COVID-19: La Subvention salariale d’urgence du Canada est conçue pour aider les entreprises et non pour protéger les revenus des travailleurs

Par Roger Jordan
16 avril 2020

Le Parlement canadien s’est réuni pour une session spéciale d’une journée samedi pour faire adopter à toute vapeur une loi du gouvernement libéral Trudeau autorisant un programme de subvention salariale à hauteur de 75 % pour les entreprises touchées par la crise de la COVID-19.

Comme pour les autres mesures financières et économiques prises par les libéraux en réponse à la pandémie, le programme de subventions est soutenu par tous les partis au Parlement, de l’opposition officielle conservatrice en passant par les Verts et les néo-démocrates.

Le programme de Subvention salariale d’urgence du Canada (SSUC), d’une valeur de 73 milliards de dollars, permettra de verser 75 % du salaire normal d’un employé, jusqu’à concurrence de 847 dollars par semaine, aux entreprises qui ont subi ou subiront une baisse de 15 % de leurs revenus en mars et de 30 % dans les mois suivants.

Le programme est rétroactif au 15 mars et devrait durer trois mois au total. Toutefois, les paiements ne commenceront à être versés aux employeurs que dans quatre à six semaines. Par conséquent, les travailleurs ne recevront pas d’argent avant la mi-mai ou même avant la fin du mois de mai.

La subvention salariale est universellement saluée par l’establishment politique et les médias du monde des affaires comme étant nécessaire pour sauver des emplois et aider les petites entreprises à faire face aux difficultés. La réalité est que les lobbys du monde des affaires ont exercé de fortes pressions en faveur de ce programme, et qu’il a été expressément conçu pour répondre aux besoins des entreprises les plus grandes et les plus rentables, soucieuses de maintenir leur main-d’œuvre largement ou totalement intacte. Les grandes entreprises, y compris les filiales canadiennes d’acteurs mondiaux comme les constructeurs automobiles Ford, GM et Fiat-Chrysler, pourront se prévaloir du programme, en utilisant les fonds publics pour couvrir leur masse salariale.

De plus, tout en n’offrant qu’un palliatif aux travailleurs, le programme de subventions salariales des libéraux fournit au gouvernement un camouflage politique dont il a grand besoin. Il sert à masquer le fait que le principal objectif du paquet de mesures économiques d’urgence du gouvernement, déclenché par la COVID-19, a été de renflouer les banques et les marchés financiers, afin de sauvegarder la richesse et les investissements de l’élite capitaliste canadienne.

Rien dans la législation sur les subventions salariales n’empêche les entreprises d’utiliser l’aide du gouvernement pour imposer d’énormes réductions de salaire, puisqu’il n’est pas nécessaire de couvrir les 25 % de salaire restants. Il n’y a pas non plus de mécanisme pour empêcher les entreprises de licencier leurs travailleurs lorsque les subventions salariales prendront fin.

Le premier ministre Justin Trudeau, dans son discours à la Chambre des communes présentant ce projet de loi, a voulu se présenter comme un commandant militaire menant au combat une nation unie. Bien qu’il concède que la lutte contre la COVID-19 n’est pas une «guerre», Trudeau invoque cyniquement les Canadiens qui luttent sur la «ligne de front» au foyer, dans les hôpitaux et dans la communauté. Il compare leur détermination à celle des milliers de Canadiens qui ont combattu et sont morts il y a 103 ans ce mois-ci lors de la bataille de la crête de Vimy, lors de la Première Guerre mondiale – un événement par la suite salué comme une grande victoire canadienne dans le cadre de la campagne menée par l’élite dirigeante pour imposer la conscription face à une opposition massive au Canada.

«Alors que le Canada est confronté à cette crise, a entonné Trudeau, nous sommes tous appelés à servir, à nous battre pour chacun de nos concitoyens et avec eux... Notre travail en tant que Canadiens est de défendre la dignité et le caractère sacré de chaque vie humaine, riche ou pauvre, jeune ou vieux, malade ou en bonne santé. C’est notre devoir, sans réserve.»

Si on laisse de côté la combinaison nauséabonde de démagogie nationaliste et militariste, qui jusqu’il y a quelques années encore était réservée aux personnes comme l’ancien Premier ministre conservateur Stephen Harper, l’invocation pompeuse de l’unité nationale par Trudeau est un mensonge. Chaque mesure prise par son gouvernement, avec le soutien des partis de l’opposition, ne sert qu’à protéger les intérêts des banques, des super-riches et des grandes entreprises, tout en rationnant la classe ouvrière et le système de soins de santé surchargé.

À ce jour, le gouvernement, la Banque du Canada et d’autres institutions publiques ont fait passer quelque 650 milliards de dollars entre les mains des banques et des grandes entreprises, par le biais d’une myriade de mesures. Parmi celles-ci figurent un programme de 200 milliards de dollars de la Banque du Canada pour combler des dettes risquées de l’État et des entreprises, un programme de la Société canadienne d’hypothèques et de logement pour acheter 150 milliards de dollars d’hypothèques bancaires, une réduction de moitié des besoins en capitaux des grandes banques, ce qui a immédiatement gonflé leur bilan de 150 milliards de dollars, et des milliards de dollars de reports d’impôts.

Alors qu’aucune ressource n’est épargnée pour les banques et les grandes entreprises, près de 6 millions de travailleurs sont contraints de demander une aide gouvernementale misérable, que ce soit sous la forme de l’assurance-emploi ou de la nouvelle Prestation canadienne d’urgence (PCU). Les bénéficiaires de la PCU devraient recevoir une maigre somme de 2000 dollars par mois pendant un maximum de quatre mois, une somme qui ne couvre même pas le coût moyen d’un appartement d’une seule pièce dans de nombreux grands centres urbains. De plus, en raison d’une série de lacunes et d’exigences bureaucratiques, des estimations prudentes suggèrent que des centaines de milliers de travailleurs n’ont toujours droit à aucune aide gouvernementale.

Ces maigres rations ont été mises en œuvre en étroite consultation avec les syndicats, qui, comme le NPD, saisissent l’occasion de la crise de la COVID-19 pour se tourner davantage vers la droite et approfondir leur collaboration déjà étroite avec le gouvernement Trudeau. Le président du Congrès du travail du Canada (CTC), Hassan Yussuff, qui a appelé à un «front de collaboration» avec les employeurs, a tenu une série de délibérations corporatistes à huis clos avec le gouvernement Trudeau et la Chambre de commerce du Canada au cours des deux premières semaines de mars pour aider à formuler la réponse d’Ottawa.

Pratiquement rien n’a été fait pour le système de soins de santé délabré. Le gouvernement Trudeau n’a annoncé que 3 milliards de dollars de dépenses de santé supplémentaires, dont les deux tiers seront acheminés à des entreprises privées promettant de fabriquer des masques, des respirateurs et d’autres fournitures médicales, mais qui n’ont offert aucun calendrier de livraison pour ces équipements dont le besoin est urgent. Pendant ce temps, les travailleurs de la santé dans les hôpitaux, les cliniques et les établissements de soins de longue durée sont contraints de travailler sans équipement de protection individuelle (ÉPI) ou avec un équipement inadéquat, mettant ainsi leur vie, celle de leur famille et de leurs patients en danger. Les gouvernements provinciaux et territoriaux continuent de rationner les tests de la COVID-19, les refusant souvent même aux travailleurs médicaux de première ligne.

Parler dans ces conditions de défendre la «dignité et le caractère sacré» de toute vie, que la personne soit «riche ou pauvre», est une fraude criminelle. Si le souhait de Trudeau de servir en tant que commandant en chef de la nation était réel pour un instant, lui et ses ministres devraient être traduits en cour martiale pour trahison.

L’attitude de l’élite dirigeante à l’égard de la santé de la population a été résumée dimanche par la ministre de l’Emploi, du Développement de la main-d’œuvre et de l’Inclusion des personnes handicapées, Carla Qualtrough. Se référant à son précédent rôle de ministre des marchés publics entre 2017 et novembre 2019, elle a déclaré à Global News que son ministère est «très concentré... sur les marchés publics de la Défense, sur l’obtention des navires que la Garde côtière et la Marine ont de besoin, – c’est-à-dire sur le renforcement de la machine de guerre de l’impérialisme canadien – et que le renouvellement des stocks d’ÉPI du Canada «n’est pas une priorité absolue.»

Alors même que Trudeau offrait son sermon de consolation à la nation, les grandes entreprises et certaines sections de l’establishment politique poursuivaient leur campagne pour une «réouverture» précipitée de l’économie dans des conditions où la pandémie continue de faire rage et n’est pas maîtrisée. Deux jours avant que Trudeau ne s’adresse au Parlement, le gouvernement de l’Ontario a créé un comité pour la reconstruction économique chargé de préparer un plan pour la levée des restrictions sur les entreprises «non essentielles». Pendant ce temps, le premier ministre du Québec, François Legault, encouragé par la principale organisation patronale de la province (le Conseil du Patronat), a soutenu dans ses mises à jour de jeudi et vendredi sur la COVID-19 qu’il y aurait peu de risques pour la santé publique si le travail reprenait immédiatement dans le secteur de la construction et d’autres industries.

Le grand mensonge politique selon lequel la réponse de l’élite au pouvoir à la crise de la COVID-19 est menée pour protéger «tous les Canadiens» est facilité par les soi-disant partis d’opposition au Parlement. Lors du débat de samedi, Andrew Scheer pour les conservateurs, Yves-François Blanchet pour le Bloc Québécois, Jagmeet Singh pour les néo-démocrates et Elizabeth May pour les Verts ont tous fait l’éloge de la loi sur les subventions salariales et de la réponse du gouvernement à la pandémie de la COVID-19 en général. May et Singh, en particulier, ont souligné qu’ils étaient heureux de l’étroite coopération de leur parti avec le gouvernement Trudeau.

Lorsque des critiques sont formulées, elles sont creuses étant donné la participation étroite de tous les partis à l’assaut lancé depuis des décennies contre l’universalité des soins de santé publics, les emplois et le niveau de vie des travailleurs. Scheer a ainsi critiqué la lenteur de la réaction des libéraux à la pandémie, soulignant que jusqu’au début du mois de mars, le gouvernement affirmait encore que la menace posée par COVID-19 était faible. Le leader conservateur du Sénat, Don Plett, a attaqué le gouvernement pour son refus d’appliquer des contrôles plus stricts sur les passagers en provenance de Chine.

L’incapacité du gouvernement canadien à réagir en temps voulu à la COVID-19, qui a entraîné la perte de deux mois vitaux, est évidente aux yeux de tous. Mais ses principaux échecs résident, et continuent de résider, dans son refus de mobiliser les ressources de la société, à commencer par les vastes avoirs de l’élite des entreprises, pour renforcer le système de santé et fournir aux travailleurs médicaux le matériel et les équipements de protection nécessaires pour leur permettre de prodiguer des soins, tout en se préservant eux-mêmes, leurs patients et les membres de leur famille de l’infection. Plus fondamentalement, ces échecs sont liés à la priorité accordée par tous les partis parlementaires au profit privé sur les vies humaines.

Cette politique criminellement irresponsable ne peut être inversée que par l’intervention indépendante de la classe ouvrière. Les travailleurs doivent se battre pour obtenir le plein salaire de tous ceux qui sont licenciés ou incapables de travailler à cause de la pandémie, y compris les travailleurs de l’économie des petits boulots et contractuels. Les travailleurs essentiels doivent recevoir tout l’ÉPI et les autres équipements dont ils ont besoin pour travailler dans un environnement sûr, et des milliards de dollars doivent être consacrés au renforcement du système de soins de santé. Il ne doit pas y avoir de retour au travail tant que la pandémie n’est pas maîtrisée et que l’équipement de protection, le personnel et des systèmes de dépistage universel systématique et de suivi des contacts infectés, ne sont pas en place afin d’assurer des soins en temps utile pour tous ceux qui en ont besoin.

Ces exigences immédiates sont incompatibles avec l’ordre social actuel, qui est basé sur la garantie des profits des entreprises au détriment de la vie humaine. La lutte pour leur mise en œuvre doit donc être liée à la lutte pour un gouvernement ouvrier engagé dans des politiques socialistes.

(Article paru en anglais le 14 avril 2020)

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