Cliff Slaughter: une biographie politique (1928-1963)

Deuxième partie

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Cette biographie politique en quatre parties de Cliff Slaughter couvre la période entre 1928 et 1963. Une deuxième partie de la biographie, de 1963 à sa mort, sera publiée plus tard dans l’année.

Labour Review

Au lendemain de l’entrée des chars soviétiques à Budapest, le travail du Club entre dans une nouvelle phase. Il cherche à offrir une perspective révolutionnaire aux meilleurs éléments parmi ceux qui quittent le Parti communiste.

En janvier 1957, le Club fait revivre sa revue théorique, Labour Review, dont la dernière publication remonte à 1954. Le cadre politique de la gauche avait été si profondément modifié que le Club a légitimement intitulé le premier éditorial de la revue «Introducing Labour Review» (Le lancement de Labour Review). En expliquant les objectifs du nouveau Labour Review, l’éditorial déclare:

Le Parti communiste se décompose sous nos yeux. Pendant deux décennies, les membres étaient protégés des réalités politiques par la doctrine de l’infaillibilité du «chef». Maintenant que ce mythe a été définitivement détruit, les membres sont désorientés, déconcertés, perdus. Les membres de la base exigent une plus grande liberté de discussion, mais les dirigeants, tout en semblant céder partiellement à cette demande, craignent ses conséquences: car une recherche trop approfondie dans le passé révélerait leur propre consentement et leur culpabilité pour les erreurs et les crimes qui sont maintenant commodément attribués aux défunts Staline et Beria.

Pendant trop longtemps, le Parti communiste a revendiqué l’héritage du marxisme-léninisme comme sa propriété privée, et pendant trop longtemps il a pu s’en tirer avec cette fausse revendication. La conséquence de considérer Staline comme l’unique source de nouvelles contributions à la théorie marxiste est que peu de choses de valeur sont sorties des sources officielles du Parti communiste. Au contraire, c’est parmi ceux qui se sont constamment opposés au stalinisme au cours des vingt dernières années ou plus que nous devons maintenant chercher des contributions nouvelles et valables à la pensée socialiste.

Malheureusement, une grande partie de cette littérature n’a jusqu’à présent été accessible qu’à une petite partie du mouvement. L’un des objectifs de Labour Review sera de porter les écrits de ces penseurs marxistes «interdits» à l’attention d’un cercle plus large de lecteurs et ainsi de contribuer à développer les fondements théoriques de notre mouvement. [17]

Tout en insistant sur le fait que «les marxistes ne peuvent pas être des philosophes de salon» et doivent être activement engagés dans les luttes quotidiennes de leur temps, l’éditorial souligne la nécessité d’une connaissance détaillée des expériences historiques de la classe ouvrière:

Ce n’est que par la connaissance de ce qui s’est passé et des raisons pour lesquelles les événements ont pris le cours qu’ils ont pris que nous pouvons espérer comprendre ce qui est et ce qui sera. Chaque génération de travailleurs se construit sur les fondations posées par les générations précédentes. Chaque génération se base sur les expériences du passé et détermine ainsi les mesures à prendre à l’avenir.

Telle est l’essence de la méthode marxiste. Trahir cette méthode conduit à l’opportunisme d’une part et au sectarisme d’autre part. Ces deux phénomènes apparemment contradictoires sont, en réalité, les deux faces opposées d’une même médaille. Ils découlent tous deux d’une approche éclectique de nos problèmes qui est le résultat inévitable d’un mépris de la théorie. [18]

Le premier numéro de la revue théorique Labour Review lors de son nouveau lancement

Pour contrer les préjugés antithéoriques qui prévalent dans le mouvement ouvrier britannique, l’éditorial de Labour Review s’engage à «consacrer plusieurs articles importants dans nos premiers numéros au matérialisme dialectique, la base philosophique du marxisme». L’éditorial note:

Tous les ennemis du socialisme, tous les bureaucrates, toutes leurs ombres sectaires «de gauche», tous ceux dont le courage est défaillant et qui cherchent des arrangements faciles avec le capitalisme, tous ceux-là mettent en cause d’une manière ou d’une autre les principes fondamentaux du socialisme scientifique. Pourtant, l’expérience montre que seuls ces principes peuvent nous guider efficacement dans la recherche de réponses aux problèmes du mouvement socialiste britannique.

Saisissant les défis et les tâches posés par l’éclatement du monolithe stalinien avec une profondeur de compréhension historiquement fondée inégalée par toute autre tendance politique du mouvement ouvrier international, Labour Review avance un programme intellectuel et politique ambitieux:

En outre, nous sommes convaincus que la «mémoire collective» du mouvement socialiste doit être réapprovisionnée afin que l’histoire des trente dernières années puisse être nettoyée des mensonges qui l’ont incrustée pendant si longtemps. Nous sommes maintenant à la fin de la grande période glaciaire qui a commencé avec la défaite de la grève générale de 1926... Khrouchtchev, avec des conséquences qui ont fait le tour du monde, a maintenant brisé l’autorité du chef «infaillible» qui a si longtemps enseigné à tous les gens de «gauche» ce qu’ils devaient croire. Nous avons souffert de ce socialisme papal depuis que la faction de Staline a détruit les démocraties des partis communistes en 1927. Les fragments d’autorité qui restaient aux dirigeants du Parti communiste après le 20e Congrès du PCUS ont été anéantis par les chars soviétiques en Hongrie.

Désormais, le développement normal des idées marxistes n’est plus freiné, artificiellement, par des digues bureaucratiques. Des millions de travailleurs et d’intellectuels, dans tous les pays, de la Russie aux États-Unis, entrent en lutte. Ils exigent de connaître, parce qu’ils en ont besoin, l’histoire passée de leur mouvement. Ces jeunes veulent penser, apprendre, utiliser leur initiative politique. Les «interdictions» et les «sectes» bureaucratiques les rebutent. Notre devoir est de les aider à trouver les réponses. C’est pourquoi Labour Review conteste à la fois les ennemis fabiens ouverts du marxisme et les valets staliniens qui ont si gravement sali sa réputation.

Il sera notamment nécessaire de discuter des rêves fabiens selon lesquels le capitalisme bénéficierait d’un nouveau souffle grâce à Keynes, ou à une nationalisation partielle, ou à de «nouvelles» constitutions coloniales, ou à la générosité de l’impérialisme américain.

Parallèlement à la discussion sur le fabiennisme, nous traiterons de la variété stalinienne de «coexistence pacifique» avec le capitalisme et de son rejeton faible, mais répugnant: le programme du Parti communiste britannique, la Voie britannique vers le socialisme. D’où vient le stalinisme et quelle est sa cause? Sa montée était-elle inévitable? La dictature du prolétariat signifie-t-elle vraiment une tyrannie odieuse et meurtrière? Le centralisme démocratique signifie-t-il vraiment l’autocratie d’une clique de fonctionnaires à plein temps? Ce sont là quelques-unes des questions auxquelles nous tenterons de répondre dans les mois à venir.

Lorsque nous discuterons de la futilité des politiques fabiennes, nous devrons également examiner comment Hitler a pu vaincre la classe ouvrière allemande, examiner les causes de l’échec des gouvernements de Front populaire français et espagnol. Nous essaierons de montrer les liens entre le slogan «Le socialisme dans un seul pays» et ces catastrophes pour le mouvement ouvrier international ainsi que la manière dont il a conduit aux procès de Moscou, au pacte Staline-Hitler, au découpage de l’Europe à Yalta et au massacre des ouvriers et des paysans dans les pays satellites d’Europe de l’Est. Nous sauverons les écrits de Lénine de l’obscurité dans laquelle les a plongés Staline sur le caractère et les perspectives d’avenir de la révolution russe et publierons certaines des œuvres de Trotsky, le compagnon d’armes de Lénine dans la révolution russe, qui ont un rapport direct avec les problèmes d’aujourd’hui.

Labour Review invite donc la collaboration de tous les étudiants sérieux du mouvement socialiste. Nos pages seront grand ouvertes pour eux. Nous comptons notamment établir des relations fraternelles étroites avec les mouvements socialistes en développement d’Asie et d’Afrique. Labour Review ne sera cependant pas un simple forum de discussion. Elle sera conçue comme une arme dans la lutte contre les idées capitalistes partout où elles trouvent leur expression dans le mouvement ouvrier. Elle sera objective et pourtant partisane; elle défendra les grands principes du communisme authentique, tel qu’ils ont été exposés par Marx, Engels, Lénine et Trotsky, contre les fabiens et les staliniens qui les ont constamment déformés. [19]

Le premier numéro de la nouvelle Labour Review contient une critique de la «Tragédie hongroise» de Peter Fryer, qu’elle compare à «Dix jours qui ébranlèrent le monde» de John Reed. Fryer, lui aussi, avait écrit sur une révolution, mais une révolution «non pas contre le capitalisme, mais contre une bureaucratie corrompue et dégénérée». [20] Tout en faisant l’éloge de l’œuvre de Fryer, elle note de manière critique que l’auteur n’avait pas expliqué pourquoi les staliniens avaient écrasé la révolution. «Pour la réponse, on doit se reporter aux écrits de Léon Trotsky, en particulier à son livre “La révolution trahie”, où il analyse et explique la croissance de la bureaucratie en Union soviétique, ainsi que les théories proposées pour nourrir et sauvegarder cette caste, que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de stalinisme, et déclare très clairement que son renversement sera violent».[21]

Comme on pouvait s’y attendre, l’introduction de la nouvelle Labour Review a suscité des plaintes de la part de sections de la gauche, qui s’opposaient à son plaidoyer en faveur des conceptions trotskistes et, par conséquent, à son intolérance «sectaire». Ces critiques ont reçu une réponse dans le deuxième numéro de Labour Review, dans un éditorial intitulé «Vers une discussion sur les principes»:

Ceux qui ne sont pas d’accord avec l’un des points de vue exprimés par l’un des contributeurs de Labour Review ne devraient pas rejeter notre revue en utilisant le juron «sectaire», mais devraient exposer sérieusement leurs désaccords, sans équivoque et de manière suffisamment longue pour qu’ils puissent développer leurs arguments de manière adéquate. Nous serons heureux de les publier. [22]

Mais Labour Review insiste sur l’importance cruciale, dans toute discussion sur le stalinisme, du rôle de Trotsky dans l’histoire et de la signification contemporaine de sa contribution à la théorie et à la politique marxistes. «Le trotskisme, affirme-t-elle, représente la seule tentative faite jusqu’à présent du point de vue du marxisme pour expliquer la dégénérescence stalinienne de l’Union soviétique et pour estimer la signification du conflit entre le caractère progressiste de la propriété nationalisée en U.R.S.S. et la bureaucratie réactionnaire qui dirige ce pays». [23]

Le deuxième numéro contenait un autre article qui mérite d’être récupéré des archives: une dénonciation cinglante et chauffée à blanc, écrite par Michael Banda, de la réponse du Parti communiste chinois à la répression de la révolution hongroise par le Kremlin:

Lorsque le discours de Khrouchtchev a été rendu public dans tous ses détails terrifiants, il a explosé sur les dirigeants du mouvement stalinien international avec la soudaineté stupéfiante d’un bâton d’explosif jeté dans un banc de poissons. Les plus stupéfaits et les plus embarrassés d’entre eux étaient les dirigeants du Parti communiste chinois. Pendant près de trente ans, ils avaient considéré Staline comme leur guide infaillible, leur professeur impeccable, leur théoricien de génie, leur chef glorieux. Ils traitaient chaque déclaration de Staline comme une déclaration historique, chaque acte comme un événement d’importance internationale, chaque livre et pamphlet comme un chef-d’œuvre de la littérature marxiste-léniniste et une contribution permanente au matérialisme dialectique…

L’histoire, aussi capricieuse et obstinée qu’elle puisse être, n’a jamais été du côté des idoles et de leurs adorateurs. Par l’intermédiaire de N. S. Khrouchtchev, elle a révélé au monde entier que Staline était un bureaucrate inculte, un charlatan rusé et un tyran impitoyable et sans scrupules.

Les révélations accablantes de Khrouchtchev ont réussi à obtenir des dirigeants chinois une déclaration prudente et ambiguë. Elle ne disait rien de nouveau, mais tentait de réhabiliter Staline aux yeux du peuple chinois. C’était en avril 1956. Pendant neuf mois, un silence impénétrable et apparemment de mauvais augure a suivi. Le mouvement ouvrier du monde attendit en suspens une explication supplémentaire. Mais il attendit en vain.

Tandis que les dirigeants chinois, par leur silence, tentaient de minimiser les crimes de Staline, l’Histoire, honteuse et attristée par les conséquences néfastes de sa propre infamie, se préparait à écrire un épilogue sanglant et tragique au discours de Khrouchtchev. C’était la glorieuse Révolution hongroise. [24]

À la lecture de ces paragraphes, qui ne sont que l’introduction d’un article théorique soigneusement rédigé qui mettait en relation la défense par le régime chinois de l’intervention hongroise du Kremlin avec son programme et son idéologie staliniens réactionnaires, on ne peut s’empêcher de se remémorer l’adaptation politique ultérieure de Banda au régime maoïste et, plus abominablement encore, lorsqu’il rompit avec le Comité international en 1986, sa glorification de Staline.

Le lancement de la Newsletter

Tout en supervisant la production de Labour Review, Healy poursuit ses discussions avec Peter Fryer et cela conduit à une autre initiative politique essentielle. Il propose à Fryer de mettre sur pied, avec le soutien et l’aide du Club, une Newsletter qui servirait de forum de discussion pour ceux qui rompent avec le stalinisme, ainsi que pour les travailleurs militants qui cherchent une voie vers la construction d’un véritable mouvement révolutionnaire.

Fryer accepte la proposition et apporte à ce projet les compétences et le talent exceptionnels d’un écrivain. Healy et le Club fournissent la perspective, les cadres éduqués et le dynamisme organisationnel qui permettent à la Newsletter de devenir une force puissante dans la gauche britannique. Le premier numéro de The Newsletter parait le 10 mai 1957. Il fournit une couverture détaillée de la conférence de Wortley Hall qui s’est tenue deux semaines plus tôt, le week-end du 27-28 avril. Parrainés par le Socialist Forum, dans lequel Michael Banda et d’autres dirigeants du Club étaient actifs, les participants à la conférence, représentant un large éventail de la gauche britannique se réunissent pour discuter de la signification de la crise du stalinisme et de la voie à suivre.

Le premier numéro de la Newsletter

Barbara et Cliff Slaughter participent tous deux à la conférence. Cliff Slaughter étudiait intensément la lutte menée par Trotsky contre le stalinisme. «Lorsqu’il est entré en contact avec le mouvement trotskiste, se souvient Barbara, il a lu tout ce qui lui tombait sous la main». Elle se souvient également que le lieu de la conférence de Wortley «était absolument bondé de gens, tous discutant et argumentant intensément. Je me souviens avoir entendu Healy parler et avoir été frappée par son calme et son assurance, contrairement à tous les autres. Tout ce dont je me souviens, c’est qu’il a dit, et cela m’a vraiment marqué, que “c’était le moment de lire des livres. C’était le moment de découvrir la véritable histoire de la révolution russe”. Il ne tentait pas d’adopter un ton théâtral. Il avait dû attendre des décennies pour qu’une telle situation survienne. Il était très impressionnant et se démarquait de tous les autres». [25]

Le souvenir de Barbara est corroboré par le compte rendu de la conférence écrit par la Newsletter, qui a pris note des remarques de Healy: «C’est le temps de lire des livres, pas de les brûler», peut-on lire. «Ne collons pas d’étiquettes à l’avance. Débarrassons-nous de la démagogie. Ne mettez personne sur un “piédestal”. Lisez et étudiez. Examinez tous les points de vue». [26]

Des désaccords cruciaux apparaissent lors de la conférence. Une partie importante des dissidents et des anciens membres du Parti communiste est prête à dénoncer les crimes de Staline, mais elle résiste à tout examen sérieux des racines sociales et politiques du régime stalinien. Une grande partie de leur critique demeure au niveau de la condamnation moralisatrice. Surtout, ils s’opposent à ce que l’on se concentre sur les écrits de Trotsky et la tradition marxiste internationale qu’il représentait.

Parmi les participants à la conférence figure John Saville, qui avait été un membre éminent du Groupe des historiens du Parti communiste. Il plaide pour une réponse essentiellement nationaliste à la crise du stalinisme. La Newsletter rapporte que Saville soutient qu’il est nécessaire «d’arrêter de lancer des paroles en l’air et de construire un corpus d’idées marxistes qui signifie quelque chose pour la classe ouvrière britannique. Cela implique l’étude de notre propre mouvement ouvrier et de son histoire, dont on savait bien trop peu de choses.» [27]

Mais le véritable problème auquel est confronté le mouvement socialiste en 1957 n’est pas une connaissance insuffisante de ce qui s’était passé à Manchester ou à Liverpool dans les années 1820, mais de ce qui s’était passé à l’intérieur du Parti communiste russe dans les années 1920.

Saville travaille en étroite collaboration avec un autre historien dissident du parti communiste, E. P. Thompson, qui devint plus tard célèbre en tant qu’auteur de «The Making of the English Working Class», qui expliquait le développement de la conscience de classe comme le produit d’expériences et de traditions spécifiquement nationales. Saville et Thompson collaborent à la production d’un journal intitulé The New Reasoner, précurseur de la New Left Review. Thompson considère que les références aux luttes théoriques et politiques entre le trotskisme et le stalinisme sont largement hors de propos et nuisibles à un regroupement de la nouvelle gauche. Dans une lettre à The Newsletter écrite peu après la conférence de Wortley, Thompson – qui était (et est resté) un adversaire acharné du trotskisme – affirme que «les positions et les attitudes qui sont étiquetées “trotskistes” tendent à la pétrification et à la perpétuation de la division sectaire…» [28]

Cliff Slaughter rejoint le mouvement trotskiste

C’est au cours de cette période tendue de réalignement politique que Cliff Slaughter établit le contact avec le mouvement trotskiste et entre dans une discussion politique approfondie avec Gerry Healy. C’est le début d’une collaboration politique qui allait durer trois décennies. Slaughter est fortement opposé à la tendance représentée par Saville et Thompson. Dans un essai polémique qu’il a écrit dix ans plus tard et qui a été publié dans «The Fourth International», Slaughter explique la signification des divisions théoriques et politiques qui apparurent parmi les dissidents et les ex-staliniens en 1956-57. Ils étaient stupéfaits par la révélation des crimes de Staline, mais aussi par leur propre crédulité. Reflétant leur propre déconfiture et embarras:

La grande majorité des intellectuels staliniens fixaient désormais leur orientation politique non pas objectivement, mais subjectivement: ils voyaient leur «communisme» comme une vaste tromperie; ils ne pouvaient plus garder la tête haute dans les cercles libéraux dans lesquels ils vivaient et travaillaient; ils étaient outrés de découvrir qu’on avait utilisé leur acceptation idéaliste de Staline et du stalinisme pour couvrir le meurtre, la torture et la répression de toute liberté; et ainsi de suite.

Politiquement parlant, et dans la mesure où certains d’entre eux sont restés en politique, le sens de ces réactions était l’acceptation de la principale attaque idéologique capitaliste contre la révolution russe et le communisme: que le stalinisme, avec toutes ses violences et ses trahisons, est essentiellement une continuation du léninisme; que l’essence du stalinisme est la «dictature» ou le «totalitarisme», ainsi que la «realpolitik» ou la politique pragmatique du pouvoir; et que les «idéaux» qui inspirent les membres de la base à rejoindre et bâtir le mouvement sont tout simplement utilisés cyniquement par ceux qui sont avides de pouvoir dans la direction.

Conscients de cette «continuité», les ex-communistes cherchent alors d’autres principes moraux et politiques. Ils ne trouvent, bien sûr, que les restes de l’éthique bourgeoise et les nombreuses variétés d’opportunisme réformiste et libéral qui les ont acceptés. Aucun d’entre eux – puisqu’ils découlent et dépendent directement d’un ordre social historiquement condamné et en décomposition – ne peut fournir une ligne d’action et une théorie cohérentes.

Par conséquent, les nombreux groupements qui se sont épanouis (si le mot est approprié dans ce contexte) après 1956 ont fini par se dissoudre dans les mouvements réformistes et libéraux, ou bien ont dérivé de plus en plus près du stalinisme, parfois sous la forme d’une collaboration ouverte et directe, dans d’autres cas par un accommodement idéologique. Cela s’explique par le fait qu’à l’échelle internationale, le capitalisme ne survit pas grâce à une force intrinsèque, mais uniquement grâce aux appuis que lui fournit la bureaucratie stalinienne. C’est la force sociale qui retient la révolution prolétarienne.

Dans la mesure où il existe un travail politique et théorique parmi ceux qui se prétendent socialistes, il doit soit graviter vers le stalinisme, soit être attiré par le marxisme révolutionnaire, par le trotskisme. La New Left Reviewa une certaine continuité depuis 1956. C’était un amalgame de Universities and Left Reviewet de The New Reasoner. Ces deux revues étaient le résultat de la collaboration entre d’anciens membres du Parti communiste et d’autres intellectuels de gauche.

The New Reasonerétait à l’origine The Reasoner, un bulletin d’opposition dupliqué pour les membres dissidents du Parti communiste dans le nord de l’Angleterre en 1956. Ses rédacteurs, Edward Thompson et John Saville, étaient et restent fortement anti-trotskistes. Thompson décrivait le trotskisme comme une tendance sectaire, d’extrême gauche et anti-révolutionnaire dans la classe ouvrière britannique. Comme ceux qui leur ont succédé, Thompson et Saville ont cherché le développement futur à partir de sources extérieures à la tradition bolchevique, et en particulier à partir de certaines caractéristiques socialistes prétendument spéciales du mouvement ouvrier britannique.

Leur refus de faire face à la signification historique du stalinisme et de la lutte de Trotsky contre lui se reflétait dans leur rejet de toute campagne contre le stalinisme telle que celle menée par les trotskistes, au motif qu’elle équivalait à de «l’anticommunisme». De cette façon, ils acceptaient la position fondamentale d’une continuité entre Lénine et Staline. [29]

La Newsletter du 4 janvier 1958 annonce la création d’un comité de rédaction de 10 personnes, dont Cliff Slaughter. La notice indique que Slaughter, qui travaille comme sociologue à l’université de Leeds, avait démissionné du Parti communiste après s’être vu retirer son adhésion. Les premiers articles écrits par Slaughter pour publication dans laNewsletter, une série sur le contexte de la lutte du peuple Kikuyu au Kenya contre l’impérialisme britannique, paraissent en février 1958.

Cliff Slaughter

Parmi les nombreux intellectuels du Parti communiste gagnés au mouvement trotskiste à la suite de la crise de 1956, Slaughter était le plus cohérent et celui ayant les connaissances les plus approfondies sur le plan théorique dans sa conception du marxisme comme instrument de la lutte révolutionnaire dans la classe ouvrière.

La lutte dans la classe ouvrière

Lorsque la Newsletter célèbre son premier anniversaire en mai 1958, elle reçoit de nombreux messages de félicitations et de soutien. Sa contribution au développement politique de la classe ouvrière est reconnue même par nombre de ses adversaires au sein de l’aile gauche du Parti travailliste britannique. Michael Foot, le dirigeant du groupe de gauche la Tribune, écrit:

Bonne chance à la Newsletter qui vient d’avoir un an, de la part de la Tribune de 21 ans. L’un des besoins du mouvement travailliste en ce moment est d’intensifier le débat sur la bonne stratégie pour atteindre le socialisme.

La Newsletter apporte une contribution distinctive à ce débat et j’espère qu’elle obtiendra une diffusion encore plus large. [30]

Le romancier américain Howard Fast, victime d’une chasse aux sorcières et dont les œuvres les plus connues sont Freedom Road, Citizen Tom Paine et Spartacus (qui a inspiré le film réalisé par Stanley Kubrick en 1960), envoie également ses félicitations. Ayant rompu avec le Parti communiste en 1956, il rencontre Healy à Londres et discute avec lui de l’histoire du mouvement trotskiste. Le respect de l’écrivain pour la lutte menée par la Quatrième Internationale s’exprime dans son message à la Newsletter: «Vous avez mes meilleures et plus chaleureuses salutations en cette année de publication. La question n’est pas de savoir si je suis d’accord avec vous sur tout; j’appuie beaucoup de choses s’il y a une base minimale d’accord; votre importance réside dans le fait que vous refusez au Parti communiste le droit de supplanter la lutte pour la paix et tous les autres domaines de la décence humaine». [31]

La lutte menée par les trotskistes britanniques contre le stalinisme renforce leur intervention dans le mouvement ouvrier. La mise en évidence du rôle criminel du stalinisme est un élément essentiel, mais pas le seul, de la lutte plus large pour surmonter la domination sur le mouvement ouvrier, en Grande-Bretagne et dans le monde, des bureaucraties ouvrières réactionnaires. Les principales agences par lesquelles les intérêts de la classe ouvrière sont subordonnés à l’impérialisme britannique sont les bureaucraties sociales-démocrates qui dirigent à la fois le Parti travailliste et le Trades Union Congress. Dans ce contexte politique, le rôle principal du Parti communiste britannique est de bloquer le développement d’un mouvement indépendant de la classe ouvrière de plus en plus militante contre les bureaucraties qui s’entremêlent.

La Newsletter intervient de manière agressive tout au long de l’année 1958 pour fournir une véritable direction militante et orientation politique au mouvement de la base en pleine expansion. Une intervention particulièrement importante est le soutien donné par la Newsletter au «Blue Union» (le Syndicat bleu), un syndicat rival de débardeurs, le National Amalgamated Stevedores and Dockers (NASD), distinct du puissant Syndicat des travailleurs du transport et des services généraux (Transport and General Workers Union – TGWU) et qui a la réputation d’être plus militant. Ayant perdu des membres au profit du NASD, le TGWU cherchait à empêcher les syndicalistes bleus de trouver du travail, déclarant qu’un travailleur qui n’était pas membre du syndicat officiel était un «non-syndicaliste». Fin janvier 1958, plus de 9.000 débardeurs, dont des membres de la base du TGWU sur le «Merseyside» à Liverpool, se mettent en grève pour défendre les membres du «Blue Union». S’opposant aux attaques contre le «Blue Union», la Newsletter demande si les responsables du TGWU prétendent que seuls les travailleurs qui contribuent au paiement de leurs salaires peuvent être considérés comme des syndicalistes.

Dans une évaluation de la lutte du «Blue Union» publiée dans Labour Review au lendemain de la grève, Bill Hunter, un membre éminent du Club actif à Liverpool, écrit:

Il ne fait aucun doute que le mouvement du «syndicat bleu» dans les ports du Nord était un développement progressiste. La plus grande tâche du mouvement syndical aujourd’hui est peut-être de réaffirmer le contrôle qu’exerce la base. Il est insensé de penser que cela peut se faire sans secousses dans la structure syndicale et sans mouvements explosifs.

Car dans les syndicats britanniques d’aujourd’hui, lourdement bureaucratisés et souvent corrompus, la «démocratie» de la base, comme la démocratie dans la société capitaliste dans laquelle ils existent, n’est souvent qu’une farce coûteuse. La démocratie n’est pas simplement une question de vote, de résolutions et d’attendre que les dirigeants voient la lumière et changent d’avis.

Si l’appareil bureaucratique cesse d’être le serviteur des membres, s’il se maintient en maître sur les rangs, pour se perpétuer par un système de «nominations» plutôt que d’élections, s’il réprime constamment les travailleurs et les groupes militants, alors les expulsions sont inévitables. De même, les luttes dans lesquelles les travailleurs doivent se battre à la fois contre les employeurs et les directions syndicales sont inévitables. De plus, si les circonstances s’y prêtent, des groupes importants de syndicalistes chercheront à s’échapper de ce qui est devenu pour eux une «prison» syndicale. Dans cette prison, toute initiative ouvrière, toute tentative d’exprimer ses propres idées sur la défense de ses intérêts, reste en cage, canalisée ou tout simplement réprimée. [32]

Hunter a écrit son article il y a 63 ans, à une époque où les syndicats, comparés à leur état actuel de dégénérescence réactionnaire, pouvaient presque sembler avoir été des citadelles de la démocratie ouvrière et de la lutte des classes. Mais même à cette époque, des décennies avant que le blairisme thatchérien ne devienne la religion officielle du Parti travailliste et du TUC, les trotskistes britanniques orientaient leur travail vers le développement d’une insurrection de la base contre les anciennes structures bureaucratiques.

Sur la base des progrès réalisés à la suite de ses interventions dans les luttes ouvrières, la Newsletter lance un appel à une conférence nationale de la base à Londres. Malgré la chasse aux sorcières et les menaces de proscriptions, la conférence, qui se tient le 16 novembre 1958, rassemble 500 travailleurs. Les délégués adoptent à une majorité écrasante une Charte des revendications ouvrières qui comprend l’appel à la nationalisation des grandes industries, sous la direction des travailleurs et sans compensation pour les anciens propriétaires.

Dans son discours à la conférence, Slaughter analysé la signification des récentes émeutes raciales et dénonce les tentatives de rendre les travailleurs immigrés responsables de la hausse du chômage:

Il n’y a que 200.000 personnes de couleur dans ce pays, dont 70.000 à 80.000 sont des travailleurs salariés. Mais il y a 500.000 chômeurs ou plus et ce chiffre augmente de 38.000 par mois.

Les émeutes raciales ont clairement montré que la classe des employeurs avait l’intention d’utiliser la présence de personnes de couleur comme une diversion.

La base des préjugés raciaux se trouve dans notre système social. On ne pouvait pas envoyer de jeunes soldats faire la guerre aux gens de couleur en Malaisie, en Corée et à Chypre sans leur dire que ces gens étaient inférieurs. L’impérialisme est la cause première des préjugés raciaux…

Les mineurs ont un dicton: «Quand nous sommes en bas, nous sommes tous de la même couleur.» C’est vrai pour le chômage. Au chômage, tout le monde est de la même couleur.

En dernière analyse, seule la défaite de l’impérialisme résoudra réellement ce problème, et avec lui tous les problèmes de la classe ouvrière. [33]

La presse capitaliste, la bureaucratie du Parti travailliste et des syndicats et, bien sûr, ce qui restait du Parti communiste, répondent au succès de la conférence du 16 novembre de la Newsletter par une campagne hystérique anti-trotskiste. Des titres tels que: «Le Club rouge démasqué», «Les hommes que vous devez surveiller», «Leur but est de faire plus de grèves», «600 complotent une grève de 24 heures» et «Les hommes du Club rouge tiennent une conférence secrète» apparaissent régulièrement dans la presse. Les trotskistes britanniques répondent en annonçant, au début de l’année 1959, le lancement d’une campagne nationale de réunions dans tous les grands centres industriels afin de susciter un soutien à la «Charte des revendications ouvrières». «Si, comme le croit la Newsletter, un soutien généralisé existe pour une organisation destinée à amener les syndicalistes de base à l’activité politique sous une bannière socialiste, ces réunions jetteront les bases de son lancement.» [34]

Le numéro du 6 décembre 1958 de la Newsletter. Il contenait une réponse de Gerry Healy à la chasse aux sorcières lancée contre le journal, à la suite de la conférence nationale de la base tenue le mois précédent.

Dans une autre déclaration sur les réunions prévues, publiée dans le même numéro (et signée par les membres du comité de rédaction, y compris Cliff Slaughter), la Newsletter déclare: «Pour notre part, nous sommes convaincus que le temps approche rapidement où une certaine forme d’organisation de la base, correspondant aux besoins et aux problèmes des militants et aidant à faire avancer leur lutte à l’intérieur et à l’extérieur des syndicats, deviendra impérative». [35]

La fondation de la Socialist Labour League

La décision de créer la Socialist Labour League (SLL) est annoncée publiquement dans le numéro de la Newsletter du 28 février 1959. Le comité de rédaction explique les objectifs de la nouvelle organisation:

La Socialist Labour League cherchera à amener les militants syndicaux à s’engager dans l’activité politique sous une bannière socialiste.

Elle cherchera à aider les travailleurs à gagner leurs luttes contre les licenciements et la persécution, et à faire entrer leurs problèmes et leurs opinions au cœur du Parti travailliste.

Elle cherchera à remplacer les dirigeants actuels de droite qui dominent les syndicats et le Parti travailliste par des dirigeants qui s’engagent à mener des politiques et un programme socialistes.

Elle luttera contre les interdictions et la chasse aux sorcières des militants. [36]

La déclaration appelle à «la mobilisation de l’ensemble du mouvement travailliste dans une lutte, à la fois politique et industrielle, pour vaincre les conservateurs une fois pour toutes». Elle poursuit: «Notre horizon ne se limite pas à la victoire aux prochaines élections générales. Nous voulons aussi en finir avec le capitalisme». [37] Sur le front international, le communiqué déclare:

Nous préconisons le retrait des troupes britanniques des colonies et semi-colonies, l’arrêt de la fabrication de la bombe H et de la construction de bases de fusées et un appel socialiste lancé par un gouvernement travailliste aux travailleurs du monde entier pour mettre fin à la production de bombes H partout et aller de l’avant vers le socialisme. [38]

La Newsletter annonce la fondation de la Socialist Labour League

Comme la Newsletter l’avait prédit, le Parti travailliste, la presse bourgeoise et les staliniens répliquent à la formation de la SLL par une contre-attaque agressive. La demande officielle d’affiliation de la SLL au Parti travailliste, afin d’avoir le droit de faire avancer la lutte pour des politiques socialistes au sein de l’organisation, est rapidement rejetée. Au lieu de cela, le Parti travailliste proscrit la SLL et intensifie ses efforts pour expulser de son organisation tous ceux qui sont identifiés comme trotskistes. Le choix qui s’offrait au mouvement trotskiste était soit de se plier à la discipline de la bureaucratie sociale-démocrate et de dissoudre la SLL – abandonnant ainsi pratiquement l’activité révolutionnaire parmi les travailleurs engagés dans la lutte contre le capitalisme – soit de poursuivre ouvertement la construction du mouvement trotskiste en défiant la bureaucratie du Parti travailliste.

Pour Healy, le travail de faction au sein du Parti travailliste, qu’il avait mené avec une patience extraordinaire depuis 1947, avait toujours été une tactique, valable dans la mesure où il ne sapait pas, au point de le handicaper, son intervention indépendante dans les luttes ouvrières sur la base d’un véritable programme socialiste. C’est précisément pour cette raison qu’à la fin des années 1950, la tactique d’entrée telle qu’elle avait été conçue avait épuisé son rôle. Une implication pratique sérieuse dans les luttes de la classe ouvrière conduisait nécessairement à une confrontation avec le Parti travailliste et le TUC. Les trotskistes devaient choisir entre persister dans leurs efforts pour développer et étendre, dans toute la mesure du possible, leurs interventions dans les luttes des classes. Ou, au contraire, maintenir une présence passive, purement propagandiste, au sein des structures officiellement sanctionnées du Parti travailliste. Ils ont choisi la première solution.

Toutefois, cela ne signifiait pas l’abandon des interventions au sein du Parti travailliste. Au contraire, la création de la SLL a en fait élargi son influence parmi les éléments les plus militants du Parti travailliste. Cinq ans après la proscription du SLL, le parti contrôlait la majorité des sièges du comité national des «Jeunes socialistes» du Parti travailliste et avait pris la direction de son journal, Keep Left.

«Il n’y a pas de monde sans les murs de Vérone», se lamentait Roméo en apprenant qu’il avait été banni. Pour les opportunistes invétérés des pablistes et des autres tendances anti-trotskistes, il n’y avait pas de monde en dehors des fortifications antisocialistes du Parti travailliste. Pour le pabliste Ted Grant, conformément à la conception de son mentor de la transformation révolutionnaire des bureaucraties de droite sous la pression des masses, le moment de la rupture avec le Parti travailliste n’arriverait jamais. La tactique devint une stratégie, et la stratégie devint un mode de vie. Au cours des décennies suivantes – sous les règnes de Wilson, Callaghan, du gâteux Foot, Kinnock, Blair et Brown – Grant s’est révélé, jusqu’à sa mort à l’âge de 93 ans en 2008, le plus loyal et le plus tenace des travaillistes.

Ted Grant

Le numéro de Labour Review qui annonce la fondation de la Socialist Labour League est le premier dont Cliff Slaughter est le corédacteur (avec John Daniels). La déclaration éditoriale affirme que la tâche de Labour Review, en tant qu’organe théorique de la SLL, «n’est rien de moins que d’éduquer une génération de combattants et de dirigeants de la classe ouvrière qui auront pour tâche de s’emparer du pouvoir de l’État et d’accomplir la révolution britannique.» [39]

Slaughter contribue également à ce numéro un essai fondamental, «Révolution et conscience de classe». Cet essai soulève bon nombre des questions théoriques qui allaient être développées et défendues dans ses écrits de 1961-63 pendant la lutte naissante au sein du Comité international pour la réunification avec les pablistes.

L’accomplissement crucial du marxisme, qui est au centre du travail théorique de Slaughter entre 1959 et 1964, est la conception matérialiste dialectique de l’histoire et sa justification du rôle révolutionnaire de la classe ouvrière. Par conséquent, la tâche centrale des marxistes était la défense, tant en théorie qu’en pratique, de cette conquête, contre toutes les formes de révisionnisme antimarxiste qui remettait en cause, jusqu’à nier explicitement, le fait que la classe ouvrière était la principale force sociale révolutionnaire de la société moderne. L’insistance de Slaughter sur le rôle historique de la classe ouvrière est explicitement liée à la question de la pratique du mouvement trotskiste, qui était une force active et indispensable au développement de la conscience de classe révolutionnaire.

Slaughter commence son essai en mettant en relation les questions théoriques soulevées par la discussion sur la conscience de classe avec les bouleversements politiques de la gauche générés par les événements de 1956:

Au cours des deux dernières années, de nombreux marxistes ont dû réexaminer leurs hypothèses de base et se sont rendu compte que leur compréhension de la théorie marxiste était peut-être déformée par leur allégeance au «communisme» des derniers jours, que nous appellerons ici, faute de mieux, le «stalinisme». Le but de cet article est d’aller à la racine du concept qui est la cible principale de tous les révisionnistes du marxisme: le concept de la révolution de la classe ouvrière et de la prise du pouvoir par la classe ouvrière. Sous une forme ou une autre, tous les «nouveaux penseurs» du mouvement socialiste, ainsi que les critiques de l’extérieur, contestent l’hypothèse de Marx selon laquelle la classe ouvrière est la seule force révolutionnaire dans le système capitaliste, et qu’elle établira inévitablement sa propre dictature comme première étape vers une société sans classes. Certains disent que le capitalisme a changé de telle manière que la révolution n’est plus possible ou nécessaire pour la classe ouvrière. D’autres disent que lorsque la révolution a eu lieu, en Russie en novembre 1917, l’expérience a prouvé que la classe ouvrière ne pouvait pas empêcher la montée d’une dictature oppressive et brutale, la négation même du socialisme. [40]

Slaughter répond manifestement aux intellectuels de gauche désorientés et démoralisés, qui avaient conclu, sur la base des défaites subies au lendemain de la révolution bolchevique, que la classe ouvrière avait épuisé son rôle historique et qu’un autre sujet d’action révolutionnaire devait être trouvé. Les écrits d’Herbert Marcuse illustrent ce rejet de la classe ouvrière, mais il est loin d’être le seul. «Les Damnés de la terre» de Frantz Fanon déplace le lieu des soulèvements révolutionnaires potentiels hors des pays impérialistes, où se trouvent les sections les plus puissantes de la classe ouvrière. L’extrême scepticisme des intellectuels petits-bourgeois à l’égard de la classe ouvrière est résumé par le sociologue radical C. Wright Mills, lorsqu’il écrit dans sa «Lettre à la nouvelle gauche» que «le problème du rôle historique du changement» doit être retravaillé en termes non marxistes. Il juge qu’il est déraisonnable pour les théoriciens de la Nouvelle Gauche de «s’accrocher si fortement à la “classe ouvrière” des pays capitalistes avancés en tant qu’agent historique, ou même en tant qu’agent le plus important, face à la preuve historique réelle qui s’oppose maintenant à cette attente». Mills caractérise la «métaphysique du mouvement ouvrier» comme «un héritage du marxisme victorien qui est maintenant tout à fait irréaliste.» [41]

C. Wright Mills avec l’écrivain Saul Landau (Wikimedia Commons)

Slaughter ne répond pas seulement aux intellectuels désorientés qui gravitent autour de la «Nouvelle Gauche». Il est bien conscient que les conceptions antimarxistes rétrogrades qui circulent au sein de l’intelligentsia universitaire trouvent un écho dans les tendances pablistes, où elles sont utilisées pour justifier la capitulation face aux organisations et mouvements politiques basés sur la petite-bourgeoisie.

L’essai de Slaughter fournit un examen minutieux du développement historique de la pensée marxiste, analysant l’interaction de l’analyse théorique et du processus social objectif qui avait permis à Marx et Engels d’établir le rôle révolutionnaire de la classe ouvrière. Il accorde une attention particulière au «Manifeste du Parti communiste»:

Dans ce document, sans équivalent dans l’histoire, les idées de la lutte des classes, de la structure économique de la société, du rôle révolutionnaire de la classe ouvrière, de l’autodestruction nécessaire du capitalisme et de la méthode dialectique elle-même sont saisissantes par leur simplicité et leur maturité. Beaucoup de gens lisent le Manifeste lorsqu’ils découvrent le socialisme et le considèrent comme un pamphlet de plus. Pourtant, il s’agit peut-être de l’œuvre la plus complète de Marx et Engels, dans le contexte de laquelle toutes leurs œuvres ultérieures doivent être interprétées. [42]

Ceux qui prétendent que le Manifeste est dépassé ne comprennent pas la caractérisation par Marx du prolétariat en tant que classe révolutionnaire:

Une révolution est la prise du pouvoir par une classe afin d’effectuer, dans son propre intérêt, le renversement de la structure sociale existante. Dans toutes les révolutions précédentes, la classe victorieuse n’a pas renversé l’ensemble des conditions sociales existantes. Pour des classes comme la bourgeoisie, le but de la révolution politique était de substituer au mode d’appropriation précédemment dominant leur propre mode d’appropriation, déjà développé. Mais la tendance inévitable du capitalisme est de balayer tous les modes d’appropriation autres que l’exploitation capitaliste du travail salarié, de sorte que seules deux classes fondamentales s’affrontent. C’est la clé du rôle unique de la classe ouvrière dans l’histoire. Elle ne peut substituer son propre mode d’appropriation à celui de la classe capitaliste, puisqu’en abolissant le capital, elle abolit son nécessaire opposé, le travail salarié. Les intérêts du prolétariat sont orientés vers une société sans prolétariat, sans exploitation, sans État. [43]

L’essai de Slaughter cherche à situer la fondation de la Socialist Labour League dans un processus qui englobe toute l’histoire de la lutte pour le socialisme. Sur la base de cette histoire, Slaughter démontre le gouffre infranchissable qui sépare les organisations bureaucratiques existantes du marxisme:

La social-démocratie et le stalinisme sont tous deux coupés des idées centrales du marxisme, qui sont confirmées par l’expérience révolutionnaire de la classe ouvrière. Tous deux nient le fondement de classe essentiel de tous les enjeux politiques sérieux et de toutes les institutions fondamentales de la société. Tous deux rejettent l’idée que l’État bourgeois, y compris le Parlement, doit être détruit et que des organes de pouvoir ouvriers doivent le remplacer. Tous deux ont abandonné le véritable internationalisme de la classe ouvrière. Tous deux craignent plus que tout l’action et l’initiative des masses populaires elles-mêmes et érigent donc des machines de parti bureaucratiques ou des systèmes d’État qui agissent «au nom» des travailleurs. Chacune de ces déviations du marxisme a déjà été condamnée par Marx dans le Manifeste et dans ses écrits sur les révolutions de 1848. [44]

L’essai de Slaughter n’a pas été écrit pour accueillir un parti qui ne cherche rien de plus qu’à pousser les organisations bureaucratiques existantes vers la gauche.

En préparation d’une conférence fondatrice prévue pour mai 1959, le comité de rédaction de la Newsletter publie une déclaration programmatique détaillée. La section d’ouverture, intitulée «Qu’est-ce que la Socialist Labour League?» explique:

La Socialist Labour League est une organisation de marxistes au sein du mouvement ouvrier et syndical, qui se consacre à la lutte pour des politiques socialistes à la place des politiques actuelles de trahison de classe.

Contrairement à ceux qui se disent socialistes, les marxistes ne croient pas qu’il soit possible de réformer le capitalisme jusqu’à ce qu’il disparaisse ou de le transformer en socialisme par des moyens pacifiques.

L’expérience de plus d’un siècle de luttes de la classe ouvrière montre que la classe capitaliste utilisera toutes ses forces pour conserver son emprise sur la machine d’État et sa propriété des moyens de production.

Les marxistes soutiennent que le capitalisme ne peut être renversé que par la lutte de la classe ouvrière pour la prise du pouvoir d’État.

Le capitalisme ne peut être détruit simplement en obtenant une majorité parlementaire. La participation des représentants des travailleurs au Parlement et aux conseils locaux peut aider la lutte pour le socialisme, mais seulement si la lutte de ces représentants est liée à l’action directe de la classe ouvrière organisée.

Les dirigeants actuels des syndicats et du Parti travailliste ne sont pas déterminés à mettre fin au capitalisme, à porter la classe ouvrière au pouvoir et à construire le socialisme.

L’une des tâches principales de la Socialist Labour League est d’aider les syndicalistes et les membres du Parti travailliste et du Parti communiste, par le biais d’une activité commune et d’une discussion politique basée sur leurs propres expériences, à construire une nouvelle direction dévouée aux principes socialistes. [45]

Tout en luttant contre les expulsions de ses membres qui sont encore au sein du Parti travailliste et en continuant à réclamer le droit à l’affiliation, la SLL indique clairement qu’elle ne sacrifiera pas sa lutte pour les principes au profit de considérations organisationnelles à court terme. Elle note que de nombreuses tendances centristes s’étaient rendues impuissantes afin d’éviter un affrontement direct avec les bureaucraties du Parti travailliste et du TUC:

La Socialist Labour League a vu le jour, non pas pour répéter les expériences de ces groupements centristes, mais pour mener un nouveau type de lutte contre les dirigeants et les politiques de droite dans cette nouvelle période.

Une organisation de marxistes est nécessaire, non seulement pour l’éducation théorique et la discussion de la politique, mais aussi pour aider et diriger les travailleurs dans leurs luttes immédiates contre le capitalisme.

La proscription de la Ligue (SLL) dans le mois qui a suivi sa création est un hommage à la façon dont les marxistes et leur journal Newsletter ont aidé les travailleurs en lutte dans les transports, les ports, le bâtiment et les industries mécaniques.

La droite voit les graves répercussions que la possibilité offerte par la Socialist Labour League pourrait avoir sur les partisans et les praticiens des politiques de collaboration de classe.

La chasse aux sorcières dirigée contre la Socialist Labour League et la Newsletter ne réussira pas à détruire notre organisation et notre journal. Nous mènerons une lutte déterminée contre l’expulsion des socialistes dont le seul crime est de lutter pour une politique socialiste authentique et d’admettre que c’est leur devoir. [46]

La déclaration comprend une section substantielle sur «Les perspectives internationales de la Socialist Labour League», qui commence par la déclaration suivante: «Les marxistes sont des internationalistes de la classe ouvrière». [47] La section proclame l’engagement de la SLL envers la défense inconditionnelle de l’Union soviétique contre l’impérialisme, mais fournit également un examen concis de l’analyse trotskiste du stalinisme. La SLL déclare également qu’elle appuie les «luttes de tous les peuples coloniaux et dépendants pour l’indépendance vis-à-vis de l’impérialisme, non par charité, mais parce que pour les travailleurs britanniques, c’est une lutte commune contre un ennemi commun.» [48] La SLL relie la lutte contre l’impérialisme à la lutte pour l’unification de la classe ouvrière en Grande-Bretagne:

Nous mettons en avant les intérêts de classe communs des travailleurs immigrés en Grande-Bretagne avec les travailleurs blancs.

La division de la classe ouvrière sur des critères raciaux ne peut que servir les intérêts de la classe capitaliste. Nous demandons donc instamment aux travailleurs blancs et noirs de s’opposer unanimement à toute forme de propagande, d’incitation ou de violence raciales. [49]

La déclaration souligne l’importance cruciale de l’intervention de la SLL dans les luttes de la classe ouvrière, l’orientation principale étant vers la base, dans le but de mobiliser toute sa vaste capacité de combat dans les confrontations avec la classe dirigeante:

On doit faire comprendre aux employeurs qu’en licenciant un seul militant, ils défient toute la puissance de la classe ouvrière organisée.

Soit les travailleurs répondent aux employeurs arrogants dans un langage qu’ils comprendront, soit la classe ouvrière verra son organisation et ses gains disparaître petit à petit.

Mais cet objectif de mener l’offensive dans chaque grève, de mener chaque conflit dès le début dans le but de remporter une victoire décisive, implique une préparation efficace, approfondie et consciente.

Tous les encouragements doivent être donnés au développement de comités de base dans chaque industrie, composés des militants les plus expérimentés et les plus fiables, et à établir les liens entre ces comités à l’échelle locale, régionale et finalement nationale.

Dans les comités de base, établis par les travailleurs eux-mêmes, répondant directement à leurs besoins et à leurs souhaits, la classe ouvrière possède tous les moyens de se préparer aux grandes luttes industrielles. [50]

La section qui suit l’élaboration de la stratégie des travailleurs de la base s’intitule «Ce que signifie être marxiste»:

Les marxistes sont les plus conscients de tous les travailleurs. Ils ne considèrent pas le socialisme ou la lutte pour sa réalisation d’une manière idéaliste, mais d’une manière scientifique.

Ils fondent leur politique et leur programme sur une étude des forces de classe objectives qui agissent dans la société, sur une étude de la position et des besoins réels de la classe ouvrière. Le marxisme est la science de la lutte de la classe ouvrière et de la prise du pouvoir par la classe ouvrière.

Puisque le marxisme est une science, il doit être étudié comme une science. C’est pourquoi la Socialist Labour League dispense à tous ses membres une formation systématique et approfondie sur la théorie marxiste, sur l’expérience du mouvement ouvrier dans tous les pays, en expliquant les lois et les leçons de cette expérience.

Mais le marxisme n’est pas seulement une théorie, mais une théorie de l’action humaine, et avant tout de la lutte des classes. Être marxiste, ce n’est donc pas simplement étudier, mais étudier afin d’être mieux équipé pour lutter et travailler au nom de la classe ouvrière.

Mais lutter en tant qu’individu n’est pas suffisant. Les marxistes luttent et travaillent en tant qu’équipe disciplinée, avec des politiques acceptées sur la base d’une discussion démocratique, avec une division du travail, et sous la direction d’organes dirigeants élus et responsables. [51]

Dans cette déclaration de fondation, la Socialist Labour League se présente toujours comme cherchant à travailler en tant que tendance officiellement reconnue au sein du Parti travailliste. Mais son programme et la pratique qui en découle déterminent la proscription quasi immédiate de la SLL par le Parti travailliste. L’insistance de la Socialist Labour League à intervenir dans les luttes de la classe ouvrière – dans le but d’utiliser tout le potentiel de sa puissance, de considérer chaque conflit comme une bataille dans une guerre de classe nationale et mondiale plus large, de développer au sein du prolétariat une conscience de sa force en tant que classe et une compréhension de son rôle historique dans la création d’un nouveau système mondial socialiste – crée un gouffre infranchissable entre elle et le Parti travailliste. Mais malgré les interdictions qui rendent impossible le travail en tant que tendance au sein du Parti travailliste, la Socialist Labour League organise sa conférence inaugurale le week-end des 16 et 17 mai 1959.

Peter Fryer explique la signification de l’événement dans un essai publié dans Labour Review:

La conférence inaugurale de la Socialist Labour League, qui s’est tenue à Londres à la Pentecôte, a démontré que les idées auxquelles une génération de marxistes s’est accrochée pendant trois décennies d’isolement et de persécution ont pris racine sur le sol britannique. Le mouvement marxiste prend forme. Il défie le capitalisme, le fascisme, les dirigeants fourbes staliniens et de la droite, les «nouveaux penseurs» et les cliques de la «Nouvelle Gauche», et les divers groupements sectaires. Voici un mouvement qui ne plaisante pas, comme en témoignent chaque attaque de chasse aux sorcières, chaque interdiction, proscription et expulsion; un mouvement qui s’appuie sur le prolétariat dans une période où la lutte des classes s’intensifie; un mouvement qui grandit donc rapidement en taille et en influence. [52]

À suivre

Notes:

[17] Labour Review, janvier 1957, volume 2, numéro 1, p. 1.

[18] Ibid, p. 2.

[19] Ibid, p. 2 et 3.

[20] Ibid, p. 29.

[21] Ibid, p. 30.

[22] Ibid. mars-avril 1957, vol. 2, n° 2, p. 35.

[23] Ibid.

[24] 'The Chinese C.P. and Hungary', Michael Banda, Labour Review, mars-avril 1957, vol. 2, n° 2, p. 57.

[25] Courriel de Barbara Slaughter à David North, 20 juillet 2021.

[26] The Newsletter, vol. 1, no 1, 10 mai 1957, p. 5.

[27] Ibid.,p. 4.

[28] The Newsletter, vol. 1, n° 3, p. 21.

[29] Cliff Slaughter, «Trotsky’s Marxism Under Attack», Fourth International, août 1968, pp. 45-46.

[30] The Newsletter, 3 mai 1958, p. 133.

[31] Ibid.

[32] Labour Review, «Hands off the “Blue Union”! Democracy on the Docks ', volume 3, numéro 1, janvier-février 1958.

[33] The Newsletter, 22 novembre 1958, p. 309.

[34] The Newsletter, 3 janvier 1959, p. 1.

[35] Ibid. p. 2-3.

[36] The Newsletter, 28 février 1959, p. 1.

[37] Ibid. p. 2 et 3.

[38] Ibid. p. 3.

[39] «The Challenge of the Socialist Labour League», Labour Review, avril-mai 1959, vol. 4, n° 1, p. 1.

[40] «Revolution and Class Consciousness», Labour Review, avril-mai 1959, vol. 4, n° 1, p. 5.

[41] La lettre est disponible ici

[42] Labour Review, avril-mai 1959, p. 7.

[43] Ibid. p. 9.

[44] Ibid, p. 12.

[45] The Newsletter, «The Socialist Labour League Looks to the Future», 11 avril 1959, p. 108-09.

[46] Ibid. p. 110.

[47] Ibid.

[48] Ibid. p. 111.

[49] Ibid.

[50] Ibid, p. 112.

[51] Ibid.

[52] «Marxists in Conference», Labour Review, juillet-août 1959, vol. 4, n° 2, p. 40.

(Article paru en anglais le 6 août 2021)

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