L’American Historical Review publie une lettre de Tom Mackaman et David North sur le Projet 1619

23 avril 2020

Voici le texte d’une lettre écrite par Tom Mackaman, un journaliste et historien du World Socialist Web Site, et David North, président du comité de rédaction international du World Socialist Web Site. Elle fut publiée dans le numéro d’avril de l’American Historical Review (AHR), la principale revue américaine des historiens universitaires. La lettre répondait à une chronique du rédacteur en chef de l’AHR, Alex Lichtenstein, publiée dans le numéro de février de cette revue, et défendant le « Projet 1619 » du New York Times. Cette chronique attaquait le WSWS, et les historiens qu’il avait interviewés, pour leurs critiques du «recadrage» raciste de l’histoire américaine par ce projet.

Dans le numéro actuel de l’AHR, on trouve également des lettres qui critiquent Lichtenstein de la part des historiennes Victoria Bynum et Dolores Janiewski, toutes deux interviewées par le World Socialist Web Site, et une lettre de Sean Wilentz qui, avec quatre historiens interviewés par le WSWS – Bynum, James McPherson, James Oakes et Gordon Wood – avait écrit en décembre au New York Times Magazine pour lui demander de corriger les erreurs et distorsions historiques du ‘projet 1619’. Ces lettres sont suivies d’une réponse évasive de Lichtenstein.

AUX RÉDACTEURS EN CHEF :

Ayant longtemps apprécié les travaux académiques d’Alex Lichtenstein, nous sommes déçus par le ton et le contenu de son éditorial défendant le Projet 1619 du New York Times dans l’ AHR de février. Il élude les critiques du Projet faites par le World Socialist Web Site et attaque grossièrement certains des universitaires que le WSWS a interviewés – Victoria Bynum, James McPherson, James Oakes et Gordon Wood.

Lichtenstein écrit que Wood «semble surtout affligé du fait que le Projet 1619 n’a pas sollicité son avis». Il soutient que Bynum, auteur de l’ouvrage phare Free State of Jones, est «surtout connue pour son attention aux lueurs de sentiments antiesclavagistes chez les blancs du Sud» (c’est nous qui soulignons), comme si le fait qu’une proportion importante de blancs du Sud ait pris les armes contre la Confédération, contribuant ainsi à assurer sa défaite, était une question insignifiante. Quant à Oakes, Lichtenstein affirme que le double lauréat du prix Lincoln «ne tire pas vraiment directement sur le Projet 1619». Il n’en est pas ainsi. Dans son interview, Oakes a fait une critique cinglante du projet 1619.

Lichtenstein se moque de ces historiens en les qualifiant de «groupe hétéroclite» et de «bande des quatre». Il affirme qu’ils ont été chagrinés par le fait que le Times «pratique l’histoire sans licence » et «consulte les mauvais historiens» (souligné dans l’original).

L’objection faite par les historiens interrogés par le WSWS au Projet 1619 n’est pas que ses auteurs «pratiquent l’histoire sans licence» mais qu’ils concoctent un récit historique sans faits.

Nikole Hannah-Jones, journaliste au Times et initiatrice du projet, et ses soutiens sur Twitter se sont livrés à un «race-baiting» de ces historiens, ainsi que du WSWS, pour avoir critiqué son travail. Lichtenstein y fait allusion, il écrit que «comme de nombreux critiques s’empressent de le constater, tous ces historiens sont blancs», ajoutant qu’«en principe, bien sûr, cela ne devrait en rien invalider leurs points de vue». Alors, pourquoi le déclarer? L’insinuation est que la race de quelqu’un détermine sa compréhension de l’histoire. Il est malheureux que nous devions même souligner que deux des universitaires interrogés par le WSWS (Adolph Reed Jr. et Clayborne Carson) sont afro-américains.

Lichtenstein prétend qu’il n’y a vraiment rien en jeu dans la présentation par le Times des deux révolutions américaines d’un point de vue racial. Il conclut: «Bien que Hannah-Jones soit peut-être coupable de surestimation, il s’agit plus d’une question d’accent que d’une interprétation correcte ou incorrecte».

La critique du Projet 1619 par le WSWS ne porte pas sur des interprétations contradictoires de faits bien établis. Ce projet est une parodie de l’histoire. Les essais et interviews publiés par le WSWS ont démontré que le Times et Hannah-Jones avançaient un récit basé sur la race, s’appuyant sur des distorsions, des semi-vérités et la falsification d’événements historiques.

Les arguments d’Hannah-Jones sont les suivants: a) la Révolution américaine était une contre-révolution dont le but était de protéger l’esclavage contre l’émancipation britannique; b) Lincoln était raciste, et la Guerre de Sécession n’était guère liée au mouvement pour l’abolition de l’esclavage; c) les Afro-Américains ont combattu seuls face à un racisme implacable reposant sur la doctrine universellement populaire de la suprématie blanche; d) le racisme et l’esclavage sont les éléments essentiels de l’exception américaine; et par conséquent (et plus important que tout), e) toute l’histoire américaine est essentiellement la lutte entre la race blanche et la race noire. Les forces motrices de l’histoire américaine ne sont pas les processus socio-économiques qui donnent lieu à des conflits de classe, mais plutôt les haines raciales éternelles et supra-historiques.

Le Projet 1619 ignore ou minimise les événements et les acteurs qui contredisent ce récit. Frederick Douglass et Martin Luther King n’y apparaissent pas, et les mouvements abolitionnistes et des droits civiques n’y trouvent qu’une référence passagère. On n’y mentionne pas le mouvement ouvrier. Il est impossible de présenter un récit cohérent de l’expérience afro-américaine de ces 150 dernières années en dehors de l’histoire des conflits de classe aux États-Unis et du développement de son mouvement ouvrier multiracial.

Lichtenstein essaie de faire passer pour largement accepté ce qui est en fait une généralisation contestée et intenable: «l’esclavage et le racisme sont à l’origine de “presque tout ce qui a vraiment rendu l’Amérique exceptionnelle”». Cela ne peut être vrai, car ni l’esclavage ni le racisme sont propres à l’Amérique. Tous deux ont existé dans d’innombrables sociétés, de l’antiquité jusqu’à l’époque moderne. Le «caractère exceptionnel» de l’histoire américaine est lié à l’émergence du capitalisme en tant que système économique mondial qui est venu au monde, comme l’a dit Marx, « dégoulinant de sang et de saleté par tous ses pores, de la tête aux pieds ». Toutes les brutalités du Nouveau Monde, à commencer par l’extermination de la population autochtone, sont sorties de ce processus.

Aucun historien sérieux ne conteste que l’esclavage est un élément essentiel de l’histoire américaine. Mais le caractère unique de cette tragique expérience est qu’elle a donné naissance au mouvement antiesclavagiste le plus intransigeant que le monde ait jamais connu; et que l’esclavage fut détruit dans une guerre civile où à peu près autant d’Américains ont péri que dans toutes les autres guerres américaines réunies. A la suite de cette guerre furent adoptés trois amendements constitutionnels qui ont transformé le statut juridique des anciens esclaves et considérablement étendu les droits démocratiques de tous les citoyens. Une grande partie de la promesse d’égalité fut trahie. Mais cela n’enlève rien à la signification historique de la guerre de Sécession et de la présidence d’Abraham Lincoln, qui a déterminé à un degré extraordinaire le développement économique, social, politique et culturel ultérieur des États-Unis.

Le Projet de 1619 avance une perspective basée sur la race qui est, tant dans ses fondements théoriques que dans sa perspective politique, intellectuellement intenable. Lichtenstein indique qu’il sait que c’est le cas, en écrivant: «Les marxistes peuvent trouver déconcertante la substitution de la “race” aux relations de classe».

Oui, nous le trouvons, et pour cause. Comme l’a noté George Lukács dans «La destruction de la raison», son étude des origines intellectuelles du fascisme, «le biologisme en philosophie et en sociologie a toujours été à la base des tendances philosophiques réactionnaires». Il est grand temps de procéder à un examen intense et critique des intérêts politiques et sociaux qui sous-tendent la fixation contemporaine sur la catégorie non scientifique de l’identité raciale, et son utilisation comme un bélier contre la véritable recherche historique.

TOM MACKAMAN

King's College, Wilkes-Barre, Pennsylvanie

DAVID NORTH

Président du comité de rédaction international du World Socialist Web Site

(Article paru d’abord en anglais 20 avril 2020)