Buttigieg, l’ancien maire de South Bend (Indiana) qu’il suspend sa campagne présidentielle à suivi dimanche soir.

Sanders lui-même n’a pas de réponse à ces manœuvres politiques. Le soutien massif à sa campagne montre un important glissement vers la gauche parmi des millions de jeunes et de travailleurs, pour lesquels son identification au socialisme est une attraction positive. Mais, Sanders cherche à piéger ses partisans dans le cadre du Parti démocrate, une institution de la classe dirigeante capitaliste qui est inébranlablement engagée dans la défense de Wall Street et de l’impérialisme américain.

La lutte pour unir la classe ouvrière au-delà de toutes les lignes de race, de sexe, d’origine nationale et d’orientation sexuelle ne peut avancer que par une révolte. Il s’agit de lutter contre toute la structure de la politique bipartite aux États-Unis Amérique complètement sous le contrôle de l’élite dirigeante. La classe ouvrière doit établir son indépendance politique vis-à-vis du Parti démocrate et de tous les autres représentants politiques de la bourgeoisie.

C’est le but de la campagne du Parti socialiste pour l’égalité aux élections de 2020. Nos candidats, Joseph Kishore pour la présidence et Norissa Santa Cruz pour la vice-présidence, luttent pour unir la classe ouvrière. Non seulement aux États-Unis, mais aussi au niveau international, dans une lutte commune contre le capitalisme mondial et l’élite dirigeante capitaliste, sur la base d’un programme socialiste.

Pour obtenir des informations sur la campagne électorale présidentielle du SEP et pour vous impliquer, visitez le site: socialism2020.org/townhall.

(Article paru d’abord en anglais le 2 mars 2020)