Le gouvernement canadien envoie l'armée dans des centres de soins alors même qu'il presse pour un retour prématuré au travail

Par Roger Jordan/author]Keith Jones
28 avril 2020

Les deux provinces les plus peuplées du Canada, l'Ontario et le Québec, ont demandé que l'armée soit mobilisée pour les aider à faire face aux conditions catastrophiques dans les établissements de soins de longue durée. Le Québec a demandé 1000 soldats, en plus des 150 membres des forces armées canadiennes qui y sont déjà déployés. L'Ontario demande le soutien de l'armée dans cinq maisons de soins particulièrement touchées.

Les appels à une intervention de l’armée sont lancés alors même que les gouvernements du Québec et de l'Ontario, leurs homologues dans tout le pays, et l'élite des entreprises canadiennes mènent une campagne de plus en plus agressive pour un retour prématuré au travail et la «réouverture» des services et des entreprises non essentiels.

Au cours de la semaine dernière, cette campagne est passée à la vitesse supérieure, alors que le nombre total de cas de coronavirus est passé à plus de 43.500 et que le nombre de décès dus au COVID-19 a augmenté à 2294. Les résidents des établissements de soins de longue durée représentent plus de la moitié du total des décès.

Les appels à l'intervention de l’armée lancés par le premier ministre de l'Ontario Doug Ford et par celui du Québec François Legault sont un aveu tacite de l'état déplorable du système de santé et des services sociaux, qui sont au bord de l'effondrement après des décennies d'austérité. Mais quelle que soit l'ampleur de l'aide fournie par les forces armées, l'élite au pouvoir ne mobilise pas les militaires dans le but de sauver des vies. Cette demande s'inscrit plutôt dans une offensive politique visant à donner l'impression que les gouvernements maîtrisent la situation, afin que la campagne téméraire de retour au travail, qui risque la vie de centaines de milliers de travailleurs et de leurs familles et l'effondrement total du système de soins de santé, puisse se poursuivre face à une opposition de masse.

Bien que Ford ait officiellement annoncé jeudi que les services «non essentiels» en Ontario resteront fermés jusqu'au 6 mai et que l’état d'urgence sera maintenu jusqu'au 12 mai, d'énormes pans du secteur manufacturier jugés «essentiels» se préparent à rouvrir. Les usines automobiles de Toyota et Fiat-Chrysler et les usines de pièces automobiles de Magna, qui emploient collectivement des dizaines de milliers de travailleurs, devraient rouvrir durant la semaine du 4 mai. D'autres sites de production n'ont même pas été fermés en raison de la définition vague de ce qui constitue un «service essentiel» d’après le gouvernement Ford.

Les gouvernements poussent pour la réouverture de l'économie alors que la pandémie fait rage de manière incontrôlée

Dans le Québec voisin, Legault a déjà levé l'interdiction des travaux de construction résidentielle, qui n'avait été imposée qu'après de vastes manifestations des travailleurs. Le premier ministre populiste de droite s'est engagé à annoncer la semaine prochaine une stratégie globale visant à lever le reste des restrictions.

Des conditions similaires prévalent en Alberta, où les secteurs du pétrole et du gaz ont été autorisés à continuer à fonctionner sans entrave, malgré le fait que des groupes importants de travailleurs vivent et travaillent dans des espaces restreints.

En Saskatchewan, où d'importantes industries comme celles de l'exploitation du pétrole et de la potasse n'ont jamais fermé, le gouvernement de droite de Scott Moe est devenu, jeudi, le premier gouvernement provincial à présenter un plan officiel de réouverture de l'économie. Certaines entreprises fermées seront autorisées à ouvrir leurs portes le 4 mai dans le cadre d'un plan en cinq étapes que Moe a justifié en disant que la Saskatchewan avait réussi à «aplatir la courbe».

Dans une tentative cynique de donner une certaine couverture à la politique criminelle de son gouvernement, Moe a cherché à présenter sa stratégie comme prudente et modérée, déclarant: «Si nous agissons trop rapidement, nous risquons d'accroître la propagation de COVID-19. Si nous agissons trop lentement, nous risquons de causer des dommages permanents aux moyens de subsistance de milliers de personnes en Saskatchewan.»

Ce sont de fausses alternatives, motivées par la détermination de l'élite au pouvoir de commencer à extraire des profits des travailleurs dès que possible, sans aucun égard pour la vie humaine. Ce n'est pas le confinement en cours qui menace les moyens de subsistance de milliers de travailleurs et de propriétaires de petites entreprises en Saskatchewan et de millions d'autres à travers le Canada. Ce sont plutôt les politiques de la classe dirigeante. Elle n'a fait aucun préparatif en vue de la pandémie. Et depuis que l'Amérique du Nord est devenue l'épicentre de la pandémie de COVID-19 en mars, ses laquais politiques se sont concentrés sur le sauvetage des banques et des grandes entreprises à hauteur de centaines de milliards de dollars.

La volonté criminellement irresponsable de rouvrir l'économie dans des conditions où pratiquement rien n'a été fait pour renforcer le système de santé délabré du Canada, les niveaux inadéquats de dépistage et de recherche des contacts représentent une menace encore plus grande pour les moyens de subsistance et le bien-être des travailleurs et de leurs familles.

Cette semaine, la Dre Theresa Tam, médecin en chef du gouvernement fédéral, a déclaré que la capacité de dépistage du coronavirus au Canada devrait être triplée pour atteindre 60.000 tests par jour pour être en mesure de rouvrir l'économie en toute sécurité. Même avec de tels niveaux de tests, que les provinces ne semblent pas vouloir atteindre, cela signifierait que seulement 1,8 million de Canadiens, soit à peine 5% de la population, pourraient être testés chaque mois.

Pendant ce temps, dans les secteurs des soins de santé et des soins de longue durée, des infirmières, des médecins et d'autres membres du personnel courageux et dévoués sont contraints de risquer leur vie en raison du manque d'équipements de protection individuelle de base.

Les conséquences sanitaires désastreuses qui attendent des millions de travailleurs s'ils sont contraints de reprendre leur travail dans des conditions de protection de la santé et de la sécurité réduites ou inexistantes sont visibles dans les installations où le virus s'est déjà propagé. Dans l'usine de conditionnement de viande de Cargill, près de High River, en Alberta, 440 employés ont été infectés, et 140 autres cas sont liés à l'épidémie. Une ouvrière de 60 ans est décédée et son mari est hospitalisé dans un état grave.

À l'usine de conditionnement de viande JBS située à Brooks, en Alberta, 96 cas ont été enregistrés, ce qui a conduit l'entreprise à réduire la production à une seule équipe. Deux décès ont été reliés à l'épidémie.

Au camp de travail des sables bitumineux de Kerl Lake, au nord de Fort McMurray, en Alberta, au moins 12 travailleurs ont contracté la maladie. Des foyers importants du virus ont également été enregistrés dans deux abattoirs de volaille en Colombie-Britannique, parmi les travailleurs des transports en commun en Ontario, les travailleurs des épiceries dans tout le pays et les travailleurs de la santé.

L'élite dirigeante du Canada adopte l'«immunité collective»

Alors même que le virus se répand sur un nombre croissant de lieux de travail qui continuent à fonctionner, l'élite au pouvoir met en œuvre à toute vapeur un plan qui va inévitablement produire une explosion du nombre de cas de coronavirus lorsque les travailleurs commenceront à se rassembler dans les usines, les bureaux et les transports publics bondés à travers le pays.

Cela équivaut à une politique d'«immunité collective». Les travailleurs reçoivent l'ordre d'accepter une infection massive et même la mort comme faisant partie de la vie quotidienne «normale». Comme l'a dit Legault jeudi, «Cela peut paraître effrayant, mais une fois que les Québécois auront compris le concept d'immunité collective, ils verront que c'est la meilleure façon de se sortir de la pandémie actuelle. Le concept d'immunisation naturelle ne signifie pas que nous allons utiliser les enfants comme cobayes. Ce que nous disons, c'est que les gens qui sont moins à risque, les personnes de moins de 60 ans, peuvent obtenir une immunisation naturelle et entraver la vague.»

Ce ne sont que des mensonges. Tout d'abord, tous les gouvernements qui ont ouvertement poursuivi la stratégie de l'«immunité collective», notamment celui de Boris Johnson en Grande-Bretagne, ont été contraints de battre en retraite face à l'opposition généralisée des experts et à la montée en flèche du nombre de morts. En outre, il n'existe pas encore de preuve scientifique solide que les personnes infectées par le COVID-19 obtiennent l'immunité. Même si c’est le cas, personne ne sait combien de temps elle durera. Legault joue donc effectivement avec la vie de millions de travailleurs et de leurs familles sur la base d'une intuition et d'un désir de relancer l’accumulation de bénéfices par les entreprises.

Dès le début de la pandémie, l'élite dirigeante du Canada s'est attachée à préserver la richesse et les profits des super-riches tout en mettant les travailleurs et le système de santé sur des rations. Alors que le gouvernement fédéral de Trudeau et la Banque du Canada ont réussi à verser collectivement plus de 650 milliards de dollars dans les coffres des grandes banques et des grandes entreprises en quelques jours pour soutenir les marchés financiers et sauver les investisseurs, Ottawa a gaspillé de façon criminelle deux mois avant de prendre la moindre mesure pour soutenir les hôpitaux et le personnel médical. Ce n'est même que le 10 mars que le gouvernement fédéral a écrit aux provinces pour leur demander quels étaient leurs besoins en matière de fournitures médicales.

Le contraste est tout aussi frappant entre le soutien du gouvernement Trudeau aux grandes entreprises et aux investisseurs et l'aide dérisoire et inadéquate offerte aux travailleurs qui ont perdu leur emploi ou sont incapables de travailler en raison de la pandémie. Dans le cadre de la prestation canadienne d’urgence (PCU), ils recevront la somme imposable de 2000 dollars par mois pendant un maximum de quatre mois. Soulignant la dévastation économique subie par des millions de personnes à travers le pays, plus de 7,1 millions de personnes ont demandé la PCU à ce jour.

Les syndicats cherchent à étouffer l'opposition croissante de la classe ouvrière

Le problème auquel l'élite dirigeante est confrontée pour faire respecter son programme de retour au travail irréfléchi est que la grande majorité des travailleurs s'y oppose. Dans un sondage réalisé fin mars, 90% des personnes interrogées ont déclaré que les mesures de confinement devraient rester en place jusqu'à ce qu'une solution médicale pour le coronavirus, comme un vaccin, soit disponible (44%), ou que le système de santé soit capable de gérer une augmentation du nombre de patients (46%). Il va sans dire qu'aucune de ces conditions n'est même proche d’être remplie à l'heure actuelle.

Les protestations des travailleurs ont également augmenté, avec une série d'arrêts de travail en Ontario lancés par les travailleurs des transports en commun, les postiers et les travailleurs de l'automobile pour exiger des pratiques de travail sécuritaires. Cela s'inscrit dans une tendance internationale, les travailleurs des transports en commun, d'Amazon et d'autres services de livraison aux États-Unis et en Europe protestant contre le refus de leurs employeurs de leur fournir la protection élémentaire contre le virus alors même qu'ils accélèrent la production.

Cette nécessaire affirmation des intérêts de classe les plus fondamentaux des travailleurs ne pourra se poursuivre et se renforcer que si elle est organisée en opposition politique aux syndicats procapitalistes et au NPD, qui ont répondu à la pandémie en renforçant leur alliance avec le gouvernement libéral et les grandes entreprises.

La semaine dernière, la Fédération des enseignants des écoles secondaires de l'Ontario est devenue le dernier des quatre syndicats d'enseignants provinciaux à conclure un accord pourri de trois ans avec le gouvernement de droite de Ford. L'accord comprend la réduction des salaires réels réclamée par Ford sous la forme d'augmentations salariales inférieures au taux d'inflation pour chacune des trois prochaines années, et consacre de nombreuses coupures du gouvernement dans le domaine de l'éducation. Les quatre syndicats en sont aux dernières étapes du sabotage d'une lutte de plusieurs mois menée par les enseignants et leurs partisans, qui a vu la plus grande grève des enseignants dans la province depuis les années 1990, et qui aurait pu devenir le fer de lance d'une contestation de masse de la classe ouvrière contre le gouvernement Ford détesté, l'élite dirigeante et l'austérité capitaliste dans son ensemble.

La capitulation des syndicats d'enseignants a renforcé la main de Ford. Le premier ministre de droite est salué dans les médias d'entreprise comme une présence forte et stable pendant la crise du coronavirus. Même le «libéral» Toronto Star a titré un récent éditorial: «Doug Ford a relevé le défi du coronavirus.» L'élite dirigeante espère qu'il pourra utiliser ce capital politique pour forcer les travailleurs à retourner au travail, malgré le risque que cela représente pour leur vie.

Unifor, comme les Travailleurs unis de l'Automobile (UAW) aux États-Unis, travaille main dans la main avec les géants de l'automobile pour rouvrir leurs installations le plus rapidement possible. «Nous donnerons le feu vert à la fin de la journée si les dirigeants de nos syndicats locaux se sentent à l'aise avec cela», a déclaré le président d'Unifor, Jerry Dias, à Automotive News Canada jeudi. Jusqu'à présent, nous n'avons pas entendu ce grand tollé disant "Ne le faites pas, il est trop tôt". Nous n'avons rien entendu de tout cela.»

La collaboration éhontée des syndicats avec les politiciens et les patrons capitalistes pour risquer la vie des travailleurs souligne l'urgence pour la classe ouvrière d'intervenir pour défendre ses propres revendications afin de faire face à la pandémie et à ses retombées économiques. Ces revendications doivent inclure: des tests de masse et la recherche des contacts pour maîtriser la pandémie; la fermeture de toutes les industries non essentielles avec le versement d'un salaire complet à tous les travailleurs touchés; et la fourniture d'équipements de protection et de soins à tous les travailleurs des secteurs essentiels. Au lieu de devoir payer la crise avec leur santé et même leur vie en raison de la politique criminelle de retour au travail de l'élite au pouvoir, les travailleurs doivent lancer une offensive politique pour un gouvernement ouvrier et la transformation des banques et des grandes entreprises en services publics sous le contrôle des travailleurs afin que les vastes ressources de la société puissent servir les besoins humains et non le profit privé.

(Article paru en anglais le 25 avril 2020)

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