La coalition péroniste au pouvoir de Frente de Todos du président Alberto Fernández a subi une défaite écrasante aux élections législatives de mi-mandat tenues dimanche, perdant près de 6 millions de voix. Cela représente 35 pour cent des voix obtenues par les péronistes aux élections législatives de 2019, où Fernández fut élu au premier tour avec 48 pour cent des voix.
Les élections de dimanche ont renouvelé la moitié de la Chambre au plan national et un tiers du Sénat. Pour ce dernier, une comparaison directe avec les résultats précédents ne peut être faite, car des votes n'ont été exprimés que dans le tiers des provinces n' ayant pas voté en 2019. Les élections ont également renouvelé un certain nombre de parlements provinciaux et municipaux.
La défaite cuisante subie par la coalition de Fernández a entraîné la perte de dix députés et deux sénateurs, causant la perte de la majorité péroniste au Sénat pour la première fois depuis le retour à un régime civil en 1983.
La défaite électorale de dimanche est d'autant plus significative qu'elle s'est produite dans des conditions où toutes les factions péronistes sont unies dans la coalition au pouvoir du Frente de Todos, sous la direction politique de l'ancienne présidente Cristina Kirchner, qui est vice-présidente de Fernández et présidente du Sénat.
La défaite du gouvernement signifiera une impasse politique pour les deux années restantes de la présidence Fernández, car la principale opposition bourgeoise, la coalition Juntos por el Cambio, dirigée par le prédécesseur de Fernández, le milliardaire de droite Mauricio Macri, a également perdu 2 millions de voix et n'a pas réussi à obtenir de majorité au Congrès.
Les élections ont également donné le plus grand nombre de voix jamais obtenues au pseudo-gauche Front de gauche et des travailleurs-Unité (FITU), qui a augmenté de 82 pour cent son vote par rapport à 2019, à savoir plus de 1,3 million de voix. Cela doublera sa délégation à la Chambre à quatre députés. Le FITU a obtenu 25 pour cent des voix pour la liste du parti dans la province septentrionale de Jujuy, où le syndicaliste Alejandro Vilca fera désormais partie de la délégation de six membres de la province à la Chambre fédérale.
Juste derrière la pseudo-gauche se trouvait la liste d'extrême droite La Libertad Avanza de l'économiste fascisant Javier Milei, partisan de Donald Trump et du Brésilien Jair Bolsonaro. Il a remporté trois sièges et plus d'un million de voix. Dans sa campagne, Milei a organisé des rassemblements farouchement anti-communistes avec des partisans scandant de manière menaçante « les gauchistes ont peur ».
Les résultats d'Avanza Libertad sont considérés comme un tremblement de terre politique dans un pays qui, il y a à peine 38 ans, était dirigé par une dictature fasciste et militaire qui a tué 30 000 travailleurs et militants socialistes et de gauche. Ce régime était connu pour ses méthodes particulièrement cruelles telles que le vol des enfants de prisonniers politiques et l'exécution de prisonniers jeté depuis des avions au milieu de l'Atlantique, où on ne pourrait jamais trouver la preuve des crimes du régime.
Milei avait comme colistière l'avocate Victoria Villaruel, spécialisée depuis des décennies dans la défense d'anciens officiers militaires accusés par les tribunaux argentins d'avoir participé à des enlèvements et des exécutions durant la « sale guerre ». Elle estime que le coup d'État de 1976 et le régime de terreur d'État qui s’en est suivi étaient une réaction nécessaire aux actions des guérilleros péronistes. Lors de son rassemblement pour la victoire au Luna Park de Buenos Aires, Milei a parlé avec un drapeau de Gadsden en arrière-plan, tandis qu’il y avait des drapeaux confédérés dans la foule où aurait scandé « plus de Noirs » ; une insulte raciste dirigée en Argentine contre les populations autochtones et les immigrants d'autres nations d'Amérique du Sud d'origine autochtone.
Un tel séisme politique intervient sur fond de situation sociale explosive. La pauvreté touche désormais plus de 40 pour cent des Argentins, contre 35 pour cent en 2019. Il s'agit du taux le plus élevé depuis 2004, suite à la pire crise économique de l'histoire du pays en 2002 ; le PIB avait alors chuté de 11 pour cent. L'année dernière, l'Argentine a subi la deuxième pire baisse du PIB de son histoire, 10 pour cent.
Le rebond de près de 10 pour cent de cette année ne compensera guère les pertes subies par les travailleurs après trois années consécutives de récession, avec des baisses du PIB de 2,6 et 2,2 pour cent en 2018 et 2019. Plus de 60 pour cent des enfants sont désormais pauvres ; le chômage s'élève à 10 pour cent. Un tiers des personnes employées le sont dans le secteur dit informel, sans accès aux retraites et autres droits sociaux. L'inflation est de 55 pour cent sur une base annuelle, tandis que les signes se multiplient que le gouvernement sera contraint d'accepter une dévaluation majeure du peso, qui s'échange sur le marché noir à la moitié du taux de change officiel.
Le gouvernement est également confronté à l'hostilité populaire en raison de sa gestion désastreuse de la pandémie de COVID-19. Celle-ci a fait plus de 115 000 victimes dans un pays de 45 millions d’habitants, près de 260 décès pour 100 000 habitants – au-dessus des 232 morts pour 100 000 aux États-Unis ; seuls le Pérou et le Brésil ont un taux de mortalité plus élevé en Amérique latine.
Cette catastrophe sociale est survenue malgré l'utilisation par l'administration Fernández de tous les instruments éculés de l'arsenal nationaliste pro-patronat du péronisme ; notamment les lois interdisant les licenciements, les augmentations de salaire ordonnées dans le secteur privé et le contrôle des prix des biens de consommation jugés « essentiels », une interdiction des exportations de viande et un plafond au montant de dollars américains que chaque personne peut acheter dans ce qui est en fait une économie à double monnaie. Rien de tout cela n'a empêché le bond de plus de 5 pour cent du taux de pauvreté. Cette année, le taux d'inflation projeté dans le budget fédéral sera près de la moitié du taux réel, ce qui signifie que tous les ajustements obligatoires des salaires et des programmes sociaux seront loin derrière la hausse des prix.
Lors de la dernière tentative d'appel aux grandes entreprises pour la « stabilité », en octobre, le gouvernement a annoncé qu'il imposait un gel des prix de 1 400 produits, dont l’effet n’a pas pu empêcher l'inflation d’augmenter de 3,5 pour cent par rapport aux prix de septembre. Ce gel des prix était une réponse à la défaite cuisante subie par le gouvernement aux élections primaires ouvertes et obligatoires (PASO) de septembre en Argentine, où chaque parti doit franchir un seuil de 1,5 pour cent des voix pour pouvoir présenter ses candidats. Désormais, ces appels artificiels, presque rituels, aux grandes entreprises pour geler les prix seront utilisés par le gouvernement pour retarder ses décrets d'augmentation des salaires déjà inefficaces.
Les élections ont également mis en évidence la dette de l'Argentine envers le FMI, plus de 50 milliards de dollars, le montant le plus élevé jamais prêté à un pays. L'accord fut conclu en 2018 par l'ancien président Mauricio Macri, qui a perdu sa candidature à la réélection au profit de Fernández en 2019. Dans leur campagne présidentielle, les péronistes ont joué avec l'idée de faire défaut sur la dette, la qualifiant « d'illégitime » et même « d'illégale » à cause du soutien ouvert du gouvernement Trump à l'accord, en opposition aux premières réserves de l'agence technique du FMI sur sa faisabilité.
En prenant ses fonctions, Fernández avait lancé une brutale campagne d'austérité mandatée par le FMI avec la promesse que des coupes dans les programmes de lutte contre la pauvreté, le rétablissement des taxes sur les produits de base et la fin des retraites ajustées en fonction de l'inflation seraient compensés par une croissance économique plus importante, qui n'a jamais eu lieu. Quant à la « légitimité et légalité » de la dette au cœur de la campagne péroniste, le nouveau gouvernement l’a rejetée comme non pertinente, affirmant que la seule voie à suivre était d'attirer les investissements étrangers et faire preuve de « crédibilité » en payant la dette.
Lorsque la pandémie a touché le pays, le gouvernement Fernández a accusé l'opposition de droite dirigée par Macri et leur démagogie de « liberté individuelle », semblable à celle de l'extrême droite européenne, brésilienne et américaine, d’être responsable de l'échec de son gouvernement pour stopper la propagation catastrophique du virus.
Confronté à une défaite fulgurante au PASO en septembre, le gouvernement a tenté de ressusciter la démagogie anti-FMI. Cristina Kirchner, qui joue un rôle plus direct dans les organisations péronistes « de base » pro-patronat, allant des syndicats aux soi-disant « mouvements sociaux », a écrit une lettre ouverte tentant de blâmer l'échec de Fernández à l'écouter pour tous les problèmes du gouvernement, et déclarant qu'elle s'attendait à ce qu'il « honore la décision » prise « individuellement par elle de présenter Alberto Fernández comme candidat à la présidence de tous les Argentins », et critiquant le fait que le gouvernement suspendait des dépenses déjà autorisées.
Kirchner a clairement indiqué qu'elle « ne demandait pas de radicalisme », mais que le gouvernement suive ce qui se «faisait largement aux États-Unis et en Europe, c'est-à-dire que l'État agit pour atténuer les conséquences tragiques de la pandémie ». Le gouvernement a ensuite remboursé 1,9 milliard de dollars au FMI, avec de nouvelles promesses mensongères que l'austérité serait allégée par des négociations avec le FMI. Le gouvernement devrait maintenant accepter une dévaluation majeure du peso afin de combler l'écart de sa dévaluation réelle sur le marché noir, entraînant davantage d'inflation et d'appauvrissement.
L'importance historique des élections de 2021 ne peut être sous-estimée. Elle a en outre révélé la faillite historique du péronisme, qui, sous la direction de Kirchner et pendant la soi-disant « marée rose », a pu brièvement se dissocier des mesures d'austérité brutales de l'ancien président Carlos Menem, conduisant à la crise de 2001.
Dès ses premiers jours, le retour du péronisme a été salué par les marchés financiers comme un moyen possible d'imposer l'austérité tout en gardant la classe ouvrière sous contrôle à travers les syndicats pro-patronat péronistes. L'émergence de forces fascistes ouvertement pro-dictature sous la forme de La Libertad Avanza de Javier Milei, est un avertissement sévère des préparatifs au sein des classes dirigeantes pour faire face à la croissance de la lutte des classes par les méthodes les plus brutales.
Ces avertissements doivent être étendus au rôle pernicieux joué par la pseudo-gauche FITU. Malgré leurs références nominales au socialisme et à l'indépendance de classe, les forces de la FITU sont une collection de renégats petits-bourgeois du trotskysme, dirigés par le Parti socialiste des travailleurs (PTS), qui se spécialisent dans le sabotage des luttes de la classe ouvrière en nourrissant l'illusion que les syndicats réactionnaires anticommunistes péronistes peuvent être poussés à gauche.
Ils ont joué le même rôle dans la période précédant le coup d'État de 1976, permettant aux escadrons de la mort de l'Alliance anticommuniste argentine (AAA) aidés par les péronistes à décapiter les organisations de la classe ouvrière avant la prise de contrôle militaire. Plus tard, dans les années 1980, le prédécesseur du FITU, le Mouvement vers le socialisme moréniste (MAS), a soutenu le Parti communiste et le gouvernement Alfonsín dans leur amnistie pour les tortionnaires et les meurtriers de la dictature, après le soulèvement militaire fasciste de Carapintada.
La campagne du FITU visait à canaliser le mécontentement envers le gouvernement Fernández derrière son propre crétinisme parlementaire et la lutte pour plus de sièges au Congrès argentin. Les travailleurs argentins doivent étudier cette histoire de trahisons et prendre la décision consciente de construire une nouvelle direction au sein de la classe ouvrière, basée sur une perspective socialiste et internationaliste – une section argentine du Comité international de la Quatrième Internationale.
(Article paru en anglais le 17 novembre 2021)
