La réponse du gouvernement canadien au coronavirus: Des dizaines de milliards pour les entreprises, la misère pour les soins de santé et les travailleurs

Par Roger Jordan et Keith Jones
20 mars 2020

Le premier ministre Justin Trudeau a dévoilé mercredi matin ce qu'il a appelé un programme d'aide de 82 milliards de dollars pour les «travailleurs et entreprises» canadiens, visant à les mettre à l'abri des retombées économiques de la pandémie mondiale du coronavirus. En fait, la plus grande part de l'argent ira au soutien des entreprises afin de garantir les profits et les investissements de l'élite capitaliste.

L'annonce de Trudeau a eu lieu alors que le nombre de cas de coronavirus au Canada, aux États-Unis et en Europe continuait d'augmenter. Mercredi soir, on comptait 666 cas confirmés de coronavirus au Canada, soit plus de quatre fois le nombre de vendredi dernier, et 39 autres «cas présumés». Le nombre officiel de morts s'élève à neuf.

Alors que les marchés financiers mondiaux sont en plein bouleversement et que la vie économique s'arrête rapidement en Amérique du Nord à la suite d'ordres gouvernementaux improvisés à la hâte de fermer les écoles, les services et les entreprises non essentielles, les médias sont remplis de commentaires inquiets. De nombreuses analyses économiques prédisent que le coronavirus risque de provoquer un effondrement économique qui éclipsera celui déclenché par l'effondrement financier de 2008, et exhortent les gouvernements fédéral et provinciaux à consacrer des ressources illimitées au sauvetage des grandes entreprises.

Les médias capitalistes n'ont pas exprimé autant d'inquiétude au sujet des milliers, voire des centaines de milliers de Canadiens qui pourraient mourir en raison de l'échec du gouvernement fédéral libéral et des gouvernements provinciaux à prendre des mesures sérieuses, avant la semaine dernière, pour arrêter la propagation du coronavirus et sauver ceux qui contractent la COVID-19, et à cause de la campagne d'austérité de l'élite canadienne en matière de soins de santé qui dure depuis des décennies.

L'aide aux entreprises décrite dans l'annonce de mercredi n'est que la dernière d'une série de mesures gouvernementales visant à soutenir les entreprises canadiennes. En outre, le ministre des Finances Bill Morneau a promis que dans les jours à venir, il apportera une aide gouvernementale supplémentaire aux compagnies aériennes, au secteur pétrolier et gazier et à d'autres secteurs particulièrement touchés.

La semaine dernière, la Banque du Canada et le Bureau du surintendant des institutions financières ont annoncé un plan de 300 milliards de dollars pour soutenir les banques du pays en achetant 50 milliards de dollars de leurs hypothèques et en réduisant de moitié leurs exigences en matière de capitalisation bancaire. Les banques, à leur tour, devraient augmenter leurs prêts, aidant ainsi les entreprises à traverser la tempête économique, tout en réalisant des bénéfices importants.

Alors que le gouvernement libéral distribue des sommes colossales aux entreprises canadiennes, il pousse les travailleurs et leurs familles au rationnement en pleine pandémie mondiale qui fait rage. L'un des éléments clés du programme «d'aide» aux travailleurs de Trudeau est une «prestation de soins d'urgence» de seulement 450 dollars par semaine. Elle sera mise à la disposition des travailleurs qui sont malades, qui doivent rester à la maison pour s'occuper d'une personne malade, ou qui sont contraints de s'isoler et qui n'ont pas de soutien de revenu de la part de leur employeur.

Le gouvernement a également annoncé un modeste complément temporaire à la prestation pour enfants existante, d'un coût de 2 milliards de dollars, et une augmentation unique du remboursement de la TPS (taxe sur les services) pour les Canadiens à faible revenu. Des paiements d'un montant indéterminé seront versés au grand nombre de travailleurs contractuels, de travailleurs autonomes et de travailleurs de l'industrie du spectacle qui ne sont pas admissibles à l'assurance-emploi, mais le processus de demande de cette nouvelle «prestation de soutien d'urgence» ne sera lancé qu'en avril.

Comme les bénéficiaires de l'assurance-emploi, les bénéficiaires de la «prestation de soutien d'urgence» ne recevront pas plus de 60% de leur salaire normal. Et ce, dans des conditions où de nombreuses études ont montré qu'un pourcentage important de la population active, et surtout les travailleurs les moins bien payés, vivent d’une paie et n'ont que peu ou pas d'économies.

Trudeau a également annoncé mercredi un accord avec les États-Unis visant à limiter le trafic transfrontalier aux déplacements essentiels. Cet accord vise à sécuriser les chaînes d'approvisionnement des entreprises, y compris celles des grandes sociétés qui fonctionnent en flux tendu, afin de garantir qu'elles puissent continuer à fonctionner et à faire des bénéfices pendant la pandémie. L'accord bilatéral a été salué par le président américain Donald Trump, qui a souligné qu'il est mis en œuvre «par consentement mutuel». Pour sa part, Trudeau a souligné que l'accès des entreprises canadiennes à leur plus important marché d'exportation serait garanti par l'accord. «Les chaînes d'approvisionnement, y compris le camionnage, ne seront pas affectées par cette nouvelle mesure», a rassuré Trudeau à l'élite patronale. «Le commerce ne sera pas affecté», a ajouté Trump sur Twitter.

Une des principales priorités du gouvernement libéral depuis son arrivée au pouvoir en 2015 et tout au long de la crise du coronavirus a été de maintenir et d'étendre le partenariat militaro-stratégique de l'impérialisme canadien avec Washington. Dans le cadre de l'accord de suspension du parlement conclu la semaine dernière, le gouvernement Trudeau, rejoint par les quatre partis d'opposition, a précipité l'entrée en vigueur de l'accord États-Unis-Mexique-Canada, qui remplace l'ALENA et renforcera l'Amérique du Nord en tant que bloc commercial dominé par les États-Unis et capable de mener une guerre économique et un conflit militaire contre des puissances rivales, surtout la Russie et la Chine.

Bien que tous les efforts sont faits pour sauvegarder les intérêts capitalistes, les mesures prises par le gouvernement pour renforcer le système de santé canadien, délabré et surchargé, afin de lutter contre la pandémie, sont à la fois dérisoires et lentes.

La semaine dernière, alors que les cas de coronavirus augmentaient, Trudeau a annoncé des dépenses supplémentaires de seulement 1 milliard de dollars pour lutter contre la pandémie. Cela comprend 500 millions de dollars pour les provinces, qui sont responsables de la gestion de la majeure partie du système de santé du pays, ainsi que de l'argent pour la recherche sur les vaccins et autres traitements, et l'achat d'équipements médicaux.

La semaine dernière encore, Trudeau et la vice-première ministre Chrystia Freeland ont pris la peine d'écrire aux provinces pour leur demander des informations sur l'état de leurs fournitures médicales et sur les équipements dont elles ont besoin.

Même aujourd'hui, il n'existe pas de recensement précis des fournitures médicales vitales nécessaires pour lutter contre la pandémie, comme les masques et les ventilateurs. Jusqu'à 20% des patients atteints de COVID-19 pourraient avoir besoin d'un respirateur pour survivre. Pourtant, rien n'a été fait au cours des dix dernières semaines pour augmenter le nombre de respirateurs au Canada, estimé à seulement 5.000.

Le retard pris dans la mobilisation des ressources pour lutter contre la propagation de la pandémie, y compris l'organisation de tests systématiques, s'avère désastreux. Selon les données disponibles sur le site web de Santé publique Canada, quelque 20% de tous les cas de COVID-19 en date de mardi résultaient d'une transmission communautaire, ce qui démontre que les autorités n'ont pas réussi à contenir la maladie.

Selon Michael Warner, directeur médical des soins intensifs à l'hôpital Michael Garron dans l'est de Toronto, les mesures d'urgence annoncées ces derniers jours par les gouvernements provincial et fédéral ne sont pas allées assez loin pour arrêter la transmission communautaire. Warner a déclaré que son département se préparait à la «médecine de combat», et a averti que les médecins de première ligne craignaient que Toronto ne se dirige vers une situation comme celle du nord de l'Italie. Là-bas, les hôpitaux ont été submergés par de nouveaux patients atteints de coronavirus et les médecins ont été obligés de choisir entre les patients à traiter et ceux qui allaient mourir. Mercredi encore, près de 3.000 personnes étaient mortes en Italie à cause de la COVID-19.

Le manque de préparation du Canada à la pandémie – dont l'élite dirigeante et ses représentants politiques sont entièrement responsables – est d'autant plus scandaleux que, hormis plusieurs pays d'Asie, le Canada a été le plus durement touché par l'épidémie de SRAS en 2002-2003. Alors que la Chine, Taïwan et Singapour ont adopté des mesures fondées sur cette expérience, notamment des programmes de dépistage à grande échelle, la mise en quarantaine précoce des cas suspects et une expansion massive de la capacité hospitalière, le gouvernement canadien n'a rien appris.

Mardi, Eric Gjerde, PDG d'Airon Corporation, un fabricant de ventilateurs basé aux États-Unis, a exprimé son étonnement de voir que le Canada n'avait pas stocké de ventilateurs après son expérience du SRAS en 2003. Quarante-quatre personnes sont mortes au cours de l'épidémie au Canada, dont au moins 32 à Toronto. «Votre gouvernement et le ministère de la Santé devraient avoir des centaines de ventilateurs en stock», a-t-il écrit dans un courriel adressé à la CBC. «Ces ventilateurs peuvent rester dans des boîtes pendant des années, sans aucun entretien. Lorsqu'ils sont nécessaires, il suffit d'attacher de l'oxygène et c'est bon. Il est tout simplement frustrant que les gouvernements ne puissent pas anticiper et être préparés».

Le Globe and Mail a rapporté la semaine dernière qu'un ventilateur, qui peut sauver la vie d'un patient COVID-19 gravement malade en l'aidant à respirer, ne coûte que 10.000 dollars. Le Canada aurait donc pu acheter 1.000 ventilateurs pour seulement 10 millions de dollars, une goutte d'eau dans l’océan par rapport aux milliards de dollars dépensés par les entreprises.

Le gouvernement Trudeau n'a lancé que jeudi de la semaine dernière les premiers appels d'offres pour les fournitures médicales d'urgence. Des discussions exploratoires avec des entreprises privées sur le passage à la production de matériel médical ont été entamées mardi.

(Article paru en anglais le 19 mars 2020)