Ce que la calamité du coronavirus signifie pour la vie intellectuelle et culturelle

Par David Walsh
28 mars 2020

L'actuelle calamité sanitaire et économique mondiale est sans précédent.

Quelle que soit l'issue à court terme, la vie sociale et la conscience ne reviendront jamais à leur état antérieur. Le Rubicon a été franchi. L'ordre existant, aux yeux de dizaines de millions de personnes, sera désormais considéré comme illégitime et une menace immédiate pour leur existence.

Il y a de nombreux problèmes politiques et beaucoup de confusion à surmonter, mais la conscience de larges couches de la population évolue rapidement, vers la gauche.

Cependant, ce qui préoccupait les milieux officiels «radicaux», universitaires et même artistiques, dans les mois et les années précédant la crise actuelle, c'était la politique de plus en plus déséquilibrée et égoïste de l’ethnicité (la «race»), du genre et de la sexualité. D'innombrables articles, livres et déclarations de toutes sortes ont informé le public que la «question déterminante de notre époque» était, par exemple, le «privilège blanc», les réparations pour l'esclavage, la campagne #MeToo ou le harcèlement sexuel – ou, d'ailleurs, la malheureuse «ingérence russe» dans le grand projet démocratique américain.

Les questions les plus urgentes, on pourrait presque dire les seules, ces derniers mois pour ces cercles ont tourné autour de la redéfinition de la Révolution américaine comme étant une «révolte des esclavagistes», de la diffamation d'Abraham Lincoln comme étant un «raciste», de la mise à l’index de Roman Polanski, Woody Allen et Plácido Domingo (aujourd'hui atteint du coronavirus) et de l'emprisonnement à vie d'un certain producteur de films, Harvey Weinstein.

Sans les hommes blancs «privilégiés», les harceleurs sexuels et les agents de Poutine, devions-nous penser, l'Amérique aurait pu facilement être prise pour un autre jardin d’Éden.

La pseudo-gauche internationale s'est jointe avec enthousiasme à cette croisade «morale» réactionnaire. Un article publié sur le site International Viewpoint par Manon Boltansky, une représentante du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) en France, s'est solidarisé pleinement et sans critique avec la tentative de suppression du film J'accuse de Polanski, qui traite de l'affaire Dreyfus, l’un des moments marquants de l'histoire française moderne. Se faisant passer pour un haut fonctionnaire de l'État ou un législateur provincial de droite, Boltansky a dénoncé avec indignation «l'impunité avec laquelle Polanski a pu financer, réaliser, diffuser son dernier film, J'accuse». Avec beaucoup de sophismes, elle a fait valoir que la tentative de bloquer ou de perturber les projections de l'oeuvre de Polanski, avec l'encouragement et le soutien du gouvernement français, «n'est pas une attaque contre la liberté d'expression». Ce sont des gens qui, en réalité, acceptent tout, y compris des mesures ouvertement autoritaires, tant que cela est drapé sous la bannière de l'opposition à la prétendue «culture du viol».

Roman Polanski pendant le tournage de «J'accuse»

Les nouvelles conditions créées par la pandémie placent ces opinions et les forces qui les défendent – et les défendent encore – sous un jour très différent.

Quelle est la pertinence possible des préoccupations insignifiantes de ces éléments sociaux par rapport à la crise actuelle, globale et mortelle, qui touche toutes les catégories de la population, hommes et femmes, blancs, noirs, latinos et immigrés? Des millions de personnes doivent maintenant déterminer s'il est «préférable» de rester à la maison et de courir le risque de ne pas avoir d'argent pour payer le loyer et la nourriture de leur famille ou de retourner au travail et d'être confrontées à la possibilité de contracter ou de propager une maladie mortelle.

Aucun des partisans petits-bourgeois de la chasse aux sorcières du harcèlement sexuel, du projet de falsification historique de 1619 du New York Times, des absurdités sur l'intervention russe dans les élections de 2016 et de toutes les autres, de l'égocentrisme et de l'apitoiement sur soi-même en général, n'a été le moindrement préparé à la crise actuelle.

Des soldats noirs durant la Guerre civile

Ce processus n'a pas simplement débuté en 2017 ou en 2012. En fait, depuis des décennies, des comportements de plus en plus égoïstes et complaisants ont fleuri aux échelons supérieurs des médias, de l'industrie du divertissement et des milieux universitaires.

En raison de l'augmentation constante de la bourse et de la distribution d'une partie de la richesse par les super riches à leurs larbins, le tout enraciné dans l'exploitation et l'appauvrissement accrus de la classe ouvrière, ces couches nouvellement prospères en sont venues à croire sincèrement au système et à lui prêter allégeance.

Envoûtés par l'argent et le statut, ravis d'être du côté apparemment gagnant de l'histoire, les différents experts à courte vue, les artistes de troisième et quatrième classe et les professeurs bien payés et corrompus ont, dans bien des cas, depuis longtemps «accroché leur cerveau avec leur chapeau au vestiaire» (selon l'expression de Bertolt Brecht) et se sont joints à l'orgie financière.

Par intérêt personnel, ce qui a sensiblement réduit leurs perspectives, et dans leur état d'ignorance, aucun d'entre eux ne pouvait imaginer de loin un cataclysme de l'ampleur de la crise du coronavirus se développant dans un système qu'ils considéraient comme exempt de contradictions aiguës et, à toutes fins utiles, éternel.

Il ne s'agit pas, bien sûr, de pouvoir prédire une pandémie, mais les marxistes sont toujours conscients des catastrophes, ce que Rosa Luxembourg a appelé «la chaîne sans fin de catastrophes et de convulsions politiques et sociales» dans laquelle l'impérialisme plonge inévitablement la population, élevée à un niveau universel par le développement d'une économie mondialement intégrée.

Pour leurs efforts visant à avertir la classe ouvrière et à la préparer à de grands chocs et défis, les marxistes sont régulièrement accusés par les opportunistes et divers renégats de voir les catastrophes et la crise partout.

Rosa Luxemburg

Rosa Luxembourg a un jour expliqué que le point de départ de la théorie socialiste pour la transition vers le socialisme avait toujours été «une crise générale et catastrophique». Le principe central de cette perspective, écrit-elle, consiste à «affirmer que le capitalisme, en raison de ses propres contradictions internes, se dirige vers un point où il sera déséquilibré, où il deviendra tout simplement impossible. Il y avait de bonnes raisons de concevoir ce point sous la forme d'une crise commerciale générale catastrophique. Mais cela est d'une importance secondaire si l'on considère l'idée fondamentale».

En quelques semaines, le capitalisme est devenu «déséquilibré» et «impossible» pour des masses de l'humanité.

Dans cette nouvelle situation, qui peut parler avec la moindre crédibilité du «privilège blanc» ou du «privilège masculin»? Bien que l'âge et les conditions de santé précaires soient des facteurs, rien n'indique que le coronavirus punit une couleur de peau ou une ethnie plutôt qu'une autre. Des Chinois, des Français et des Espagnols, ainsi que des Italiens, des Iraniens, des Américains, des Allemands, des Coréens et des Suédois ont tous succombé. Ce que le virus pourrait faire s'il envahissait agressivement des villes grouillantes et privées de soins de santé en Inde, au Pakistan, au Bangladesh, au Nigeria, au Sénégal, au Kenya, au Mexique et ailleurs est presque inimaginable.

Si la maladie frappe, comme il semble, plus d'hommes que de femmes, ce n'est guère un argument en faveur du «privilège féminin». Il ne fait aucun doute, comme c'est toujours le cas dans la société de classe, que les pauvres, les surmenés, les opprimés de toute ethnie et de tout sexe subiront le pire.

Bien sûr, les voix qui promeuvent le racisme et la politique de genre n'ont pas été réduites au silence.

Un article paru le 24 mars dans le USA Today, «Les licenciements dus au coronavirus frappent de manière disproportionnée les travailleurs noirs et latinos: C'est presque comme si le jour du Jugement dernier arrivait», vise à créer des divisions au sein de la classe ouvrière et à encourager l'égoïsme communautaire. L'article évoque le cas d'une mère célibataire noire licenciée d'une petite imprimerie du Maryland et affirme qu'elle «fait partie des milliers d'employés de petites entreprises, de restaurants, d'hôtels, de bars et de sociétés de fabrication qui ont perdu leur emploi ces derniers jours à cause de la pandémie. Les groupes de défense des droits civiques craignent que ces travailleurs, dont beaucoup sont des personnes de couleur, soient envoyés dans une spirale descendante, essayant de réussir à payer les factures et nourrir leur famille».

Et qu'en est-il du reste de la population? Devraient-ils tous aller au diable? USA Today cite le commentaire d'un responsable de la Ligue urbaine nationale: «Nous savons que lorsque l'économie est en déclin, les gens de couleur en font toujours les frais». Chaque section de la classe ouvrière souffrira, et chaque section sera propulsée dans la lutte.

Ces dernières années, en fait, la partie de la population qui a subi le plus fort déclin sur plusieurs fronts a été la classe ouvrière masculine blanche. Une récente étude du Journal of the American Medical Association (JAMA), détaillant la baisse sans précédent de l'espérance de vie aux États-Unis de 2015 à 2017, a révélé que la hausse de la mortalité avait eu des répercussions sur les travailleurs de tous les groupes raciaux et ethniques, le plus grand nombre de décès en excès se produisant chez les travailleurs blancs. L'incidence des surdoses d'opiacés et des suicides chez les hommes blancs est particulièrement épouvantable.

Une chronique stupide et rétrograde de Solomon Jones dans le Philadelphia Inquirer affirmait en gros titre: «La ruée vers la fermeture d'entreprises en plein coronavirus empeste le privilège blanc». S'exprimant au nom des entrepreneurs afro-américains, qu'ils soient prospères ou à en devenir, Jones affirme que «toute entreprise appartenant à une personne de couleur est essentielle». Il poursuit: «Alors que les propriétaires d'entreprises et les travailleurs blancs seront également touchés par les pertes économiques, le fait que nos dirigeants agissent comme si tout le monde pouvait simplement traverser la tempête et en sortir indemne reflète l'hypothèse très blanche d'un filet de sécurité: ce que les communautés noires n'ont pas».

Pour ne pas être en reste, Helen Lewis, de l'Atlantic, informe ses lecteurs que «le coronavirus est un désastre pour le féminisme» et que «l'indépendance des femmes sera une victime silencieuse de la pandémie». Quelque 25.000 personnes sont mortes et plus d'un demi-million sont infectées, mais Lewis semble surtout craindre que son style de vie de classe moyenne soit touché. Rejetant une «approche non sexiste» de ces catastrophes et acceptant pleinement l'incapacité de la société à prévenir la mort d'un grand nombre de personnes, Lewis poursuit: «Aussi sombre que cela puisse paraître maintenant, d'autres épidémies sont inévitables, et il faut résister à la tentation de soutenir que le genre est une question secondaire, une distraction de la crise réelle».

Sur le site The Hill, Madeleine Simon («Les femmes et le fardeau caché du coronavirus») affirme que «les femmes font les frais de la pandémie de COVID-19». Simon écrit que les preuves suggèrent que «plus d'hommes que de femmes meurent du coronavirus, mais la COVID-19 a également des ramifications spécifiques sur les femmes». Après avoir souligné le fardeau que représente la prise en charge des enfants, dont quelque 850 millions ne sont pas scolarisés dans le monde, et la fourniture de soins de santé, qui incombent incontestablement de manière disproportionnée à la population féminine, la journaliste ne peut s'empêcher de laisser le chat sortir du sac.

Les femmes, écrit-elle, «sont aussi largement laissées pour compte dans les conversations sur la santé mondiale» et «sous-représentées dans les sphères décisionnelles... Seema Verma et Deborah Brix ont des rôles importants dans le groupe de travail américain sur le coronavirus, mais seulement 10% des représentants de ce groupe sont des femmes». Les belles paroles sur les femmes qui travaillent, alourdies par les responsabilités domestiques et autres, font place aux préoccupations réelles, à plus de postes, plus de revenus, plus de pouvoir pour les femmes professionnelles déjà fortunées.

La réaction de certains groupes est peut-être plus égocentrique que jamais, mais ce ne sera pas la seule réaction.

La crise du coronavirus va déclencher d'autres forces, notamment intellectuelles et artistiques.

Terrence McNally en 2020 (Source: Al Pereira)

La maladie a un impact physique sur le monde artistique, comme dans d'autres domaines. Les tristes décès du dramaturge Terrence McNally, de l'acteur Mark Blum, des musiciens Manu Dibango, Mike Longo, Freddy Rodriguez Sr et Marcelo Peralta, et la maladie contractée par des artistes et des musiciens tels que Plácido Domingo lui-même, Jackson Browne, Idris Elba, Rita Wilson et Tom Hanks, David Bryan, Ed O'Brien, Debi Mazar, Rachel Matthews, Olga Kurylenko, Kristofer Hivju, Daniel Dae Kim et d'autres encore indiquent sa large portée et sa puissance potentiellement fatale.

L'effet économique de l’état d’urgence actuel sera également dévastateur pour de nombreux artistes, dont la grande majorité mène une vie précaire dans le meilleur des cas, mais le résultat le plus durable sera d'ordre idéologique et intellectuel plutôt que monétaire.

Le discrédit permanent et irréversible du capitalisme influencera profondément le développement du cinéma, de la musique, de la peinture, de la littérature et du théâtre contemporains. Une fois de plus, la recherche du profit à tout prix provoquera le dégoût et l'horreur des artistes, sa barbarie sous-jacente étant mise à nu pour tous ceux qui ne sont pas aveugles.

On peut prédire sans risque que l'attention des meilleurs artistes se tournera vers un examen plus critique des contradictions sociales et économiques du système dans lequel ils vivent, et qui les met aujourd'hui en danger, eux et tous les autres. Les artistes, tout comme le reste de la population, voudront savoir: comment cela a-t-il été possible? Qui est responsable? Que peut-on faire?

Un intérêt renouvelé pour le réalisme en tant qu'approche esthétique, un engagement plus sérieux et plus engagé avec la vie et le destin de masses de personnes en particulier, lié à une opposition politique de plus en plus ouverte au statu quo, doit en résulter.

Il existe une vaste pression refoulée qui s'accroît dans la société, y compris une pression créative refoulée. Nombreux sont ceux qui sont confus, isolés, incapables de trouver leur voix ou leur place ou qui ne sont pas autorisés – ou pas assez confiants – à se faire connaître et à faire connaître leurs pensées et sentiments les plus profonds. Tout ne changera pas du jour au lendemain, mais la destruction des préjugés existants, y compris l'anticommunisme et les illusions dans le Parti démocrate, aura néanmoins lieu. Les artistes et autres personnes trouveront leur voie en s'orientant vers la reconstruction complète et radicale de la société.

(Article paru en anglais le 27 mars 2020)