Macron au Rwanda: l’impérialisme français couvre les crimes passés pour en préparer de nouveaux

Jeudi, le président français Emmanuel Macron a prononcé un discours-programme soigneusement préparé à Kigali, la capitale du Rwanda, pour évoquer le rôle de la France dans le génocide rwandais de 1994. Ce génocide, perpétré par un régime soutenu par la France, a vu l’extermination de 800.000 à un million de personnes, principalement issues de la minorité ethnique tutsie du pays.

Macron s’est exprimé aux côtés de son homologue rwandais, Paul Kagame. Son voyage à Kigali fait partie d’efforts visant à renforcer les intérêts français et les relations diplomatiques avec le Rwanda dans le contexte d’une lutte d’influence croissante dans la région. Kagame et Macron ont annoncé qu’un ambassadeur français serait nommé dans le pays pour la première fois depuis 2006, année où les relations diplomatiques furent entièrement rompues entre les deux pays, après qu’un juge français ait ordonné l’arrestation de Kagame et d’autres hauts responsables du gouvernement rwandais.

Crânes au Centre commémoratif du génocide, à l’école technique de Murambi dans le nord du Rwanda (Wikimedia Commons)

Le discours de Macron était une tentative cynique d’obscurcissement et de falsification de l’histoire. D’une part, il a été contraint compte tenu de la masse des preuves du soutien de la France au gouvernement ayant perpétré le génocide, de reconnaître que la France avait «un rôle, une histoire et une responsabilité politique au Rwanda». La France était restée « de fait aux côtés d’un régime génocidaire». Il a parlé d’une «responsabilité accablante» de la France dans le génocide.

Mais il a faussement présenté cela comme la conséquence involontaire d’efforts des français pour empêcher la guerre civile dans le pays et de ne pas avoir évalué à temps les avertissements des observateurs internationaux sur ce qui se passait. Selon cette présentation absurde, les services de renseignement français n’étaient tout simplement pas au courant de ce que les observateurs internationaux des droits de l’homme avaient déjà documenté.

« La France n’a pas compris que, en voulant faire obstacle à un conflit régional ou une guerre civile, elle restait de fait aux côtés d’un régime génocidaire » a affirmé Macron. « En ignorant les alertes des plus lucides observateurs, la France endossait une responsabilité accablante dans un engrenage qui a abouti au pire, alors même qu’elle cherchait précisément à l’éviter » a-t-il ajouté.

La France n’avait donc « pas été complice», a déclaré Macron. Il a expliqué qu’il en était ainsi simplement parce que les soldats français n’avaient pas activement perpétré de massacres sectaires. Macron a donc choisi de ne pas présenter d’excuses officielles au nom de l’État français dans le génocide. Sa présentation était essentiellement la même que celle de l’ancien président de droite Nicolas Sarkozy, le premier président français à se rendre à Kigali depuis 1994. Sarkozy avait évoqué des «erreurs graves» et «une forme d’aveuglement» des autorités françaises qui avaent eu des conséquences «absolument dramatiques».

Le discours de Macron fut immédiatement salué par la quasi-totalité de l’establishment politique français. Jean-Luc Mélenchon et son député de la France insoumise Bastien Lachaud ont écrit qu’ils partageaient « la formulation du président français…Admettre les responsabilités du gouvernement français de l'époque au Rwanda est une chose très importante. Tirer les leçons pour l'avenir dans nos relations avec l'Afrique en est une autre qui l'est tout autant». Dans un appel ouvert au racisme néocolonial anti-africain, Marine Le Pen, leader du Rassemblement national d’extrême droite, a reproché à Macron de se montrer excessivement apologétique.

La référence de Mélenchon à «l'avenir dans nos relations avec l'Afrique » met en évidence la véritable motivation du discours de Macron. L’impérialisme français est engagé depuis une décennie dans une escalade de guerres et d’interventions à travers l’Afrique, dans le cadre d’une course à l’influence et au contrôle de cette région riche en ressources et importante sur le plan géostratégique.

Cela inclut la guerre de 2011 en Libye qui a renversé Moammar Kadhafi et l’invasion du Mali et du Sahel en 2013. Le Mali est voisin de réserves critiques d’uranium utilisées pour la production d’énergie française, et il est situé près d’une des plus grandes réserves d’or au monde. La France et l’Allemagne en particulier intensifient désormais leurs interventions dans toute l’Afrique, craignant particulièrement la croissance de l’influence chinoise dans la région.

Le mensonge que la France n’a pas été complice du génocide rwandais est essentiel pour la classe dirigeante française, car si cette complicité est démasquée cela discrédite l’argument frauduleux selon lequel les opérations impérialistes françaises en Afrique sont des interventions «humanitaires» visant à protéger les populations locales.

Le génocide rwandais est l’un des grands crimes impérialistes du 20e siècle. Il a son origine dans les luttes que se livrent les puissances coloniales pour découper et soumettre l’Afrique. Dès qu’elle a pris le contrôle du pays en 1916, la Belgique ce qui avait été jusque là des groupes sociaux largement historiques, les Hutus et les Tutsis, pour diviser et contrôler la population, en élevant la minorité tutsie au pouvoir. Avec la croissance de son influence dans le pays à partir des années 1960, après l’indépendance officielle du Rwanda, la France a continué à soutenir un gouvernement majoritairement hutu.

La France a apporté un soutien militaire et économique au gouvernement rwandais, notamment en déployant des troupes françaises, fournissant des armes et formant l’armée rwandaise, y compris dans la période qui a immédiatement précédé le génocide. Dans la période 1990-1994, l’armée rwandaise avait déjà procédé à des arrestations massives, torturé et exécuté des opposants majoritairement Tutsi.

Dans leur livre de 2020, «L’État français et le génocide des Tutsis au Rwanda», Raphaël Doridant et François Graner documentent les meurtres ethniques qui avaient déjà lieu à partir de 1990, sous le gouvernement de Juvénal Habyarimana. Des sections de l’armée et du régime appelaient déjà publiquement à la liquidation de l’ensemble de la population tutsie. Une équipe d’observateurs internationaux des droits de l’homme produisit en janvier 1993 un rapport qui pointait les massacres ethniques à grande échelle ayant lieu alors.

Pendant toute cette période, le président français François Mitterrand, du Parti socialiste, a maintenu et intensifié son soutien à Habyarimana et son intervention militaire dans le pays. Des officiers français ont été attachés à des unités de l’armée rwandaise. Après l’assassinat d’Habyarimana, qui a été le point de départ du génocide, la France a lancé une nouvelle intervention militaire, offrant un passage sûr hors du pays entre autres à de nombreux auteurs du génocide.

La France était déterminée à maintenir son soutien au régime rwandais contre le Front populaire rwandais (FPR), un groupe armé majoritairement tutsi dirigé à l’époque par Paul Kagame. Kagame avait été formé aux États-Unis et le FPR était stationné en Ouganda voisin, un allié clé des États-Unis. Celui-ci permettait au FPR d’opérer depuis son territoire alors qu’il menait une guerre civile pour le contrôle du Rwanda. De manière assez directe, le génocide rwandais était le produit de la lutte impérialiste entre la France et les États-Unis pour l’influence dans une région que la France considérait comme essentielle au maintien de son contrôle en Afrique.

Aujourd’hui encore, de nombreux participants au génocide continuent de résider paisiblement en France. Les associations de victimes ont fourni les noms de 30 de ses acteurs, mais se sont heurtées à l’obstruction des autorités françaises. L’année dernière, l’un des principaux financiers du génocide, Félicien Kabuga, fut arrêté à Asnières-sur-Seine, en proche banlieue parisienne, où il avait apparemment pu vivre paisiblement pendant des décennies.

Après son discours, Macron a éludé les questions des journalistes qui lui demandaient s’il allait désormais poursuivre plus vigoureusement l’arrestation des participants au génocide vivant en France. L’establishment politique français n’est de toute évidence pas intéressé à organiser des procès publics d’anciens alliés de la France sur leur rôle dans le génocide.

Le génocide rwandais démasque également le caractère pro-impérialiste criminel de la «gauche» officielle en France. François Mitterrand, le chef du gouvernement du Parti socialiste complice du massacre a été soutenu par toute la «gauche» française, y compris par Jean-Luc Mélenchon qui était alors son protégé. Ce génocide est un avertissement sévère montrant de quels crimes épouvantables est capable l’impérialisme français dans la poursuite de ses intérêts prédateurs. Le discours de Macron à Kigali visait avant tout à préparer de nouvelles interventions plus catastrophiques encore en défense des intérêts impérialistes, et des crimes à plus grande échelle encore.

(Article paru d’abord en anglais le 1er juin 2021)

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