Contamination au plomb de l'eau potable: les autorités canadiennes mettent la population en danger par leur négligence

Par Frédéric Charlebois
15 juin 2020

Selon plusieurs études, l'eau potable de la province du Québec présente un taux anormalement élevé de plomb. Cela est particulièrement vrai pour les écoles, les garderies ainsi que les bâtiments avec une entrée d'eau faite de tuyau de plomb.

Des experts en santé publique accusent les autorités québécoises d’avoir «minimisé» la présence de plomb dans l'eau pendant des décennies. Même à très faible quantité, le plomb peut causer de l’hypertension artérielle et, chez les jeunes enfants, une diminution du quotient intellectuel, des troubles d'apprentissage et de l'hyperactivité. Les effets neurologiques sont irréversibles.

La contamination au plomb est le résultat de la négligence prolongée des autorités et de décennies de mesures d'austérité qui ont vu les gouvernements sabrer les services publics et laisser les infrastructures à l’abandon. Le premier ministre provincial François Legault de la Coalition Avenir Québec (CAQ) minimise aujourd’hui le problème en déclarant que «notre eau est bonne» et qu’«il n’y a pas de danger».

Son gouvernement de droite a cependant été contraint d'envisager de baisser la norme acceptée de plomb dans l'eau potable (en la faisant passer de 10 microgrammes par litre à 5 microgrammes par litre) pour la rendre conforme à la nouvelle norme de Santé Canada, établie en 2019. Les villes de Montréal et de Québec ont annoncé qu’elles allaient remplacer des entrées d’eau en plomb largement responsables du taux élevé de plomb dans l’eau de certaines résidences, mais qu’une partie des coûts sera refilée aux propriétaires, le gouvernement Legault ayant refusé d’y injecter des fonds.

Ce sont là des mesures insuffisantes pour garantir à la population l'accès à une eau potable saine. Même si seulement 1.800 tests ont été réalisés en six ans dans les quelque 20.000 écoles et garderies du Québec, les résultats partiels lèvent un coin du voile sur un sérieux problème de santé publique.

L’été dernier, l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) a réalisé une étude qui a révélé que le taux de plomb dans certaines écoles et garderies est si élevé qu'il présente un risque pour la santé des enfants. Selon l’étude, 3 pour cent des établissements échantillonnés dépassent les normes provinciales actuelles de 10 microgrammes par litre, et ce chiffre grimpe à 9 pour cent si la recommandation fédérale de 5 microgrammes par litre est appliquée.

Les résultats fournis par l'INSPQ sous-évaluent la teneur en plomb dans l’eau de consommation parce que la méthode d'échantillonnage utilisée, recommandée par le gouvernement provincial, requiert un écoulement de l’eau du robinet de 5 minutes avant la prise de l’échantillon. Selon Michèle Prévost, titulaire de la Chaire industrielle en eau potable de la Polytechnique de Montréal: «Mesurer après cinq minutes, ça correspond à ne pas vouloir voir le problème».

Selon une enquête de La Presse menée avec l’Université de Montréal (UdeM) dans 24 écoles primaires de la grande région de Montréal, l’eau provenant d’une fontaine d’eau sur six présentait une concentration en plomb supérieure à la recommandation fédérale de 5 microgrammes par litre. Dix-sept pour cent des établissements échantillonnés, un taux nettement supérieur à celui déterminé par l'INSPQ, ne sont pas conformes. L'étude a été effectuée quelques mois après celle de l'INSPQ, mais sans écoulement d'eau préalable.

D'autres analyses effectuées dans les écoles de la Commission scolaire de Montréal montrent un taux alarmant: à l’école Léonard-De Vinci, dans le quartier Saint-Michel, l’un des robinets en classe échantillonnés a révélé un taux de plomb de 740 microgrammes par litre, soit 148 fois plus que la norme; à l’école Bienville, l’une des fontaines présentait un taux 36 fois plus élevé; à l’école Saint-Noël-Chabanel, certaines fontaines dépassent également de 3 à 15 fois la recommandation. Dans ces deux derniers cas, près de 60 pour cent des points d’eau étaient non conformes suite à l’analyse. Les écoles de la ville de Québec, deuxième plus grande agglomération de la province, sont aussi durement touchées.

Les écoles se trouvant en milieu défavorisé sont particulièrement touchées. Selon Maryse Bouchard, professeure au département de santé environnementale et santé au travail à l’UdeM, «le fait que les enfants plus pauvres soient plus exposés au plomb jusque dans leur école est un facteur qui aggrave les inégalités de santé au sein de notre population».

De façon générale, les personnes habitant au Québec ont plus de plomb dans leur sang que dans le reste du Canada. Selon les recherches effectuées par le toxicologue Mathieu Valcke à l’aide des données de l’Enquête canadienne sur les mesures de santé, les participants québécois présentaient un taux de plomb 25 pour cent plus élevé que la moyenne canadienne.

Cela dit, toutes les provinces canadiennes ont des problèmes importants de plomb dans l'eau. Dans un article du quotidien Le Devoir intitulé «Du plomb de Flint à Saskatoon», la chercheuse Michèle Prévost affirme: «On a des Flint partout au Canada à cause de l’absence de réglementation pour faire baisser les niveaux de plomb».

La ville de Flint au Michigan est tristement célèbre pour le scandale de plomb dans l'eau ayant causé la mort d'au moins douze personnes. La contamination de l'eau est survenue peu après que les autorités de la ville aient reconnecté le réseau de Flint sur la rivière Flint, notoirement polluée pendant des décennies par le constructeur automobile General Motors.

Les problèmes d'accès et de contamination de l’eau potable sont particulièrement manifestes sur les réserves autochtones. À tout moment, il y a au Canada près d’une soixantaine d’avis à long terme (émis depuis plus d’un an) sur la qualité de l’eau dans les communautés autochtones. Plus d'une quarantaine concernent les membres des Premières Nations de l’Ontario.

Les cours d'eau approvisionnant les communautés autochtones ont régulièrement été la cible de polluants industriels. C’est le cas de la papetière Dryden Chemical qui a causé un empoisonnement de l’eau potable en déversant 9 tonnes de mercure dans la rivière Wabigoon-English dans les années 70. À Maniwaki en Outaouais, où habite une communauté algonquine, l’uranium contamine l’eau souterraine depuis des décennies.

Dans d’autres communautés autochtones, c’est le chlore et les bactéries E. coli qui polluent les sources. Les conséquences physiques et psychologiques sont nombreuses et peuvent être irréversibles: tremblements, problèmes cutanés ou encore diminution des facultés cognitives.

Aux prises avec la contamination des nappes phréatiques ou du réseau d'aqueduc, l'absence ou la défectuosité de ce dernier ou l'absence d'un système de filtration de l'eau, des dizaines de milliers d'autochtones à travers le pays doivent se déplacer des kilomètres avec des cruches pour obtenir de l'eau. Pour les communautés autochtones, la contamination et le manque d'accès à l’eau viennent s’ajouter à de nombreux autres problèmes sociaux, historiquement causés et entretenus par le capitalisme canadien.

Le gouvernement canadien n’a aucune difficulté à financer massivement son armée, mettant discrètement de côté en 2019 près de 100 milliards de dollars pour le renouvellement des avions de combat canadiens et l’achat de 15 bateaux de guerre. Mais seulement quelques milliards sont prévus pour résoudre la toxicité de l’eau potable qui sévit, dans certaines municipalités, depuis plus de 50 ans.

«Beaucoup de normes sont des compromis à cause des coûts associés», écrit Sébastien Sauvé, professeur de chimie environnementale à l’UdeM. «Va-t-on accepter des réductions du potentiel intellectuel de nos enfants pour faire des économies»?

La réponse de la classe dirigeante canadienne est Oui. La négligence de tous les paliers de gouvernement montre qu’ils voient l’entretien des infrastructures essentielles comme un détournement des ressources qui devraient, selon eux, servir uniquement à gonfler les immenses profits de la grande entreprise et renforcer l’appareil militaire qui défend leurs intérêts dans le monde.

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