Dans un contexte d’«énorme incertitude économique», Biden reconduit Powell à la présidence de la Réserve fédérale

Après de nombreuses tractations au sein de son gouvernement, le président américain Joe Biden a décidé de renommer Jerome Powell pour un nouveau mandat de quatre ans à la tête de la Réserve fédérale américaine.

Le président de la Réserve fédérale, Jerome Powell (AP Photo/Susan Walsh) [AP Photo/Susan Walsh]

Après avoir propulsé la bourse à des niveaux record en injectant des milliers de milliards de dollars dans le système financier au cours de son mandat, notamment les 4500 milliards de dollars en réponse à la crise financière de mars 2020, Powell bénéficie d’un fort soutien à Wall Street, qui n’a pas tari d’éloges sur sa gestion de la crise pandémique.

Il a également reçu un soutien bipartite pour son rôle, notamment de la part de la secrétaire au Trésor Janet Yellen, qui a clairement exprimé son soutien au renouvellement du mandat de Powell il y a quelques mois.

Mais Powell, un républicain initialement nommé par Trump, a suscité l’opposition de la prétendue «gauche» du Parti démocrate, au motif qu’il avait assoupli les réglementations bancaires imposées en réponse à la crise de 2008 et qu’il n’était pas suffisamment à l’écoute de la question du changement climatique.

Le mois dernier, la sénatrice du Massachusetts Elizabeth Warren a qualifié Powell d’«homme dangereux» pour diriger la Réserve fédérale.

Powell était également sous le feu des projecteurs en raison d’un scandale qui a éclaté en septembre impliquant des membres de l’organe directeur de la Réserve fédérale qui se sont révélés être des investisseurs actifs l’année dernière tandis que la Réserve fédérale soutenait le marché.

Leur candidat préféré était Lael Brainard, considérée comme plus forte sur la réglementation. Sur la question de la politique monétaire, toutefois, Brainard a soutenu toutes les mesures prises par le président de la Réserve fédérale et est considérée, selon les termes du Financial Times (FT), comme «légèrement moins agressive que Powell».

En l’occurrence, Biden a cherché à faire un pari sur les deux tableaux, renommant Powell au poste suprême tout en élevant Brainard au poste de vice-président, créant ainsi «l’impression d’une continuité dans la politique monétaire avec une approche plus robuste de la réglementation», comme le dit le FT.

Dans ses remarques sur la décision de reconduire le mandat de Powell, Biden a envoyé un signal à la «gauche» démocrate, déclarant que Powell lui avait dit qu’il prioriserait l’accélération des efforts de la Réserve fédérale pour faire face aux risques posés par le changement climatique au système financier.

Biden a déclaré que Powell avait également souligné l’importance de s’assurer que «nos réglementations financières restent en avance sur les risques émergents, qu’il s’agisse des innovations et des cryptomonnaies ou des pratiques des institutions financières non bancaires moins réglementées».

Warren a répété son opposition à la prolongation du mandat de Powell, tout comme deux autres sénateurs démocrates. Mais la nomination devrait passer facilement au Sénat avec un large soutien des deux partis.

La raison en est l’expansion massive de l’intervention de la Réserve fédérale dans le système financier pour le soutenir après le gel du marché du Trésor en mars 2020, lorsqu’il était menacé d’un effondrement à une échelle encore plus grande que celle de 2008.

La Réserve fédérale a mené cette intervention au motif qu’elle était nécessaire pour défendre les emplois et aider à soutenir le marché du travail. Mais le bilan de Powell montre que ses politiques visent à soutenir le marché boursier, où la spéculation, financée par l’argent bon marché fourni par la Réserve fédérale, l’a fait atteindre des sommets.

En 2018, la Réserve fédérale avait commencé à relever les taux d’intérêt pour tenter de rétablir une politique monétaire plus «normale». Mais lorsque Wall Street a fait claquer le fouet, Powell a rapidement fait marche arrière. Après un important repli du marché en décembre 2018, il a promis de mettre fin à la hausse des taux d’intérêt en janvier 2019. Puis il les a fait baisser en milieu d’année, bien avant que la pandémie ne frappe.

En août dernier, tandis qu’apparaissaient les signes d’une hausse de l’inflation, Powell a lancé un changement majeur dans la politique de la Réserve fédérale. Elle ne chercherait plus à maintenir l’inflation à 2 pour cent, mais l’autoriserait à dépasser ce niveau afin de maintenir un taux moyen de 2 pour cent à plus long terme.

Selon Powell, elle ne relèverait pas les taux lorsque le chômage aurait atteint des niveaux faibles – procédure adoptée par le passé – et cette décision reflète «l’appréciation des avantages d’un marché du travail fort, en particulier pour de nombreux habitants des communautés à revenus faibles et modiques».

Comme l’a fait remarquer un jour le fondateur du trotskisme américain James P. Cannon, il y a toujours une «bonne raison» et puis il y a la vraie raison. Dans ce cas, la vraie raison de ce changement de politique était d’assurer à Wall Street que la Réserve fédérale ne couperait pas l’approvisionnement en argent qui a permis aux oligarques multimilliardaires de Wall Street d’amasser de l’argent à des niveaux stupéfiants pendant la pandémie.

Lorsque l’inflation a commencé à augmenter, Powell a maintenu qu’elle était «transitoire»: une autre assurance pour Wall Street que les taux d’intérêt ne seraient pas levés immédiatement.

Mais avec une inflation supérieure à 5 pour cent depuis plusieurs mois, atteignant un taux annuel de plus de 6 pour cent en octobre, cette affirmation est devenue impossible à tenir.

La Réserve fédérale a réagi lors de sa dernière réunion en décidant de réduire de 15 milliards de dollars ses achats mensuels de 120 milliards de dollars d’actifs financiers (obligations du Trésor américain et titres adossés à des créances hypothécaires), pour y mettre fin complètement en juin prochain.

En annonçant cette décision, Powell a assuré les marchés que cela ne signifiait pas que les taux d’intérêt seraient bientôt relevés.

Mais cette orientation est aujourd’hui remise en question. Les critiques se multiplient pour dénoncer la lenteur de la Réserve fédérale face à la hausse des prix.

L’ancien secrétaire d’État au Trésor américain, Lawrence Summers, a lancé la campagne de mise en garde il y a plusieurs mois contre le danger d’une spirale inflationniste comme celle des années 1970. D’autres l’ont rejoint depuis.

La semaine dernière, le président du Conseil des conseillers économiques d’Obama, Jason Furman, a déclaré que l’orientation de la politique monétaire devrait aller «dans une direction moins expansionniste».

«Alors que la Réserve fédérale a relevé les taux trop tôt dans le passé, ce calendrier alternatif pourrait aboutir à l’erreur inverse», a-t-il écrit.

La Réserve fédérale se trouve prise en tenaille entre deux dilemmes. D’une part, elle craint qu’une hausse des taux d’intérêt ne déclenche une crise majeure sur les marchés financiers, qui sont devenus totalement dépendants de l’offre d’argent très bon marché utilisé pour financer des paris de plus en plus risqués et l’orgie de spéculation sur les «actifs» tels que les cryptomonnaies.

De l’autre, elle craint la marée montante de la lutte des classes alors que les travailleurs s’efforcent, dans ce qui prend la forme d’une rébellion contre les bureaucraties syndicales et leur répression des luttes ouvrières, les travailleurs se battent pour regagner les salaires et d’autres gains qu’ils ont perdus pendant la pandémie et dans les décennies qui l’ont précédée.

Dans un tweet sur la nouvelle, au début du mois, que John Deere avait été contraint de rétablir les ajustements du coût de la vie (COLA) volés aux travailleurs en 2015, Summers a mentionné les salaires comme étant la question clé.

«Ceux qui sont sereins au sujet de l’inflation devraient réfléchir au fait que le nouveau contrat de John Deere a rétabli les allocations de coût de la vie précédemment abandonnées», a-t-il écrit.

Un éditorial du Wall Street Journal a soulevé la même question, affirmant que le rétablissement du COLA devrait sonner «l’alarme pour la Réserve fédérale» et que plus l’inflation restera élevée, plus les travailleurs exigeront la même chose.

Lors de l’annonce de la reconduction du mandat de Powell, Biden a déclaré qu’il y avait «une énorme incertitude pour notre économie.»

Powell a répondu en déclarant que la Réserve fédérale «utiliserait ses outils à la fois pour soutenir l’économie et un marché du travail solide, et pour empêcher qu’une inflation plus élevée s’installe» tout en «veillant avec vigilance à la résilience et à la stabilité du système financier.»

Le problème pour Powell dans son second mandat est que ces objectifs sont intrinsèquement contradictoires. La Réserve fédérale est amenée à resserrer sa politique monétaire pour contenir le mouvement croissant des salaires déclenché par l’inflation, mais en même temps, l’endettement du système financier est tel qu’une évolution dans ce sens pourrait entraîner un effondrement de la valorisation des actifs, à la fois sur le marché boursier et plus largement.

(Article paru en anglais le 23 novembre 2021)

Loading