Vendredi 19 novembre, après quatre jours de délibérations, un jury de Kenosha a rendu un verdict de «non-culpabilité sur tous les chefs d’accusation» à l’encontre de Kyle Rittenhouse. Rittenhouse était accusé d’avoir de façon injustifiée tué deux personnes, blessé une troisième et failli atteindre une quatrième avec un fusil AR-15 lors de manifestations contre la brutalité policière à Kenosha, dans le Wisconsin, le 25 août 2020.
Rittenhouse, âgé de 17 ans au moment de la fusillade, avait quitté l’Illinois pour se rendre à Kenosha où il devait rejoindre une milice d’autodéfense «patriote» d’extrême droite appelée la «Kenosha Guard, mobilisée pour «défendre les biens» et aider la police à écraser les manifestations ayant éclaté deux jours plus tôt après que la police eut abattu Jacob Blake. Celui-ci avait reçu sept balles dans le dos à bout portant devant sa femme et ses enfants, et était resté paralysé.
La fusillade de Kenosha s’est produite dans le contexte plus large des plus grandes manifestations de l’histoire américaine. On estime que 15 à 26 millions de personnes étaient alors descendues dans la rue après le meurtre de George Floyd, pour protester contre l’épidémie de meurtres commis par la police et contre les camouflages officiels.
Au cours de ces manifestations, des milices d’autodéfense armées d’extrême droite, qu’on avait mobilisées quelques mois avant pour s’opposer aux mesures visant à stopper la propagation de la COVID-19, ont été avancées pour aider la police dans la répression brutale orchestrée par le gouvernement Trump dans tout le pays. La fusillade de Kenosha, qui s’est produite à la veille de la Convention nationale républicaine, a été approuvée par Trump et les républicains dans la période précédant la violente tentative de coup d’État du 6 janvier. Les Proud Boys et d’autres groupes paramilitaires avaient alors constitué les troupes de choc pour l’assaut du Capitole.
Le verdict concernant Rittenhouse enhardira ces forces paramilitaires violentes qui ont été entretenues dans l’orbite de Trump et du Parti républicain.
L’acquittement de Rittenhouse conclut une parodie de procès dans laquelle un juge de droite a systématiquement sapé l’accusation en excluant toutes les preuves qui auraient réfuté l’affirmation de l’accusé qu’il avait agi en «légitime défense».
Le juge Bruce Schroeder de la Cour de circuit du comté de Kenosha n’a pas permis au jury d’entendre certains éléments de preuves. Entre autres qu’après que Rittenhouse eut payé sa caution, il avait célébré les meurtres dans un bar avec des membres importants des Proud Boys. Là, il avait fait des signes de «pouvoir blanc», entonné l’hymne des Proud Boys et souri pour des selfies avec d’autres membres de cette milice fasciste.
Le juge n’a pas non plus permis au jury d’entendre qu’avant la fusillade, Rittenhouse avait été enregistré disant qu’il voulait tirer sur des gens dont il pensait qu’ils volaient à l’étalage. «Mec, j’aimerais avoir mon putain d’AR», a-t-il dit. «Je commencerais à leur tirer dessus.»
Le juge a ordonné que les procureurs ne soient pas autorisés à désigner les hommes abattus par Rittenhouse comme des «victimes» ou même des «victimes présumées». En même temps, les avocats de la défense de Rittenhouse ont eu toute latitude pour qualifier les victimes de «pyromanes», de «pillards» et d’«émeutiers».
Ce deux poids, deux mesures fut pleinement déployé lors des plaidoiries finales du début de la semaine. Alors qu’on admonestait les procureurs, qui ne devaient pas rendre l’affaire «politique», on a autorisé l’avocat de Rittenhouse à lancer à pleine gorge une diatribe fasciste.
Au milieu de sa plaidoirie Mark Richards, l’avocat de Rittenhouse, s’est débarrassé de la fiction de la «légitime défense» et suggéra que les victimes de Rittenhouse l’avaient bien cherché car «c’étaient des émeutiers».
Alors que les procureurs ne purent pas mentionner que Rittenhouse était affilié aux Proud Boys, Richards a spécifiquement souligné que Gaige Grosskreutz, un infirmier volontaire auquel Rittenhouse a tiré une balle dans le bras, était affilié à «Révolution populaire».
Richards a fait tout son possible pour déshumaniser ceux que Rittenhouse a tués. «Je suis content qu’il l’ait abattu» a déclaré Richards en qualifiant Joseph Rosenbaum, un malade mental, de «fou».
Le procès fut du début à la fin un spectacle droitier. À un moment donné le juge, portant une cravate à drapeau américain, incita le jury à applaudir l’un des experts de Rittenhouse au motif qu’il s’agissait d’un «vétéran» qui avait «servi son pays». À un autre moment, le téléphone portable du juge a sonné avec un chant de rallye de Trump. À la fin du procès, il a laissé Rittenhouse choisir les noms des jurés dans un gobelet comme s’il s’agissait d’une tombola de cirque.
L’argument que Rittenhouse avait agi en état de «légitime défense» présente le monde à l’envers. Si quelqu’un avait le droit de se défendre, c’était bien les manifestants qui ont affronté collectivement un justicier d’extrême droite surgissant à leur manifestation en pointant sur eux un fusil d’assaut militaire chargé.
Lorsque Rittenhouse a ouvert le feu, Gaige Grosskreutz et d’autres manifestants ont cru qu’il s’agissait d’un «tireur actif». Comme un soldat sautant sur une grenade pour sauver ses camarades, Anthony Huber a poussé son amie de côté et a chargé Rittenhouse, armé seulement d’un skateboard dans le but de protéger les autres manifestants. Rittenhouse l’a abattu.
«Nous avons le cœur brisé et sommes en colère», ont écrit les parents de Huber dans une déclaration après le verdict. «Le verdict d’aujourd’hui signifie qu’il n’y a aucune responsabilité pour la personne qui a assassiné notre fils. Il envoie le message inacceptable que des civils armés peuvent se présenter dans n’importe quelle ville, inciter à la violence, puis utiliser le danger qu’ils ont créé pour justifier de tuer les gens dans la rue».
Le cadre d’«autodéfense» dans lequel les actions de Rittenhouse ont été présentées était un mécanisme qui permettait d’éliminer du tableau tout le contenu et le contexte politiques. C’était une façon de dissoudre toutes les questions politiques et historiques plus larges en jeu dans la seule question du caractère approprié de la conduite de Rittenhouse comme individu durant la fraction de seconde où il a prétendument décidé d’appuyer sur la gâchette.
Même dans ses propres termes, l’argument de la «légitime défense» était illégitime, puisque c’était Rittenhouse qui avait de façon irresponsable provoqué la confrontation en amenant, comme membre d’une milice d’extrême droite, son fusil dans une manifestation hostile.
Là où la loi était clairement contre Rittenhouse, le juge a simplement changé les règles. Alors que d’innombrables manifestants de gauche furent victimes d’attaques violentes et menacés d’arrestation par la police pour avoir violé le couvre-feu, le juge a rejeté l’accusation d’enfreinte au couvre-feu contre Rittenhouse grâce à un point technique insignifiant. Alors que la loi du Wisconsin interdit aux mineurs de porter des armes à feu, le juge a rejeté l’accusation de port d’armes à feu par un mineur sur la base de lois autorisant les mineurs à chasser.
Après l’annonce du verdict, Trump a immédiatement publié une déclaration félicitant Rittenhouse. Les éléments violents et fascistes qui l’entourent ont rejoint le concert. «Aujourd’hui est un grand jour pour le deuxième amendement et le droit à l’autodéfense», a tweeté Lauren Boebert, représentante républicaine et conspiratrice du 6 janvier. «Gloire à Dieu!»
Biden, quant à lui, a donné le ton de la réponse des démocrates en déclarant solennellement que «le système de jury fonctionne» – une déclaration remarquable compte tenu de la parodie de justice qui venait de se dérouler en plein jour et en direct à la télévision.
Rejoignant les fascistes déclarés dans leur célébration du verdict, on trouve un ensemble de figures de la pseudo-gauche et des libertaires comme Glenn Greenwald et Jimmy Dore, qui ont œuvré tout au long du procès pour présenter Rittenhouse comme une figure sympathique.
Contrairement à ceux qui cherchent à aveugler la population quant aux questions politiques en jeu, le World Socialist Web Site a averti que la campagne autour de Rittenhouse était un effort pour normaliser et légitimer la terreur des milices d’extrême droite.
L’objectif de cette campagne est de créer des conditions où les Proud Boys et d’autres groupes d’autodéfense d’extrême droite pourront aller dans de futures manifestations de gauche et y brandir des armes chargées. Sans être contrôlés ni dissuadés, ils viendront aux grèves, aux conférences dans les universités et aux réunions politiques socialistes. Ils brandiront des fusils au visage des journalistes et des responsables de commissions scolaires. Et si quelqu’un tente de les désarmer ou de les expulser, ils ouvriront le feu et crieront à la «légitime défense». Ils savent qu’il y a des flics et des juges qui tordront et déformeront la loi pour les protéger.
Les Proud Boys et d’autres milices violentes d’extrême droite sont mis en avant non pas parce que le capitalisme américain est en position de force, mais parce qu’il est en position de faiblesse.
Ces forces sont promues dans des conditions spécifiques: au milieu d’une pandémie où des millions de gens sont morts à cause de politiques donnant la priorité aux profits sur la vie humaine et au milieu d’une crise sociale, économique et politique à laquelle le capitalisme n’a pas de solution sauf la guerre et la répression.
Alors que l’establishment politique américain se déplace de plus en plus vers la droite, approuvant la mort massive dans la pandémie de COVID-19 et légitimant la violence fasciste, la grande masse de la population elle, se déplace vers la gauche, dans un contexte de forte recrudescence des luttes de la classe ouvrière.
Dans ce contexte, l’acquittement de Rittenhouse ne fera que discréditer davantage aux yeux de millions de gens l’ensemble du système politique américain.
(Article paru d’abord en anglais le 20 novembre 2021)
