Sahra Wagenknecht, dirigeante du Parti de gauche allemand, appelle à la démondialisation

Par Peter Schwarz
12 juin 2020

«Les tentatives pour sauver la vie économique en lui inoculant le virus pris au cadavre du nationalisme aboutissent à cet empoisonnement du sang qui porte le nom de fascisme.»
–Léon Trotsky, «Nationalisme et vie économique», avril 1934

La réponse de la dirigeante du Parti de gauche Sahra Wagenknecht à la crise du coronavirus est d'appeler à la démondialisation. Le 20 mai, elle a exposé ses idées dans la chronique qu'elle écrit régulièrement pour l'hebdomadaire de droite Focus.

Sahra Wagenknecht (Raimond Spekking/CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons)

Sous le titre, «Ce dont l'Allemagne a besoin maintenant pour sauver la prospérité de la classe moyenne», Wagenknecht proclame que, «Protéger les travailleurs et les fournisseurs nationaux contre les importations bon marché et les prises de contrôle hostiles n'est pas nationaliste, mais un devoir démocratique […] Nous devons ramener la création de valeur industrielle en Europe et surmonter notre dépendance dans des secteurs clés comme l'économie numérique».

Wagenknecht justifie son appel à «des mesures de protection pour l'économie nationale» en faisant valoir qu'à la fin du 19e siècle, l'Allemagne et les États-Unis ont surmonté leur retard industriel «derrière la protection des barrières tarifaires élevées». Elle poursuit: «Ce n'est pas le libre-échange, mais le protectionnisme qui a enrichi les deux pays.»

Selon elle, les bénéficiaires de la mondialisation plus récente n'étaient «que les pays qui n'ont pas respecté les règles du jeu occidental – libre-échange, libre circulation des capitaux, retrait de l'État de l'économie – mais selon leurs propres règles.» La Chine, le Japon et la Corée du Sud «ont exposé les secteurs industriels nationaux à la concurrence internationale de manière extrêmement sélective et toujours uniquement lorsqu'ils ont pu s’en sortir sur un pied d'égalité».

Wagenknecht associe l'appel au protectionnisme aux attaques contre les «gagnants de la mondialisation», qui sont, d’après elle, des «investisseurs financiers anglo-saxons», le «club international des milliardaires» et une «nouvelle classe supérieure d'universitaires vivant dans les quartiers chics du centre-ville de métropoles occidentales».

Elle les oppose à tous ceux «dont la vie est devenue plus difficile et plus incertaine». Il y a beaucoup d'universitaires parmi les «perdants» de la mondialisation, mais surtout il y a «des gens qui n'ont pas de diplôme universitaire et dont les perspectives d'emploi fixe et de carrière professionnelle sont beaucoup plus incertaines aujourd'hui que dans la seconde moitié du siècle dernier».

L'affirmation selon laquelle les barrières tarifaires et autres mesures protectionnistes servent à protéger les personnes socialement défavorisées est fausse et politiquement réactionnaire. Elle ne s'inscrit pas dans la tradition du socialisme, mais plutôt dans la tradition du fascisme. Elle sert à attiser le nationalisme, à diviser la classe ouvrière internationale et à préparer la guerre commerciale et la guerre militaire.

Mussolini et Hitler ont tenu l'économie mondiale responsable de la profonde récession des années 1930 et ont poursuivi des politiques économiques nationalistes. Léon Trotsky, le chef de file le plus important de la Révolution russe d'octobre aux côtés de Lénine et fondateur de la Quatrième Internationale, a écrit l'article «Nationalism and Economic Life» en avril 1934, dont la citation ci-dessus est tirée.

Dans ce document, Trotsky explique non seulement le contenu anachronique et profondément réactionnaire du nationalisme économique, il prédit également – cinq ans avant la Seconde Guerre mondiale – que «le nationalisme fasciste décadent qui prépare des explosions volcaniques et les affrontements grandioses dans l'arène mondiale n'apporte que des ruines. Toutes nos expériences sur ce point au cours des vingt-cinq ou trente dernières années ne nous paraîtront avoir été qu'une ouverture idyllique comparée à la musique d'enfer qui se prépare».

L'évaluation de Trotsky était basée sur la compréhension marxiste de l'histoire, selon laquelle le développement des forces productives est le moteur du progrès humain. Aux XVIIIe et XIXe siècles, les révolutions bourgeoises avaient surmonté le particularisme médiéval et créé des États-nations modernes dans lesquels l'économie capitaliste pouvait se développer.

Mais le développement économique ne s'est pas arrêté aux frontières de l’État-nation. Le commerce mondial s’est développé et son axe s'est déplacé du marché intérieur vers le marché extérieur.

«Le 19e siècle a été marqué par la fusion du destin de la nation avec celui de sa vie économique, mais la tendance fondamentale de notre siècle est la contradiction grandissante entre nation et vie économique», explique Trotsky. «La crise actuelle, qui synthétise toutes les crises capitalistes du passé, signifie avant tout la crise de la vie économique nationale».

Les puissances impérialistes ont tenté de «résoudre» cette crise par une expansion violente aux dépens de leurs rivaux. Ce fut la raison principale des deux guerres mondiales. «L'une des principales causes de la [Première] guerre mondiale», a écrit Trotsky, «a été l'effort du capital allemand pour percer dans une arène plus large. Hitler s'est battu en tant que caporal en 1914-1918 non pas pour unir la nation allemande, mais au nom d'un programme impérialiste supranational».

Mais la guerre n'a apporté aucune solution. Par conséquent, en 1933, les élites dirigeantes ont nommé Hitler chancelier et lui ont donné des pouvoirs dictatoriaux. Les nazis ont été utilisés pour préparer une seconde guerre mondiale impérialiste en brisant le mouvement ouvrier et en concentrant l'économie nationale.

Bien qu'il ait près de 90 ans, l'article de Trotsky est plus pertinent que jamais aujourd'hui. L'intégration de l'économie mondiale a atteint des niveaux sans précédent. Non seulement le commerce, mais aussi les chaînes de production couvrent désormais le monde. La population mondiale est quatre fois plus importante qu'en 1933, avec près de 8 milliards de personnes, dont plus de la moitié vivent dans les villes.

La tentative de «subordonner de force l'économie à l'État national dépassé» a des conséquences encore plus dévastatrices aujourd'hui qu'elle ne l'eut alors. Elle remet en question la survie de l'humanité.

Néanmoins, à commencer par les États-Unis, le nationalisme économique et la guerre commerciale se répandent comme une traînée de poudre. Pour citer encore une fois Trotsky, «Au lieu de déblayer une large arène pour les opérations de la technologie moderne, les maîtres de ce monde tranchent et taillent en pièces l'organisme vivant de l'économie.»

Toutes les puissances impérialistes, y compris l'Allemagne, sont engagées dans un réarmement massif. Des milliards sont dépensés pour le renouvellement des arsenaux nucléaires. Les préparatifs de guerre, en particulier contre la Chine, sont bien avancés. Partout, les forces de droite et fascistes lèvent la tête.

En tant qu'économiste titulaire d'un doctorat, Wagenknecht sait naturellement qu'il est impossible de ramener l'économie au niveau d'il y a des décennies ou des siècles par des moyens pacifiques. Dans un pays économiquement très développé comme l'Allemagne, qui dépend plus de la division internationale du travail que presque tout autre, cette idée est absurde.

Son plaidoyer en faveur du protectionnisme poursuit un objectif différent. Ce faisant, elle soutient la bourgeoisie allemande dans les futures guerres commerciales et militaires contre la Chine, et surtout contre les États-Unis. Et elle cherche à mobiliser des forces pour s'opposer à l'unification de la classe ouvrière internationale: la seule force sociale capable de renverser le capitalisme et d'organiser l'économie mondiale au profit de toute l'humanité.

L'agitation de Wagenknecht contre les réfugiés, qui lui a valu à plusieurs reprises les éloges de l'Alternative pour l'Allemagne d’extrême droite (AfD), n'était pas un hasard. Elle a fait de nombreux zigzags dans sa carrière politique, mais une chose est toujours restée constante: son nationalisme.

Après la réunification allemande en 1991, la jeune femme de 20 ans a été une figure de proue de la jeunesse pour la plate-forme communiste du Parti du socialisme démocratique (PDS), qui n'était rien de plus qu'une collection de vieux fonctionnaires est-allemands qui se sont accrochés au stalinisme et à sa doctrine nationaliste du «socialisme dans un seul pays». Vingt ans plus tard, elle commença à chanter les louanges de l'ère réactionnaire d'Adenauer d'après-guerre et de ses économistes. Elle ne citait plus Marx. Au lieu de cela, elle avait adopté l'idée que le socialisme signifiait en réalité un libéralisme cohérent, avec concurrence, méritocratie et responsabilité individuelle.

Maintenant, elle appelle l'État fort à protéger l'économie allemande contre le «dumping des exportations chinoises» et les «prises de contrôle étrangères» et à assurer une «véritable concurrence pour la performance», comme elle l'a expliqué dans une interview accordée au magazine économique Capital le 21 mai. En revanche, elle rejette explicitement une «économie d'État». «Il n'appartient pas à l'État de gérer les entreprises de façon permanente», déclare-t-elle.

Même si Wagenknecht a pris sa retraite de la tête de la faction parlementaire du Parti de gauche en novembre dernier, elle continue d'être l'un des principaux représentants du parti. Elle représente fréquemment le Parti de gauche dans des talk-shows et dans les médias. Elle symbolise un parti qui se tient sans réserve aux côtés de l'impérialisme allemand et qui est prêt à défendre les intérêts de la bourgeoisie allemande par tous les moyens contre la classe ouvrière au pays et les rivaux extérieurs de l'impérialisme allemand.

(Article paru en anglais le 11 juin 2020)

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