La réponse de l’élite dirigeante à la pandémie de coronavirus: la négligence maligne

Par Alex Lantier et Andre Damon
16 mars 2020

La pandémie mondiale de coronavirus est entrée hier dans une nouvelle phase, avec 16.000 nouveaux cas de coronavirus enregistrés dans le monde entier par l'Université Johns Hopkins. 250 autres personnes sont mortes vendredi en Italie, qui a annoncé 2547 nouveaux cas. En Espagne, les cas ont presque doublé, avec une augmentation de 2086 cas. Aux États-Unis, on a identifié près de 572 nouveaux cas, avec neuf nouveaux décès.

Vendredi, le New York Times a publié des estimations internes du CDC qui décrive divers scénarios de propagation du virus. Il a conclu qu’«entre 160 millions et 214 millions de personnes aux États-Unis pourraient se trouvent infectés au cours de l’épidémie» et que «jusqu’à 200.000 à 1,7 million de personnes pourraient mourir». Le Times poursuit: «2,4 à 21 millions de personnes aux États-Unis pourraient avoir besoin d’une hospitalisation. Cela pourrait écraser le système médical de la nation, qui ne dispose que d’environ 925.000 lits d’hôpital avec du personnel.»

Face à ce désastre croissant, un gouffre énorme existe entre la gravité de la situation et la réponse des gouvernements mondiaux.

À première vue, cette réponse semble être chaotique, désorganisée et improvisée. Tout cela est vrai. Mais de ce chaos émerge une politique définie, qui peut se définir comme une négligence maligne. C’est-à-dire que les gouvernements prennent la décision délibérée de minimiser leur réponse, d’adopter une attitude d’indifférence face à la propagation du virus.

À la fin des années 1960, des grèves de masse, les émeutes urbaines et les protestations contre la guerre se répandaient à travers les États-Unis. Daniel Patrick Moynihan, le conseiller de droite du président Richard Nixon, a proposé une politique de «négligence bénigne» des villes américaines. C’est-à-dire, une politique qui consiste à ignorer les causes des troubles sociaux massifs dans l’espoir que cela encouragerait le dépeuplement des centres de lutte de la classe ouvrière.

Dans leur réponse entièrement passive à la pandémie de coronavirus, qui ne peut être contrôlée que par une intervention gouvernementale massive et coordonnée, les gouvernements ont étendu la politique de «négligence bénigne» à quelque chose de bien plus sinistre.

Cette semaine, la chancelière allemande Angela Merkel a déclaré que 60 à 70 pour cent de la population allemande serait probablement infectée, ce qui pourrait entraîner la mort de centaines de milliers ou de millions de personnes. Jeudi, le Premier ministre britannique Boris Johnson a déclaré: «Je dois être honnête avec le public britannique: beaucoup plus de familles vont perdre des êtres chers avant leur heure.»

Ni le gouvernement britannique ni le gouvernement allemand n’ont annoncé d’allocation supplémentaire importante de fonds pour faire face à la crise. Au contraire, le conseiller scientifique principal de Johnson, Sir Patrick Vallance, a insisté pour que le gouvernement britannique n’essaie pas d’empêcher le coronavirus d’infecter le public. Il a dit: «Ce n’est pas possible d’empêcher que tout le monde se trouve atteint, et ce n’est pas non plus souhaitable.»

Il ne fait aucun doute qu’au moins certains membres de la classe dirigeante considèrent les décès dus aux coronavirus comme souhaitables. Le chroniqueur du Telegraph britannique, Jeremy Warner, a déclaré ouvertement ce qui est discuté au sein des cercles dirigeants. Il a écrit: «le COVID-19 pourrait même s’avérer légèrement bénéfique à long terme en éliminant de façon disproportionnée les personnes âgées dépendantes.»

Le président Donald Trump parle du coronavirus lors d’une conférence de presse dans la roseraie de la Maison Blanche, le 13 mars 2020, à Washington [Credit: AP Photo/Evan Vucci]

Mais la réponse la plus dure est venue des États-Unis. Vendredi, le président américain Donald Trump a donné une conférence de presse à la Maison Blanche. Il était en compagnie de dirigeants de certaines des plus grandes entreprises de soins de santé et de vente au détail des États-Unis.

Trump n’a annoncé aucune mesure supplémentaire pour arrêter la propagation de la maladie ou étendre le traitement des malades. Au lieu de cela, il a annoncé que la quasi-totalité de la réponse du gouvernement serait confiée aux entreprises privées.

Au lieu de faire effectuer des tests par les Centres de contrôle des maladies (CDC), des sociétés privées, telles que Quest Diagnostics et Labcorp, effectueront tous les diagnostics de coronavirus. De plus, au lieu qu’on les effectue dans les hôpitaux ou sur la propriété publique, on va les faire dans les parkings des grands distributeurs, tels que Walmart, Target et CVS. Trump a déclaré que le site web de coordination et de demande de tests serait conçu et géré par une société à but lucratif, Google. Google a précisé par la suite qu’un tel site n’existait pas.

Trump a précisé que la pandémie est une opportunité de profit pour les dirigeants d’entreprise qui se tiennent à ses côtés. On les a mis en avant comme des héros nationaux.

En fait, leur manie du profit est à l’origine de la destruction et du défraiement systématiques des services sociaux qui ont rendu possible cette catastrophe. Pendant des décennies, ce sont ces oligarques qui ont subordonné chaque besoin social à la «valeur actionnariale», expression utilisée pour justifier l’accumulation toujours plus importante de richesses aux mains de l’oligarchie financière.

Trump, entouré de cadres multimillionnaires, est apparu comme l’incarnation de l’État comme instrument du patronat. Le seul rôle qu’il voit pour le gouvernement, à part pomper un maximum d'argent vers Wall Street, est d’utiliser l’urgence nationale pour mettre en place un appareil de répression policière.

Les élites dirigeantes n’ont jamais considéré la pandémie de coronavirus comme une crise des soins de santé, mais plutôt comme un événement de marché. Leur préoccupation principale était toujours l’impact de cette maladie sur le cours des actions.

La réponse a été, comme en 2008 et 2009, une infusion massive d’argent et de ressources sociales à Wall Street. La conférence de presse de Trump a suivi l’annonce d’un sauvetage du système financier de 1500 milliards de dollars par la Réserve fédérale. C’est un chiffre deux fois plus important que le montant initial du sauvetage des banques en 2008. De surcroît c’est plus de mille fois supérieur au financement d’urgence pour le coronavirus demandé vendredi par l’Organisation mondiale de la santé.

Trump envoyait un message très clair à Wall Street: peu importe le nombre de personnes qui meurent, peu importe l’enfer que la population est obligée de vivre – mon gouvernement protégera vos richesses.

L’oligarchie financière, avec ses «services de santé de conciergerie» privés. Aussi, son accès aux meilleures installations – médicaments antiviraux, oxygénation et ventilateurs d’urgence – sait qu’elle recevra les meilleurs soins. En contraste, les travailleurs des hôpitaux débordés sont obligés de prendre des décisions déchirantes sur qui va vivre et qui va mourir.

Wall Street a compris le message. Dans la demi-heure qui s’est écoulée entre le début du discours de Trump et la fermeture des marchés, l’indice Dow Jones des valeurs industrielles a grimpé d’environ 1400 points. Cela représente la plus forte hausse boursière quotidienne de l’histoire.

La principale crainte de la classe dirigeante n’est pas les conséquences sanitaires dévastatrices du coronavirus, mais l’augmentation des protestations sociales, auxquelles elle répondra par la violence et la répression. L’éruption de grèves et de débrayages des travailleurs en Italie, pour protester contre le fait qu’ils sont obligés de travailler en pleine pandémie, n’est que le début de la réaction de la classe ouvrière.

Le développement d’un mouvement de la classe ouvrière dans le monde entier doit être doté d’un programme et d’une perspective. Face à la négligence et à l’indifférence de l’oligarchie, la classe ouvrière doit se battre pour une action massive et coordonnée à l'échelle mondiale pour combattre la maladie.

Des milliards de dollars doivent être alloués, non pas pour augmenter la valeur des actions et la richesse de l’oligarchie financière, mais pour assurer un dépistage universel pour tous ceux qui en ont besoin. Il faut construire de nouvelles infrastructures de soins de santé, produire d’équipements de soins de santé dont on a désespérément besoin et aider urgemment tous ceux qui ne peuvent pas travailler en raison de conditions dangereuses.

La réaction monstrueuse et inhumaine de la classe dirigeante à la pandémie met à nu la véritable nature du système capitaliste, qui assure l’enrichissement considérable d’un petit nombre aux dépens du plus grand nombre. Pour garantir les besoins les plus fondamentaux de la société civilisée, on doit renverser ce système et le remplacer par le socialisme.

(Article paru d’abord en anglais 14 mars 2020)

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