La responsabilité de l’establishment canadien dans la violence croissante de l’extrême-droite

Le 3 décembre dernier, la Cour du Québec a condamné Louis Fernandez, un membre du groupe d’extrême-droite Atalante, à 15 mois de prison et à une probation de 3 ans pour une violente agression motivée par ses idées fascistes.

Dans sa décision, la juge Réna Émond raconte comment, le 15 décembre 2018, Fernandez a accosté un jeune homme dans un bar de Québec pour lui demander s’il était un «antifa» [antifasciste]. Après avoir répondu par l’affirmative, la victime a reçu un coup de poing au visage de la part d’une personne qui accompagnait Fernandez. Celui-ci a ensuite saisi la victime par derrière et l’a projetée au sol avant de lui asséner un «violent coup de pied au visage qui provoque un saignement».

Les séquelles qu’ont laissées cette attaque sauvage sur la victime sont nombreuses et sérieuses, y compris: douleurs cervicales, syndrome post-traumatique, anxiété et angoisse généralisées.

Lors de son arrestation quelques minutes après l’agression, les policiers ont retrouvé des autocollants du groupe néo-fasciste Atalante sur Fernandez. Ce dernier a été photographié quelques jours avant le prononcé de la sentence en train d’apposer des autocollants du groupe et la juge Émond note que les membres de cette organisation «le soutiennent dans le processus judiciaire».

Banderole d’Atalante réclamant la «rémigration», c’est-à-dire l’expulsion forcée des immigrants

L’avocat de Fernandez avait plaidé que l’attaque n’était pas un crime idéologique, mais une «erreur de gars saoul», et réclamé une peine de 90 jours de prison à être purgée dans la communauté. Le procureur de la Couronne avait plutôt pointé le caractère politique et idéologique de l’attaque pour demander une peine de 15 mois de prison.

La juge Émond a entériné la proposition de la Couronne. Le tribunal a retenu qu’il existait un lien indéniable entre les croyances de Fernandez et son comportement violent, bien que la juge s’abstienne d’identifier formellement la nature fasciste, ultranationaliste et xénophobe de ces croyances.

Après le prononcé de la sentence, Fernandez a lu un texte préparé où il déclare ne pas être raciste en utilisant un langage propre à l’ultranationalisme, et affirme «vénérer ses ancêtres» et respecter le droit de «n’importe quel peuple» de s’épanouir.

Malgré la sentence prononcée contre Fernandez, ce serait une erreur pour les travailleurs de compter sur les tribunaux pour combattre la montée de l’extrême-droite. Au contraire, ils sont, comme les autres institutions de l’État capitaliste, complices de cette montée.

En juin dernier, la Cour supérieure du Québec a acquitté le fondateur d’Atalante, Raphaël Lévesque, de graves accusations de harcèlement et intimidation à l’égard d’un journaliste, dans un jugement empreint de sympathie pour ce néonazi notoire.

C’est la classe dirigeante qui a créé le climat politique et social dans lequel des groupes d’extrême-droite comme Atalante ou La Meute, et des individus comme Fernandez et Lévesque, se sentent permis de faire des coups d’éclat publics et de commettre des actes de violence au nom de leur idéologie xénophobe et fasciste.

C’est de ce même climat qu’est issu Alexandre Bissonnette, fervent admirateur de Donald Trump et de Marine Le Pen, et auteur de l’attentat à la grande mosquée de Québec qui a fait six morts et dix-neuf blessés le 29 janvier 2017.

La responsabilité politique de ce crime répugnant doit être imputée à l’élite dirigeante canadienne et québécoise, qui a encouragé la montée de l’islamophobie par un discours et une politique cherchant à faire des immigrants – et de la communauté musulmane en particulier – les boucs émissaires de la profonde crise socio-économique engendrée par le capitalisme en faillite.

Au Québec, tous les partis politiques mènent un virage à droite sur la question de l’immigration depuis plus d’une décennie.

En 2007-2008, la commission Bouchard-Taylor mandatée pour examiner un supposé problème d’accommodements «non raisonnables» exigés par certaines minorités religieuses avait conclu que le problème était pratiquement inexistant et résultait de quelques incidents montés en épingle. Le rapport final proposait quand même un «compromis», à savoir d’interdire le port de signes religieux pour certains représentants de l’État dits «en position d’autorité».

Loin de mettre fin au débat, cette commission n’a fait que donner un prétexte à la classe politique et aux grands médias pour intensifier leur agitation contre les immigrants et les minorités religieuses. Entre 2010 et 2018, le Parti libéral et le Parti Québécois ont présenté une série de projets de loi empreints de chauvinisme qui attaquaient les droits des minorités. Par exemple, l’infâme «Charte des valeurs québécoises» de la première ministre péquiste Pauline Marois interdisait à tous les employés de l’État le port des signes religieux dits «ostentatoires» de façon à exclure la croix chrétienne, prétendument «discrète».

En 2018, la Coalition avenir Québec de François Legault a été élue après une virulente campagne anti-immigrants et anti-musulmans. Dès son arrivée au pouvoir, le gouvernement de la CAQ a fait adopter la loi 9 qui réduit le nombre d’immigrants accueillis au Québec et introduit la connaissance des «valeurs québécoises» comme critère de sélection. Elle a été suivie de la loi 21 qui interdit le port du foulard aux femmes de confession musulmane enseignant au primaire et au secondaire et qui prive de services publics toute musulmane dont le visage est voilé.

Démontrant l’hypocrisie de l’appel du gouvernement à la «neutralité de l’État», Legault a déclaré que la religion catholique n’était pas visée par les mesures de laïcité puisqu’elle fait partie du «patrimoine culturel québécois».

La violation des droits fondamentaux que constitue la loi 21 est à ce point grossière que le gouvernement de la CAQ a dû recourir à la clause dérogatoire de la Constitution canadienne, qui affranchit le gouvernement de devoir respecter la Charte canadienne des droits et libertés, sans quoi la loi aurait immédiatement été déclarée invalide par les tribunaux.

Quant à Québec Solidaire, l’opposition supposément de gauche à l’Assemblée nationale, il a joué un rôle essentiel dans ce tournant à droite. Dès la Commission Bouchard-Taylor, la stratégie de QS a été de s’opposer timidement aux propositions des trois autres partis pour préserver son image de gauche, tout en légitimant le discours xénophobe officiel sous prétexte qu’il s’agissait d’un débat légitime sur la «laïcité de l’État», un vocable qui a d’ailleurs été adopté par la CAQ pour nommer la loi 21, la Loi sur la laïcité de l’État.

En septembre 2013, QS avait même proposé sa propre «Charte de la laïcité» qui, sous le vernis «progressiste» de la neutralité religieuse de l’État, proposait des mesures discriminatoires identiques à celles des autres partis.

QS a aussi joué un rôle clé dans l’adoption de la loi 21. Ainsi, lorsque le premier ministre fédéral Justin Trudeau a critiqué la loi discriminatoire de la CAQ, pour ses propres raisons qui n’ont rien à voir avec une véritable défense des droits démocratiques, la co-chef de QS Manon Massé s’est portée à la défense de la loi 21 sur la base du nationalisme québécois qui caractérise son parti, intimant Trudeau de ne pas «s’en mêler» puisqu’il s’agissait d’une question qui ne regardait que les Québécois. Elle s’est également portée à la défense de Legault lui-même, affirmant: «Je ne pense pas que M. Legault soit un homme raciste et je ne pense pas que la CAQ est raciste».

Loin d’être unique au Québec, la création par l’establishment d’un climat dans lequel l’extrême-droite est encouragée de passer à l’acte est un phénomène international. Partout dans le monde, la classe dirigeante craint que l’opposition sociale grandissante, décuplée par sa gestion catastrophique de la pandémie de COVID-19, ne prenne la forme d’une lutte consciente de la classe ouvrière contre les politiques militaristes et austéritaires de tous les gouvernements capitalistes. C’est pour se préparer à réprimer violemment un tel mouvement de masse que la classe dirigeante cultive l’extrême-droite et se tourne de plus en plus vers des formes autoritaires de gouvernement.

Aux États-Unis, l’exemple le plus aigu de cette tendance, le président Trump a déchainé la garde nationale et des forces de police militarisées dans de grandes villes américaines, en violation de la constitution, pour écraser des manifestations de masse contre le meurtre par la police de George Floyd. Depuis l’élection du 3 novembre, qu’il a perdue par plus de 7 millions de voix, Trump complote ouvertement pour en annuler le résultat en faisant appel à des milices fascistes.

En Europe, les forces d’extrême-droite comme l’AfD en Allemagne et Marine Le Pen en France ont acquis une influence démesurée, eu égard à leurs résultats électoraux. Et ce, grâce à la complicité de l’État (et notamment des agences de renseignement dans le cas de l’Allemagne) et des gouvernements de toutes les tendances, qui ont ensuite adopté leurs politiques réactionnaires, particulièrement en matière d’immigration.

En France, le «président des riches» Emmanuel Macron a déchainé les forces de police contre les «Gilets jaunes», salué la mémoire du dictateur fasciste Phillipe Pétain et de son régime pronazi de Vichy, et fait adopter une «loi de sécurité globale» digne d’un État policier.

Au Canada, un réserviste de l’armée canadienne aux vues d’extrême-droite, et lourdement armé, a foncé avec sa camionnette sur la grille d’entrée de la résidence officielle du premier ministre Justin Trudeau en juillet dernier, dans l’intention de l’assassiner. Bien que les grands médias et l’establishment aient minimisé les actions de Corey Hurren et tenté de nier ses motivations politiques, le commandant de l’armée canadienne, le lieutenant-général Wayne Eyre, a ensuite dû admettre publiquement qu’il existait «un problème avec l’activité d’extrême-droite partout dans l’armée».

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