Le président chinois incite les grandes entreprises à faire preuve de philanthropie

Dans un discours prononcé le mois dernier devant le Comité central des affaires financières et économiques, le président chinois Xi Jinping a appelé à mettre davantage l’accent sur la «prospérité commune» et sur la nécessité de «réguler les revenus excessivement élevés» et d’«encourager les personnes et les entreprises à hauts revenus à rendre davantage à la société».

Ces remarques font suite aux mesures prises par le régime du Parti communiste chinois (PCC) pour contrôler les grandes entreprises privées, notamment les géants de la technologie Tencent et Alibaba, la société de livraison de nourriture Meituan, la société de transport par Internet Didi et les sociétés d’enseignement en ligne TAL Education, New Oriental et Gaotu Techedu.

Le président chinois Xi Jinping s’exprime lors du Conseil d’affaires des BRICS avant la 11e édition du Sommet des BRICS, à Brasilia, au Brésil, mercredi 13 novembre 2019. (AP Photo/Eraldo Peres)

Des individus tels que Tony Ma, de Tencent, et Jack Ma, d’Alibaba, ont amassé d’énormes fortunes personnelles – 53,1 milliards USD et 45,3 milliards USD respectivement – avec le développement de leurs empires commerciaux. Leurs richesses obscènes contrastent fortement avec les 600 millions de Chinois qui ne gagnent que 1.000 yuans, soit 154 dollars par mois et qui, selon le premier ministre chinois Li Keqiang, ne pourraient pas payer le loyer, sans parler des autres nécessités, dans une ville chinoise de taille moyenne.

En réponse au discours de Xi, Tencent Holdings a promis 15 milliards de dollars pour diverses initiatives liées à l’environnement, à l’éducation et à la réforme rurale, affirmant que cette annonce était une réponse à «la campagne de redistribution des richesses de la Chine». La société a déclaré que la moitié allait être utilisée pour «l’innovation de valeur sociale durable» et le reste pour des programmes de charité sociale afin de contribuer à la «prospérité commune».

La semaine dernière, Alibaba a promis de fournir un montant similaire à la «prospérité commune» en Chine d’ici 2025. Sa déclaration indique que l’argent sera utilisé pour soutenir les micros, petites et moyennes entreprises, aider à «la numérisation des zones sous-développées» et étendre les capacités de soins de santé dans les zones moins développées.

Selon Bloomberg, 73 entreprises chinoises cotées en bourse, tant privées que publiques, ont annoncé à leurs actionnaires qu’elles allaient contribuer à la «prospérité commune».

Les annonces de ces sociétés sont clairement motivées par la crainte d’une nouvelle intervention de l’État dans leurs activités et par le fait qu’elles sont dirigées dans des domaines qui vont les aider à poursuivre leur expansion, plutôt que de s’attaquer sérieusement aux inégalités sociales. Les processus de restauration capitaliste dirigés par le PCC ont creusé un fossé énorme et croissant entre les riches et les pauvres en Chine.

Selon le Credit Suisse Research Institute, le 1 pour cent le plus riche de Chine possède près de 31 pour cent de la richesse du pays, contre 21 pour cent en 2000. Un rapport de HSBC estime à 340 millions de personnes la taille de la classe moyenne chinoise, qui gagne entre 15.000 et 75.000 dollars. Si 15.000 dollars représentent un revenu relativement modeste selon les normes occidentales, c’est au moins huit fois le montant gagné par les 600 millions de personnes évoquées l’année dernière par le premier ministre Li.

L’appel du président Xi en faveur d’une «prospérité commune» – un terme qu’il a de plus en plus utilisé au cours de l’année écoulée – reflète la crainte profonde, dans l’appareil du PCC, des énormes tensions sociales générées par l’inégalité endémique. En janvier, il a déclaré aux officiels que la «prospérité commune» n’était pas seulement une question économique, mais «une question politique majeure qui porte sur les fondements de la gouvernance du parti». Il a ajouté: «Nous ne pouvons pas laisser un fossé infranchissable apparaître entre les riches et les pauvres.»

Or, comme le montrent les chiffres, le fossé est déjà infranchissable. Les centaines de millions de personnes qui luttent pour survivre avec moins de 1000 yuans par mois vivent dans un monde très éloigné de celui des multimilliardaires. Le fait même que Xi soit obligé d'appeler les oligarques super riches du pays à se sacrifier tourne en dérision les tentatives usées mais persistantes du PCC de se présenter comme étant socialiste ou communiste.

Yao Yang, professeur d’économie à l’université de Pékin, a indiqué dans un courriel adressé au New York Times qu’il soutenait la nouvelle orientation de Xi, affirmant que la Chine devait être «équitable et juste». Il a admis: «La Chine est l’un des pires pays en termes de redistribution, bien qu’elle soit un pays socialiste. Les dépenses publiques sont excessivement concentrées dans les villes, les écoles d’élite, etc.»

Les pressions qui pèsent sur les travailleurs se sont accentuées avec le ralentissement économique de la Chine. Les années de croissance de 10 pour cent du PIB ne sont plus. Auparavant, le PCC considérait qu’une croissance annuelle de 8 pour cent était nécessaire pour fournir suffisamment d’emplois afin d’éviter les tensions sociales. Aujourd’hui, cependant, le taux de croissance est tombé à 6 pour cent et ne montre aucun signe de reprise.

Xi n’a pas l’intention d’inverser les processus de restauration capitaliste initiés en 1978 avec le programme promarché de Deng Xiaoping. Deng, qui a notoirement déclaré «s’enrichir est glorieux», a fait valoir que la Chine devait d’abord laisser certains s’enrichir pour relancer l’économie.

Selon l’agence de presse étatique Xinhua, la réunion du Comité central pour les affaires financières et économiques du mois dernier a discuté de «la création de conditions plus inclusives et plus équitables afin que les gens puissent recevoir une meilleure éducation et améliorent leurs capacités de développement» et de «permettre à davantage de personnes de devenir riches».

Han Wenxiu, directeur adjoint du Bureau de la Commission centrale des affaires financières et économiques, a rassuré les riches en leur disant que le gouvernement ne «volerait pas les riches pour aider les pauvres.» Il a déclaré que l’idée n’était pas «l’égalitarisme» mais «de réduire l’écart de la répartition des richesses entre les zones urbaines et rurales et de prévenir fermement la polarisation.»

Les commentaires de Han visaient clairement à éviter toute panique au sein de l’élite patronale et des investisseurs étrangers en signalant que le changement est largement cosmétique et qu’aucun assaut d’importance ne sera mené contre leurs bénéfices.

Les commentateurs politiques promarché ont néanmoins riposté. Le South China Morning Post, basé à Hong Kong et propriété d’Alibaba, a publié vendredi dernier un article du professeur d’économie de l’université de Pékin, Zhang Weiying, qui a affirmé que: «Si nous perdons la foi dans les forces du marché et nous nous appuyons sur l’intervention fréquente du gouvernement, cela conduira à la pauvreté commune».

Xi a désigné la province côtière orientale du Zhejiang comme zone de démonstration afin de tester son programme de «prospérité commune». Son plan récemment publié fixe à 2025 l’objectif d’un revenu moyen disponible par personne de 11.500 dollars, soit une augmentation de 40 pour cent par rapport aux niveaux actuels. Le professeur d’économie Li Shi, qui a conseillé les responsables provinciaux sur le plan, a suggéré dans un article de presse que la province pourrait promouvoir la négociation collective afin de donner aux employés une voix plus forte dans les négociations salariales.

La suggestion de Li souligne la contradiction à laquelle le régime du PCC fait face. L’inégalité sociale endémique génère des tensions de classe qui menacent d’exploser. Mais donner une voix plus forte aux travailleurs pour augmenter les revenus menace également de déclencher des luttes de la classe ouvrière dans des conditions de ralentissement économique. Comme c’est le cas dans le monde entier, les travailleurs en Chine entrent en confrontation avec la classe capitaliste et la bureaucratie du PCC qui défend ses intérêts.

(Article paru en anglais le 9 septembre 2021)

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