Les syndicats allemands et français soutiennent le programme de relance de Merkel et Macron

Par Peter Schwarz
1 juin 2020

Les principaux syndicats allemands et français ont exprimé leur soutien au plan de relance européen proposé par la chancelière allemande Angela Merkel et le président français Emmanuel Macron. Dans une déclaration commune du 20 mai, la Confédération allemande des syndicats (DGB) et les confédérations syndicales françaises CFDT, CGT, FO, CFTC et UNSA «se félicitent expressément de l'initiative franco-allemande de relance économique en Europe après la crise du coronavirus présentée par le président français et la chancelière allemande le 18 mai 2020. »

Les syndicats décrivent l’initiative comme un « changement de direction vers plus de solidarité entre les autres Etats membres de l’Union européenne ». Ils affirment : « Nous croyons fermement que nos deux pays ont désormais la responsabilité particulière de faire en sorte que l’Union européenne sorte de cette crise plus forte, plus juste socialement, plus démocratique, plus responsable et plus respectueuse de l’environnement. » La tâche est maintenant de « convaincre les autres Européens de tracer des pistes de sortie de crise et pour un projet de relance européen social, solidaire et durable ».

Ces dirigeants syndicaux très bien payés savent très bien que la proposition de Merkel et Macron n'a rien à voir avec la justice sociale, la démocratie et la durabilité environnementale. Elle ne sert pas non plus la solidarité européenne – sans parler de la solidarité avec les millions de travailleurs, employés de bureau et indépendants qui perdent leurs revenus et leurs moyens de subsistance en raison de la crise du coronavirus. Au lieu de cela, le fonds – comme les nombreux programmes d'aide nationaux et les achats d'obligations de la Banque centrale européenne – continuera de gonfler les portefeuilles d'actions et les comptes bancaires des riches.

Comme nous l'avons démontré dans un article précédent, l'objectif principal de l'initiative franco-allemande est de renforcer les entreprises européennes dans leur guerre commerciale avec leurs rivales, notamment les États-Unis et la Chine. Il faut par conséquent construire des «projets stratégiques» et des «champions mondiaux». La crise du coronavirus va être utilisée pour réorganiser l'économie européenne dans la bataille mondiale pour les marchés et les profits.

Les économies des pays les plus faibles de l'UE en particulier, auxquels le fonds est principalement destiné, doivent être restructurées. Il va sans dire que cela entraînera des licenciements collectifs et des coupes dans les salaires et les avantages sociaux. De grandes sociétés de l'automobile, de l'aérospatiale et de l'acier, ainsi que de nombreuses autres industries, ont déjà annoncé des dizaines de milliers de licenciements.

Le plan de relance, présenté le 27 mai par la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, devrait s’élever à 750 milliards d'euros, dont 500 milliards alloués sous forme de subventions et 250 milliards d'euros sous forme de prêts. Afin de financer ce programme, la Commission européenne rompra avec la pratique antérieure et empruntera de l'argent, qui sera ensuite remboursé sur le budget de l'UE entre 2028 et 2058.

Étant donné que ce budget est financé par les États membres, ils devront rembourser le programme en fonction de leur poids économique. De nouvelles taxes à l'importation sont également envisagées pour étoffer directement le budget de l'UE. Les principaux bénéficiaires du programme seront l'Italie (subventions : 82 milliards d’euros et prêts : 91 milliards), l'Espagne (77 et 63 milliards) et la Pologne (38 et 26 milliards). La France et l'Allemagne devraient également recevoir des subventions de 39 et 29 milliards d'euros respectivement.

Un sommet de l'UE discutera de la proposition les 18 et 19 juin. Cependant, au moins un autre sommet sera nécessaire avant de parvenir à un accord.

Les fonds étant alloués dans le cadre du budget de l'UE, ils sont soumis à des exigences néolibérales strictes, comme c'est le cas pour tous les programmes de l'UE. Von der Leyen veut s'assurer que les recommandations annuelles de la Commission européenne pour les politiques économiques et financières des pays membres, qui ont jusqu'à présent été largement ignorées, soient contraignantes pour les bénéficiaires de subventions. Bruxelles pourrait alors dicter des coupes dans les dépenses sociales, éducatives et culturelles, comme elle l'a fait après la crise financière de 2008 en Grèce.

L'utilisation exacte des fonds est toujours en discussion. Outre les aides régionales et structurelles traditionnelles, des subventions pour la protection du climat, les énergies renouvelables, la numérisation et surtout la production d'armements sont également à l'étude.

La déclaration de soutien des syndicats, qui ne fait qu'une page et demie, signale aux dirigeants de Paris et Berlin et à la Commission européenne de Bruxelles qu'ils peuvent compter sur le soutien indéfectible des syndicats dans la lutte contre leurs rivaux dans la guerre commerciale mondiale et la mise en œuvre des attaques qui en résulteront contre la classe ouvrière.

Les syndicats sont déjà à l'avant-garde des efforts pour pousser les travailleurs à retourner dans les usines où ils risquent leur santé et leur vie du au danger permanent d'infection. Pour donner un exemple, l’IG Metall et le comité d'entreprise de Wolfsburg ont organisé un spectacle de lumière de trois jours sur le mur de l'usine Volkswagen de la ville pour promouvoir le retour des travailleurs dans la plus grande usine automobile d'Europe. Depuis des années, chaque plan de fermeture d’usines et de licenciements en Allemagne porte la signature des dirigeants syndicaux.

La crise du coronavirus, cependant, a énormément intensifié la tendance au corporatisme, c'est-à-dire la fusion entre patronat, syndicats et gouvernement. Le plus grand ralentissement économique depuis les années 30 a, dans une large mesure, coupé l’herbe sous les pieds de l'économie de marché, si souvent louée. Les gouvernements injectent des milliards d'euros et de dollars dans l'aérospatiale, l'automobile et d'autres sociétés, et deviennent même actionnaires pour renforcer leurs propres entreprises dans la lutte pour survivre face à leurs concurrents.

Cette forme de nationalisation n'a rien à voir avec le socialisme. Elle sert plutôt à défendre les bénéfices des entreprises contre les concurrents internationaux et les revendications des travailleurs et est inévitablement lié à la montée du nationalisme. Les syndicats, nationalistes jusqu'à la moelle, ne peuvent se tenir à l'écart. Comme toujours en temps de crise et de guerre, ils abandonnent toute apparence de représenter les intérêts de leurs membres.

En août 1914, lorsque la Première Guerre mondiale éclate, les syndicats allemands annoncent une «trêve» avec le patronat et le gouvernement et envoient leurs membres au front pour y massacrer des travailleurs français et russes. Le 1er mai 1933, trois mois après l'arrivée au pouvoir d'Hitler, ils ont même défilé sous la croix gammée pour offrir leurs services au nouveau régime. Hitler interprète cela comme un signe de faiblesse. Il les dissous le lendemain.

Les syndicats en France et dans d'autres pays ne se comportent pas différemment dans des situations similaires. Si les syndicats allemands et français apportent désormais leur soutien à cette dernière initiative, c'est uniquement parce qu'ils estiment que l'Allemagne et la France ne peuvent faire avancer leurs intérêts sur le marché mondial sans l'UE. Parallèlement, quand il s’agit de suppressions d'emplois – par exemple chez Airbus ou dans l'industrie automobile – les syndicats divisent les travailleurs et attisent la rivalité entre les pays et les sites de production.

La tendance des syndicats au corporatisme découle inévitablement de leur perspective pro-capitaliste. Il est significatif que la CGT, qui se veut la plus radicale des syndicats français, ait également signé la déclaration commune.

Dans la lutte contre les conséquences sanitaires et sociales de la crise du coronavirus, les travailleurs européens affrontent non seulement les entreprises et les gouvernements, mais aussi les syndicats. Ils doivent rompre avec ces organisations et mettre en place leurs propres comités d'action indépendants.

La lutte contre les conséquences de la pandémie est au bout du compte une lutte politique contre le capitalisme. Elle nécessite l'unité de la classe ouvrière européenne et internationale sur la base d'un programme socialiste pour remplacer l'Union européenne, l'instrument des intérêts capitalistes les plus puissants, par les États socialistes unis d'Europe.

(Article paru en anglais le 30 mai 2020)