Un groupe de réflexion voit dans la crise du coronavirus une «opportunité» pour le militarisme allemand

Par Gregor Link
6 mai 2020

La crise économique mondiale déclenchée par la pandémie de coronavirus est devenue un catalyseur des plans de l'impérialisme allemand pour imposer son hégémonie à l'Europe et relancer sa course à la domination mondiale.

C’est ce qui est très ouvertement exprimé dans un document (en anglais) de la DGAP, un groupe de réflexion allemand influent. Sous le titre «Dissuasion et Défense en période de COVID- 19», ce document déclare: «A mesure que les retombées économiques sans précédent de cette crise commencent à se manifester, il semblerait tentant de réduire les dépenses de défense. » Mais, selon les auteurs de l'étude « la volatilité actuelle dans le monde » rendrait cela « irresponsable ».

Le principal auteur, Christian Mölling, est bien connecté dans les milieux de la politique étrangère. Avant d’être directeur de recherche et directeur de programme sécurité et défense à la DGAP, il a travaillé pour le German Marshall Fund américain et la Stiftung Wissenschaft und Politik (SWP) qui avaient publié conjointement le document programmatique (en anglais) «Nouveau pouvoir, Nouvelle Responsabilité » en 2013.

La chancelière allemande Angela Merkel (Wikipedia Commons)

«L'Europe» – c’est à dire surtout l'Allemagne – «peut encore former son propre destin», écrivent Mölling et cie. «La future présidence allemande de l'UE» offre «une véritable opportunité» pour sortir de la crise «intacte» et «peut-être encore plus forte». Pour atteindre cet objectif, les conseillers du gouvernement allemand appellent à une «stratégie globale de conflit» dans l’affrontement avec les puissances rivales, tant à l'intérieur de l'Europe que sur le plan mondial.

En vue de la présidence allemande du Conseil de l'UE en juillet, les auteurs écrivent: «Jusqu'à présent, cela pouvait ressembler à du travail de routine. Le fait que la plus grande économie de l'UE, le pays dépensant le plus en matière de défense et la deuxième plus grande force militaire de l'UE prenne le relais dans la crise donne à Berlin un levier pour déterminer les résultats sur le plan de la défense. » L'Allemagne devait utiliser son rôle dirigeant pour «protéger les principales capacités industrielles et de défense européennes» et «proposer une refonte pragmatique d'instruments tels que le Fonds européen de défense et la Coopération structurée permanente (CSP)».

La CSP est l’étape préliminaire d'une alliance militaire européenne continentale promue par l'Allemagne en particulier. À l'exception du Danemark et de Malte, tous les États de l'UE en font partie. Créée en novembre 2017, cette disposition « doit être considérée comme une réaction directe au référendum britannique de sortie de l'UE », avait déclaré Ronja Kempin de la SWP au Frankfurter Allgemeine Zeitung en 2019.

Les auteurs de la DGAP élaborent comme base des options allemandes pour une action différents scénarios d'évolution politique sur le continent européen.

Le point de départ commun de ces scénarios est une situation où «à partir de 2020, les pays européens vont probablement subir une double pression: alors que les finances publiques seront mises à rude épreuve, la nécessité de poursuivre ou même d'augmenter les investissements dans la défense demeurera à mesure que se détériore l'environnement de sécurité. »

Le document de la DGAP soutient que l'armée et les armes sont indispensables pour gérer les bouleversements politiques résultant de la crise et en même temps pour affirmer les intérêts géostratégiques allemands et européens contre les rivaux internationaux: «L'Europe ne peut pas prendre une position forte contre la Russie à l'est et négliger le sud. Il n'est pas possible pour l'Europe de se concentrer sur un seul facteur. Elle doit aborder simultanément la dissuasion, la défense et la gestion des crises. »

Le document décrit ainsi les effets d'une telle politique: « Comme certains gouvernements seront obligés de déclarer faillite, les forces restantes seront nécessaires pour des tâches de sécurité intérieure. » Cela entraînerait un manque d'investissement dans les forces armées nationales. La situation en matière de sécurité serait «tendue alors que les analystes russes présument que le seuil nucléaire a été abaissé en raison de la perte de capacités conventionnelles».

Ailleurs, il est écrit: «Compte tenu du manque de leadership américain dans la réponse mondiale au COVID-19, Pékin se positionne actuellement comme la source alternative de pouvoir souple. Pékin présente une image de contrôle et de bienveillance, livrant du matériel médical et des kits de test en Europe et ailleurs, tandis que les États-Unis sont à peine capables de gérer la crise chez eux. »

En fait, les États-Unis étaient la plus grande «source d'incertitude» du point de vue allemand. Le document de la DGAP indique qu'il est possible que la «profonde fracture de la société américaine» et «l'énorme pression que la lutte contre la pandémie exerce sur l'économie américaine» puissent conduire à un retrait politique d'Europe de la part des États-Unis.

Le résultat d'un tel scénario «Yankee s’en va» serait «un débat inter-européen sur la dissuasion nucléaire. Étant donné que l'Europe comprend des puissances nucléaires ainsi que des pays ayant signé et ratifié le traité sur l'interdiction des armes nucléaires, la cohésion interne est mise à rude épreuve. Les débats sur le budget et le nucléaire rencontrent une résistance politique dans les différents États. Cette situation paradoxale de devoir dépenser plus alors que les budgets se resserrent exacerbe les clivages politiques entre Européens. Tout comme lors de la dernière crise, les Européens ont des priorités de dépenses différentes. Des schémas de dépenses divergents ont un impact différent sur les industries de la défense en Europe. »

Du point de vue allemand, l'objectif dans cette situation devait être «d'intégrer» politiquement les pays qui ont pris du retard entre-temps. À cette fin, il convient d'élaborer un instrument politique correspondant au concept du cadre national de l'OTAN.

L'idée que la crise mondiale – malgré des défis considérables – se présentait surtout comme une opportunité pour l'impérialisme allemand constitue le fil directeur de l'étude DGAP.

Dans la perspective de grands projets d'armement européens tels que le MGCS (le char de combat franco-allemand) et le FCAS (système de combat aérien européen conjoint), le document recommande, par exemple, que le gouvernement allemand prenne l'initiative immédiatement. Cette crise «offre une chance de surmonter le sentiment national dans la coopération industrielle en matière d'organisation et de défense». Elle doit être saisie même s'il faut s'attendre à une résistance politique. L'Allemagne devrait «envisager la prochaine génération de coopération et de consolidation industrielle de défense».

Mais le nationalisme obstiné des autres pays de l'UE n'était pas le seul frein aux ambitions allemandes qui pourraient enfin être «surmontées». Un autre «obstacle» qui devait être éliminé est le «pare-feu qui sépare traditionnellement la R&D [Recherche et Développement] civile et militaire en Europe». L'objectif devait être au contraire d'utiliser tous les moyens disponibles de manière plus «créative» pour atteindre les objectifs militaires et stratégiques. Si même cela ne produisait pas les résultats souhaités, des «moyens alternatifs» devaient être utilisés.

Le document déclare littéralement: «Le conflit a déjà débordé du domaine militaire conventionnel. Si les moyens militaires s'avèrent plus chers ou moins efficaces que les autres, il est prudent d'envisager une manière plus globale d'engager des conflits et de dissuader les adversaires. Une telle stratégie globale de conflits pourrait s'appuyer sur les enseignements tirés de la guerre hybride et des opérations d'influence étrangère contre l'Europe ». (italiques ajoutés).

Ces lignes ne laissent aucun doute sur le fait que la bourgeoisie allemande, malgré sa défaite dans deux guerres mondiales, prépare de nouveaux crimes historiques derrière le dos de la population. En 2005, le stratège militaire américain Frank G. Hoffman avait défini la «guerre hybride» comme «une combinaison de méthodes de combat conventionnelles et irrégulières en relation avec des actions terroristes et des comportements criminels».

Lorsque des conseillers militaires allemands parlent de «moyens alternatifs» dans ce contexte, il faut le prendre comme un sérieux avertissement. Les «éléments» d'une telle guerre hybride sont, selon la définition, entre autres l'utilisation de «dispositifs nucléaires, biologiques, chimiques et d’engins explosifs improvisés», la mise en œuvre de «campagnes de désinformation et de propagande», des cyberattaques et le «déploiement de troupes combattant secrètement, ou de soldats et d'équipements militaires sans emblèmes nationaux, opérant en territoire étranger».

A lire aussi :

Non au déploiement national de l'armée allemande

(Article paru en anglais le 4 mai 2020)