L'establishment canadien fait peu de cas du coup de force autoritaire de Trump et exprime son «horreur» face aux protestations de masse

Par Roger Jordan et Keith Jones
5 juin 2020

L'éruption à travers les États-Unis de manifestations de masse multiraciales et multiethniques contre la violence policière raciste et l'incitation de l'administration Trump à une répression policière-militaire brutale ont ébranlé l'élite dirigeante du pays. Tout en occultant les implications dangereuses du démantèlement par le gouvernement Trump des interdictions constitutionnelles sur le déploiement de l'armée contre le peuple américain, les commentaires des dirigeants politiques et des médias officiels du Canada soulignent que leur plus grande crainte est que les manifestations qui balayent actuellement les États-Unis ne déclenchent une recrudescence explosive de la lutte des classes au Canada.

Imitant l'impuissance du Parti démocrate, aucun leader politique au Canada n'a directement critiqué la décision prise lundi par Trump – qui équivaut à une tentative d'établir une dictature présidentielle – de s’arroger le pouvoir de déchaîner l'armée contre des manifestants pacifiques.

Lors de son briefing quotidien sur le coronavirus, mardi, on a demandé au premier ministre Justin Trudeau son avis sur les attaques policières contre les manifestants déclenchées par le président Trump, sur la diffamation des manifestants en tant que «terroristes» et sur son vœu de «dominer» la rue avec l'armée. Après une longue pause de 21 secondes, Trudeau n'a pu qu'exprimer ceci: «Nous regardons tous avec horreur et consternation ce qui se passe aux États-Unis.» Pressé par un journaliste de condamner l'utilisation par Trump de policiers lourdement armés pour expulser des manifestants pacifiques d'un parc proche de la Maison-Blanche, Trudeau a délibérément évité de le faire. «Les Canadiens», a-t-il répondu, «ont besoin d'un gouvernement qui sera là pour eux, qui les soutiendra et qui nous fera avancer dans la bonne direction, et c'est ce que je ferai».

Il y avait un grain de vérité dans la réponse de Trudeau: l'élite dirigeante est horrifiée par l'émergence d'un mouvement de masse de la classe ouvrière en opposition à la violence policière, à la répression de l'État et à l'inégalité sociale. Elle est terrifiée à l'idée que la déstabilisation politique et sociale de son principal partenaire stratégique militaire puisse saper les intérêts impérialistes canadiens dans le monde entier, et que la vague de protestations aux États-Unis, la plus importante depuis les années 1960, attise l'opposition sociale au Canada, démontrant ainsi l'unité de classe des travailleurs des deux côtés du 49e parallèle.

Pour dissimuler le caractère de classe et la signification des protestations, Trudeau, ainsi que le chef conservateur Andrew Scheer et le chef du Nouveau Parti démocratique Jagmeet Singh, les ont dépeintes comme étant presque entièrement liées aux relations entre les races. Singh, qui a qualifié le rôle de Trump de «répréhensible», a évité toute référence à l'évolution de Trump vers des formes de pouvoir autoritaires. Il a plutôt accusé les gens en général d'être des «spectateurs passifs» à la «haine et au racisme».

Les protestations, qui ont été massivement ouvrières et multiraciales, ont été déclenchées par le meurtre brutal par la police de George Floyd, un travailleur afro-américain. Mais elles sont alimentées par la colère des masses après des décennies d'austérité sauvage, de guerres sans fin et de pillage de la société par l'oligarchie financière, comme l'illustrent la montée de Donald Trump à la présidence et la réponse catastrophique du capitalisme américain à la pandémie de COVID-19. Alors que des dizaines de millions de personnes sont privées de leur emploi et de leurs revenus, les États-Unis sont devenus le centre de la pandémie avec plus de 100.000 décès reconnus de COVID-19.

Comme ils le font chaque fois qu'ils sont confrontés à une crise, les dirigeants politiques et les médias officiels du Canada réagissent à l'explosion de l'opposition de la classe ouvrière aux États-Unis en brandissant leur principale arme idéologique: le nationalisme canadien. Désireux d'isoler et d'inoculer le Canada de la «contagion sociale» de la lutte des classes, ils ne cessent de promouvoir le mensonge selon lequel le capitalisme canadien est une société plus «humaine» et plus juste, qualitativement différente de la république du dollar prédatrice au sud. Susan Delacourt, dans le Toronto Star, a observé: «Alors que Donald Trump s'acharnait sur les troubles civils de masse dans son pays lundi, les Canadiens recevaient des conseils pratiques pour manifester de la part de hauts fonctionnaires du gouvernement».

Une autre variante sur ce thème a été fournie par Gary Mason du Globe and Mail, qui a attribué toute la responsabilité des convulsions sociales qui ont secoué les États-Unis à la figure de Trump, qui est apparemment descendue du ciel pour infecter un ordre social et politique par ailleurs sain. «Le président américain», a écrit M. Mason, «est l'incarnation du privilège blanc... À un moment de l'histoire du pays qui réclame à grands cris un leadership, qui aspire à ce que quelqu'un parle à un pays qui souffre et a peur et qui ne sait pas ce que demain apportera, il est incapable d'une telle empathie. Il est dépourvu de tout ce qui ressemble, ne serait-ce que légèrement, à une sensibilité populaire». Bien que ce ne fut pas dit, l'implication était claire, l'élite dirigeante du Canada a un tel leader en la personne de Trudeau.

[sunhead]L'état lamentable de la démocratie canadienne

Le refus de la bourgeoisie canadienne de reconnaître publiquement le caractère de classe et les griefs sociaux qui animent les protestations américaines en dit plus sur l’état de la société canadienne qu'elle ne veut bien l'admettre. Au cours des quatre dernières décennies, le Canada, tout comme les États-Unis, a connu une croissance massive des inégalités sociales et une brutalisation de la société. Pendant la majeure partie d'un quart de siècle, il a été presque perpétuellement en guerre, et l'élite au pouvoir a de plus en plus cherché à criminaliser l'opposition sociale.

Les manifestations de solidarité qui ont été rejointes par des dizaines de milliers de personnes à Toronto, Montréal, Vancouver, Halifax et dans d'autres villes ces derniers jours soulignent qu'un processus de radicalisation politique parmi les travailleurs et les jeunes est en bonne voie. Ce phénomène a sans doute été encore alimenté par la réaction de l'élite au pouvoir face à la pandémie, qui a consisté à renflouer les banques et les grandes entreprises à hauteur de 650 milliards de dollars tout en offrant le strict minimum aux travailleurs. Plus de 7.000 Canadiens ont péri de la COVID-19, et 25% de la population active a perdu son emploi.

Comme aux États-Unis, la démocratie au Canada est en lambeaux. Après les attentats du 11 septembre 2001, l'élite au pouvoir s'est jointe avec enthousiasme à la «guerre contre le terrorisme» de George W. Bush, notamment par le déploiement de forces militaires en Afghanistan et l'érection d'une infrastructure d'État policier. Les gouvernements libéraux et conservateurs ont tous deux institué une législation portant atteinte aux droits démocratiques fondamentaux et ont utilisé le même concept de «terrorisme intérieur» que celui invoqué par Trump pour justifier sa répression militaire visant à intimider et à réprimer les protestations. En 2016, un ministre du gouvernement libéral a déclaré aux grandes entreprises, lors d'une réunion à huis clos, que le gouvernement était prêt à déployer l'armée contre les manifestations contre les pipelines. Cette discussion a été relancée au début de l'année lors des blocages des chemins de fer en soutien à la manifestation pour les droits territoriaux des Wet'suwet'en. Les barrages ont finalement été brisés par la police, mais seulement après que des sections importantes de la classe dirigeante aient réclamé l'envoi de l'armée.

La volonté de l'élite dirigeante d'abroger les formes démocratiques de gouvernement a été prouvée à maintes reprises. C'est le propre père de Trudeau, Pierre Elliott Trudeau, qui a profité de deux enlèvements par le FLQ en 1970 pour invoquer la Loi sur les mesures de guerre et déployer des troupes dans les rues des villes canadiennes au milieu d'une recrudescence de luttes ouvrières militantes. Trudeau continue à défendre l'héritage politique de son père, notamment la détention sans accusation de centaines de gauchistes au Québec.

En pleine crise économique de 2008, le premier ministre Stephen Harper a été fortement soutenu par l'élite au pouvoir lorsqu'il a fermé le Parlement pour empêcher la chute de son gouvernement, en utilisant les pouvoirs antidémocratiques du gouverneur général non élu dans ce qui équivalait à un coup d'État constitutionnel. Cette manœuvre a permis à son gouvernement de droite de s'accrocher au pouvoir pendant sept années supplémentaires et de lancer une attaque dévastatrice contre la classe ouvrière, notamment en abolissant essentiellement le droit de grève, en réduisant considérablement les dépenses sociales, en faisant la promotion du Canada comme «nation guerrière» et en attisant l'islamophobie. La volonté de Harper de bafouer les droits démocratiques a été applaudie avec enthousiasme par le Globe, qui l'a salué pendant la campagne électorale de 2011 pour son «entêtement». Les libéraux de Trudeau, soutenus par les syndicats, ont repris là où Harper s'était arrêté en 2015, en persistant dans l'austérité, en accélérant le renforcement de l'armée et en étendant les pouvoirs de l'appareil de sécurité nationale.

Comme aux États-Unis, l'élite dirigeante promeut de plus en plus l'extrême droite. La police et la direction de FCL, l'une des plus grandes entreprises de l'Ouest canadien, ont collaboré avec le groupe anti-immigrants et d’extrême droite United We Roll dans le cadre d'attaques violentes contre 750 travailleurs en lock-out de la raffinerie de pétrole de Regina.

Trudeau, ses libéraux et les sections dominantes de la bourgeoisie canadienne ont sans doute été pris de court par l'élection de Trump en 2016. Par la suite, ils ont soutenu la campagne anti-russe menée par les services de renseignement américains et promue par les démocrates, dans le but de renverser Trump par des méthodes d'intrigue et de coup d'État.

Aujourd'hui, ils craignent que les actions provocatrices de Trump ne déclenchent une explosion sociale qui pourrait menacer le pouvoir capitaliste. Mais leur opposition est de nature tactique plutôt que de principe.

Tout comme la faction de l'oligarchie américaine alignée sur le Parti démocrate, la bourgeoisie canadienne craint un soulèvement populaire massif de la classe ouvrière contre Trump, bien plus qu'elle ne craint l’adoption par le président américain de formes de gouvernement autoritaires.

La preuve en est la coopération étroite du gouvernement Trudeau avec Trump et son administration. Quelques jours après l'élection de Trump, les libéraux ont accepté de renégocier l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), qui avait été l'une des principales promesses de campagne de Trump. Cela a finalement abouti à l'USMCA ou ALENA 2.0, un bloc de guerre commerciale visant les rivaux mondiaux de l'impérialisme américain et canadien, surtout la Chine.

Conformément aux ordres du «journal officiel» du Canada, le Globe and Mail, qui a insisté sur le fait que le Canada devait être «dans les murs» de Trump, le gouvernement libéral a travaillé avec les brutes fascistes de Trump dans les services de l'immigration et des douanes pour persécuter et expulser les immigrants. Le gouvernement Trudeau a également élargi le rôle du Canada dans les trois principales offensives militaires-stratégiques de Washington contre la Chine et la Russie, ainsi que dans le Moyen-Orient, riche en pétrole, et a aidé l'impérialisme américain dans ses intrigues et agressions au Venezuela et ailleurs en Amérique latine.

Le partenariat stratégique militaire entre l'impérialisme canadien et américain

Alors que l'élite dirigeante du Canada a dénoncé les effets négatifs que certaines des politiques de Trump «America First» ont eu sur leur portefeuille et leurs intérêts géostratégiques, elle a poussé le prétendu défenseur des «droits de l'homme» et «progressiste» Trudeau dans sa poursuite de liens plus étroits avec Washington.

Dans son discours sur la publication de la politique de défense nationale des libéraux en juin 2017, la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland a salué le «rôle démesuré» joué par l'impérialisme américain depuis la Seconde Guerre mondiale dans la création et le maintien d'un «ordre international fondé sur des règles», c'est-à-dire dans la défense et la stabilisation du capitalisme mondial sous la domination économique et géopolitique des États-Unis.

Elle a réaffirmé l'engagement d'Ottawa en faveur du partenariat de sécurité militaire canado-américain qui constitue la pierre angulaire de la stratégie impérialiste canadienne depuis 1940, et qui a vu le Canada servir d'allié clé des États-Unis tout au long de la guerre froide, et se joindre à une série interminable de guerres menées par les États-Unis, notamment en Yougoslavie, en Afghanistan, en Libye et en Irak au cours du dernier quart de siècle.

Mais Freeland a dû reconnaître que l'ordre d'après-guerre dirigé par les États-Unis s'effiloche. Le Canada, a-t-elle déclaré, devra donc faire davantage pour aider son partenaire stratégique à maintenir la domination mondiale de l'Amérique du Nord, y compris par le biais de la «puissance dure», c'est-à-dire la guerre.

L'aggravation de la crise sociale aux États-Unis et son déclin économique mondial précipité, processus qui s'est accéléré de façon spectaculaire au cours des trois années écoulées, érodent rapidement les fondements matériels et idéologiques du partenariat prédateur de l'impérialisme canadien avec Washington et Wall Street.

Les États-Unis ne sont plus une force pour la stabilité capitaliste mondiale, mais une source de conflits et de frictions accrus, car ils poursuivent l'agression et l'unilatéralisme dans le monde entier dans une tentative désespérée d'inverser leur déclin et de battre leurs rivaux. Washington n'a plus le poids économique ou la volonté d'imposer un «ordre fondé sur des règles»; il joue en fait le rôle principal dans son démantèlement. Et comment les politiciens «progressistes» du Canada peuvent-ils dissimuler la recherche de profits et d'un avantage stratégique dans une rhétorique des «droits de l'homme» et de la «démocratie» alors que son plus proche allié adopte des formes dictatoriales de gouvernement et lance des répressions brutales de la police militaire contre des manifestants pacifiques, suscitant ainsi la répulsion populaire dans le monde entier?

Pour l'élite dirigeante canadienne, qui a toujours bénéficié d'un partenariat étroit avec la puissance impérialiste dominante de l'époque, cela a créé une crise sans précédent sans solution évidente.

Malgré le désir de Trudeau de s'accommoder de Trump, des sections puissantes des cercles dirigeants sont de plus en plus hostiles à sa stratégie, arguant que le Canada doit mener une politique encore plus agressive. Les experts en politique étrangère discutent ouvertement du caractère dépassé de la déclaration de politique de défense des libéraux pour 2017, puisqu'il n'existe pas d'«ordre fondé sur des règles» dont on puisse parler.

Une faction fait pression pour une alliance encore plus étroite avec Trump. Dans un éditorial publié lundi, le Toronto Sun a reproché à Trudeau d'avoir fait des «reproches politiques» à Trump sur la question du racisme et de ne pas avoir «dénoncé» les manifestants pour «violence et émeutes». Deux semaines plus tôt, le Sun avait suggéré que l'éviction de Trudeau serait justifiée s'il ne prenait pas une position plus dure envers la Chine. Alors que les libéraux se sont alignés derrière les mesures agressives de Trump contre Pékin, le Sun et d'autres forces de droite sont furieux de l'hésitation de Trudeau à exclure le géant technologique chinois Huawei du réseau 5G du Canada, entre autres questions.

Le changement de cap de Trump vers une dictature présidentielle ne fera qu'attiser ces conflits entre factions. Mais quels que soient leurs désaccords, toutes les sections de la classe dirigeante sont implacablement hostiles à la classe ouvrière et, comme le montre leur réaction aux événements aux États-Unis, complices de l'atteinte aux droits démocratiques. Leur principale préoccupation est de savoir comment promouvoir au mieux les intérêts et les ambitions de l'impérialisme canadien dans les conditions de la crise la plus profonde du capitalisme mondial depuis la Grande Dépression. En dernière analyse, cela signifie une escalade de la violence militaire à l'étranger et une intensification de l'exploitation de la classe ouvrière au pays.

En opposition à cela, les travailleurs et les jeunes du Canada doivent unifier leurs luttes avec leurs frères et sœurs de classe aux États-Unis pour faire échec à la dictature présidentielle de Trump et au virage vers l'autoritarisme et la guerre qui est soutenu par les élites dirigeantes des deux pays. Pour ce faire, il faut construire les Partis de l’égalité socialistes du Canada et des États-Unis afin de doter les luttes de masse qui éclatent actuellement d'un programme et d'une perspective socialistes et internationalistes.

(Article paru en anglais le 4 juin 2020)