La classe ouvrière, le socialisme et la lutte contre la pandémie

Dans le Programme de transition, le document fondateur de la Quatrième Internationale, Léon Trotsky a décrit les grèves avec occupation qui ont éclaté aux États-Unis en 1936-1937, en pleine Grande Dépression, comme l’expression de «l’aspiration instinctive des ouvriers américains pour s’élever au niveau des tâches que l’histoire leur assigne».

Cette vision du grand stratège du socialisme international du XXe siècle fournit un cadre historique pour comprendre la signification de l’éruption des grèves sauvages et des actions de protestation des travailleurs d’Instacart, d’Amazon et de Whole Foods. On a également signalé des manifestations de travailleurs de General Electric dans le Massachusetts, de travailleurs de Perdue dans le Kentucky et d’infirmières à San Francisco. Toutes ces actions furent menées en réponse à la subordination criminelle de la sécurité des travailleurs aux profits des entreprises.

La caractéristique de toute grande crise est qu’elle met à nu les contradictions qui se sont accumulées et ont été étouffées pendant des décennies. Tout ce qui est arriéré, anachronique, corrompu et, au sens le plus profondément objectif, absurde et même irrationnel dans l’organisation économique, la structure sociale, la direction politique et l’idéologie dominante de la société existante – est mis à nu brutalement et complètement.

Ce qui était glorifié est soudain méprisé. Les héros dont on louait les réalisations deviennent des objets de mépris universel. La vue de ceux qui représentent l’establishment au pouvoir, ou sont considérés comme ses apologistes, suscite chez des masses de gens un sentiment d’indignation, de colère et de dégoût.

La pandémie est une telle crise. En quelques semaines seulement, elle a discrédité aux yeux de millions de personnes l’ordre social, politique et économique existant. Les États-Unis, de loin le pays le plus riche du monde, qui possèdent les plus grandes banques, les plus grandes sociétés et le plus grand nombre de milliardaires, se sont avérés incapables d’organiser la moindre chose approchant d’une réponse efficace à la maladie.

Il n’y eut aucun plan pour ralentir et arrêter la propagation du virus COVID-19. Le danger d’une pandémie mortelle avait fait l’objet de nombreuses études médicales et de rapports gouvernementaux ces deux dernières décennies. On a minimisé et ignoré leurs avertissements. Pour un système économique et politique dont le premier objectif est l’enrichissement d’une oligarchie parasitaire, le détournement de ressources financières vers des domaines de recherche et de production ne générant pas de profits élevés était considéré comme une perte de temps et d’argent.

On voit aujourd’hui les résultats d’une politique sociale réactionnaire dans les zones de mort qui s’étendent alors que la pandémie se propage à New York, Boston, Detroit, Chicago, la Nouvelle-Orléans et Los Angeles. Aucun État, aucune grande ville ne peut s’attendre à être épargné. Les zones rurales, qui n’échapperont pas à la pandémie, manquent souvent des installations les plus rudimentaires pour faire face aux infections de masse.

Les États-Unis dépensent des centaines de milliards aux armements les plus avancés pour leurs multiples guerres dans diverses parties du monde mais ne peuvent donner des ventilateurs à leurs hôpitaux ou des masques et autres équipements de protection à leur personnel sanitaire. Les tests nécessaires pour suivre et contrer le virus ne sont pas disponibles. Des milliers et des milliers de personnes qui se plaignent de symptômes associés au coronavirus sont incapables de savoir avec certitude si elles sont infectées ou non.

Les médecins, les infirmières et tous ceux qui apportent un soutien essentiel aux patients travaillent 15 à 18 heures par jour et sont eux-mêmes en danger constant de contracter la maladie. Les lits d’hôpitaux nécessaires aux malades ayant désespérément besoin de traitement n’existent pas. Les morgues sont bondées. On prive même les morts de la dignité qui leur revient.

La crise a mis en évidence les intérêts irréconciliables incorporés dans la société américaine. Il n’y a pas mensonge plus grand que celui du «nous (c’est-à-dire les capitalistes et les travailleurs) sommes tous dans le même bateau». Non, «nous» ne le sommes certainement pas! L’élite financière et industrielle au pouvoir et la classe ouvrière vivent cette crise de manière absolument différente, et leurs préoccupations et priorités sont diamétralement opposées.

Depuis le début, la principale préoccupation de l’élite financière et des sociétés – et de ses larbins politiques Démocrates et Républicains – a été de protéger des retombées économiques de la pandémie ses richesses et le système de profit capitaliste sur lequel elles reposent. Ce n’est pas le taux d’infection et le nombre croissant de morts qui ont poussé l’Administration Trump et le Congrès à agir, mais la chute soudaine et massive de la valeur des actions à Wall Street.

Comme en 2008, mais à plus grande échelle encore, la classe dirigeante a exigé l’injection immédiate de billions de dollars dans les marchés financiers et les coffres des sociétés. Ces mots toujours utilisés pour refuser des augmentations de salaire aux travailleurs et justifier la réduction massive des dépenses pour les services sociaux essentiels, «il n’y a pas d’argent», on ne les a pas entendus dans les couloirs du Congrès. Celui-ci a voté l’octroi de sommes d’argent illimitées aux banques et aux sociétés, sans aucune restriction ou surveillance significative de l’utilisation des fonds. Plus important encore, le sauvetage de six mille milliards de dollars – la deuxième opération de ce type en un peu plus de dix ans – fut mis en œuvre sans empiéter de la façon la plus infime sur la propriété et la richesse des capitalistes. Quant à l’écrasante majorité de la population, les sommes consacrées à ses besoins représentaient une fraction insignifiante du plan de sauvetage du Congrès.

La classe dirigeante eut un soupir de soulagement. Une fois le plan de sauvetage voté, le casino de Wall Street s’est rapidement remis en marche et la valeur des actions a augmenté, en quelques jours, de 20 pour cent. Mais les milliers de milliards déboursé par le Congrès bipartite – une démonstration d’unité à laquelle le sénateur Bernie Sanders a dûment participé – ont intensifié la crise économique sous-jacente, engendrée par des décennies de parasitisme capitaliste associé au processus de financiarisation – c’est-à-dire une séparation toujours plus grande entre la création d’argent et le processus de production proprement dit. Même si les économistes bourgeois nient avec véhémence la théorie marxiste de la valeur-travail, aucune économie capitaliste ne peut survivre sans la dépense de la force de travail de la classe ouvrière. Comme Marx l’a noté succinctement, «N’importe quel enfant sait que toute nation crèverait qui cesserait le travail, je ne veux pas dire pour un an, mais ne fût-ce que pour quelques semaines».

Ainsi, on a mis en avant l’exigence d’un retour rapide au travail. La nouvelle formule de l’heure était: «Le remède à la pandémie ne peut être pire que la maladie». Ignorant les avertissements explicites des experts sur la pandémie, Trump a déclaré que les travailleurs devraient être de retour au travail dans les deux semaines. Le fait que cette décision irresponsable, si elle était mise en œuvre, coûterait des centaines de milliers de vies, était considéré par Trump comme indifférent.

Mais c’est précisément sur cette question que le conflit profond et irréconciliable entre les intérêts et objectifs de la classe capitaliste et ceux de la classe ouvrière a éclaté au grand jour.

L’exigence capitaliste – soutenue par une grande partie des médias – d’une reprise prématurée et dangereuse du travail est totalement opposée à l’insistance de la classe ouvrière qu’il faille étouffer la pandémie ; c’est à dire arrêter la production non essentielle et observer strictement les procédures de sécurité pour protéger les travailleurs dont le travail est essentiel, dans leur intérêt comme dans celui du public qu’ils servent. Même si l’Administration Trump a maintenant – devant l’augmentation exponentielle du taux d’infection et celle rapide du nombre de décès – renoncé à appeler à un retour rapide au travail, les intérêts patronaux continuent de priver les travailleurs qui fournissent des services essentiels, les conditions de sécurité dont leur vie même dépend.

Le débrayage et les actions de protestation des travailleurs d’Instacart, d’Amazon et de Whole Foods, et d’autres sections de la classe ouvrière, ne révèlent pas seulement la polarisation des classes dans la société. Elles sont une première expression des efforts croissants de la classe ouvrière pour avancer une solution progressiste à cette crise, une solution qui procède des besoins objectifs de l’humanité tout entière.

Il ne fait aucun doute que la grande masse de la classe ouvrière soutient les actions des travailleurs d’Instacart, Amazon et Whole Foods. Pour mobiliser et organiser ce soutien, nous encourageons les travailleurs à former des comités de base pour coordonner leurs luttes et construire la plus grande unité possible entre toutes les sections de la classe ouvrière.

La grève exige une nouvelle orientation politique. Il est nécessaire de rompre avec le système bipartite capitaliste des Républicains et des Démocrates, qui est totalement redevable à la classe capitaliste. Il est vital que ce mouvement, qui insiste sur la priorité absolue de la vie sur les profits, prenne une orientation politiquement consciente, c’est-à-dire socialiste. La lutte contre la pandémie est inséparablement liée à la lutte de la classe ouvrière contre le capitalisme.

À cette fin, le Parti socialiste de l’égalité avance les revendications suivantes:

  • L’abrogation du plan de sauvetage de Wall Street et des grandes sociétés et la redirection immédiate des ressources financières et industrielles vers la lutte contre la pandémie. La fourniture à tous les travailleurs de la santé, des services et de l’industrie, de tous les équipements nécessaires pour servir dans des conditions sûres les personnes touchées par le virus et la société dans son ensemble.
  • Il faut retirer le profit des services médicaux ; nationaliser l’ensemble des soins de santé et de l’industrie pharmaceutique, sans indemnisation des grands actionnaires et des dirigeants de sociétés et les mettre sous le contrôle démocratique des travailleurs, des scientifiques et des chercheurs.
  • Nationaliser Amazon et les autres industries de services vitaux.
  • Pas de réduction ou de perte de salaire pour les travailleurs qui sont licenciés ou dont les heures de travail sont réduites, pendant toute la durée de la pandémie.
  • Il faut initier une collaboration mondiale des scientifiques et des chercheurs dans une lutte mondiale contre la pandémie ; mettre fin aux dépenses de guerre et investir des milliards dans la lutte contre les maladies, le réchauffement climatique et d’autres menaces existentielles pour la vie sur cette planète.

En avançant ce programme, nous déclarons ouvertement que sa réalisation est liée au transfert du pouvoir politique à la classe ouvrière, soutenue par toutes les forces progressistes de la société.

Cette déclaration se concentre sur l’évolution aux États-Unis. Mais la pandémie est une crise mondiale et les mêmes questions sociales et politiques sont soulevées dans chaque pays. Tous les pays – et beaucoup disposent de ressources ne représentant qu’une fraction de celles des États-Unis – passent par la tragédie de cette pandémie. C’est pourquoi la lutte contre la pandémie nécessite l’unité de la classe ouvrière à l’échelle mondiale. Il n’y a dans cette lutte aucune place pour le chauvinisme national et la politique de grandes puissances.

Il y a un siècle, à la veille de la Première Guerre mondiale, la socialiste révolutionnaire Rosa Luxembourg a déclaré que l’alternative à laquelle l’humanité était confrontée était : le socialisme ou la barbarie.

Aujourd’hui, l’alternative qui se présente est : le système de profit capitaliste et la mort ou le socialisme et la vie.

Nous appelons tous ceux qui reconnaissent la nécessité de cette lutte pour le pouvoir des travailleurs et le socialisme à rejoindre le Parti de l’égalité socialiste.

(Article paru d’abord en anglais 1 avril 2020)

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