Des documents classés secret révèlent la dissimulation par le gouvernement israélien du nettoyage ethnique des Palestiniens en 1948

Des documents récemment publiés, dont les procès-verbaux des réunions du gouvernement provisoire d'Israël en 1948, jettent un nouvel éclairage sur la Nakba (« Catastrophe ») de 1948-1949, où environ les deux tiers des Palestiniens vivant dans ce qui est maintenant Israël ont été chassés de leurs foyers.

Une enquête de l'Institut Akevot pour la Recherche sur les Conflits israélo-palestiniens, publiée dans Ha'aretz, produit des preuves incontestables que la conquête des villages palestiniens et l'expulsion de leurs habitants pendant la guerre arabo-israélienne ont été réalisées par des actions criminelles équivalant à un nettoyage ethnique. Les dirigeants israéliens le savaient ; le Premier ministre David Ben Gourion s'est opposé aux demandes d'une enquête complète avec pouvoir de faire comparaître des témoins, préférant passer ces crimes sous silence.

Le Premier ministre israélien (à droite) David Ben Gourion et le président américain Harry S. Truman (à gauche) en 1951 (source : domaine public)

Le rapport Akevot révèle que des témoignages sur plusieurs massacres de Palestiniens et crimes de guerre commis par les forces militaires israéliennes pendant la guerre de 1948-1949 ont été présentés au cabinet ministériel en 1948.

Le rapport réfute les affirmations mensongères du gouvernement selon lesquelles les Palestiniens ont fui de leur propre gré ou à cause de l'incitation de leurs dirigeants. Sa machine de relations publiques a travaillé longtemps et durement pour dépeindre Israël comme un pays construit sur une terre vide, négligée ou inhabitée. La censure a été utilisée pour s'assurer que toute preuve contestant un tel point de vue était supprimée et toute critique dénoncée comme antisémite. Cette censure se poursuit sept décennies plus tard.

Cela était lié à la suppression du fait que l'établissement de l'État d'Israël en tant qu'État juif, dans un pays où les Juifs ne constituaient qu'un tiers de la population, nécessitait la dépossession forcée des habitants palestiniens et ne pouvait être maintenu que par une répression constante.

Selon un recensement britannique de 1947, la population de la Palestine était de 1 157 000 musulmans palestiniens, 146 000 chrétiens et 580 000 juifs. Deux ans plus tard, il ne restait que 200 000 Palestiniens environ dans les parties de la Palestine qui sont devenues Israël. Ceux qui quittèrent le pays allaient rester des réfugiés permanents, dispersés dans les pays voisins.

En 2019, les Nations Unies ont estimé qu'il y avait quelque 5,6 millions de réfugiés palestiniens. Parmi eux, les réfugiés expulsés à la suite de la guerre israélo-arabe de 1948-1949 et de celle de juin 1967 ou leurs descendants, et d'autres qui ont depuis été expulsés des territoires occupés ou d'Israël. Privés du droit au retour dans leurs foyers, la plupart ont été contraints de mener une existence misérable dans des camps de réfugiés dans la bande de Gaza, en Cisjordanie, en Jordanie, au Liban et en Syrie. Beaucoup vivent maintenant ailleurs au Moyen-Orient, tandis que d'autres sont allés vivre à l'Ouest.

Réfugiés de Palestine, « Quittant la Galilée en octobre-novembre 1948 » (domaine public de Creative Commons)

La prise de contrôle des terres appartenant aux Palestiniens fut encore plus dramatique: en 1946, les Juifs possédaient moins de 12 pour cent des terres de ce qui est devenu Israël; ce chiffre est passé à 77 pour cent après la guerre de 1948-1949.

Comme le professeur Ilan Pappe, un historien israélien, l'a expliqué dans son livre The Ethnic Cleansing of Palestine (le Nettoyage ethnique de la Palestine), ce processus a commencé, non pas comme Israël aime le raconter et comme on le croit généralement, après queles armées arabes ont attaqué Israël en mai 1948, mais presque immédiatement après le vote de l'ONU pour la partition. L’atteste une résolution de l'ONU adoptée en décembre 1948 et réaffirmée chaque année, qui fait valoir que « les réfugiés souhaitant rentrer chez eux et vivre en paix avec leur voisin devraient être autorisés à le faire le plus tôt possible ».

Dans les mois qui ont précédé la fin du mandat britannique en mai 1948, plus de 375 000 Palestiniens sont devenus des réfugiés, chassés par une mélange de force, d'atrocités et d'une campagne de terreur. Plusieurs milliers ont été tués et bien d'autres encore blessés.

L'un des incidents les plus notoires a été le massacre de Deir Yassin le 9 avril 1948, lorsque entre 117 et 250 hommes, femmes et enfants ont été assassinés par le groupe terroriste Irgun de Menachem Begin, qui deviendra Premier ministre en 1977. L'Irgun passa de maison en maison pour chasser les Palestiniens.

Menahem Begin lors d'un de ses discours publics à Tel-Aviv, le 14 août 1948 (source: Domaine public)

Comme le précise l'historien israélien Benny Morris qui a utilisé des documents d'archives pour documenter quelque 24 massacres dans son livre novateur de 1988 The Birth of the Palestinian Refugee Problem 1947-1949(La naissance du problème des réfugiés palestiniens: 1947-1949), il ne s'agissait pas d'un acte de terrorisme aléatoire commis par un groupe « hors de contrôle ». La Hagana, précurseur des Forces de défense israéliennes (FDI), a aidé et participé au massacre qui faisait partie d'un plan sioniste plus large visant à vider systématiquement la Palestine de sa population arabe. La brutalité extrême de Deir Yassin a été, explique Morris, l'un des facteurs les plus importants pour « précipiter la fuite des villageois arabes de Palestine ».

Les dernières révélations de nettoyage ethnique

L'enquête de l'Institut Akevot pour la recherche sur les conflits israélo-palestiniens ajoute des preuves supplémentaires du nettoyage ethnique d'Israël et de la dissimulation qui s'ensuivit. Dans les dernières semaines d'octobre 1948, la Hagana lança deux opérations à grande échelle. La première était l'opération Yoav, destinée à ouvrir la route du Négev au sud et à prendre tout le contrôle de celui-ci. Le 29 octobre, des soldats de la 8e brigade massacrèrent entre 100 et 120 Palestiniens dans le village d'al-Dawayima.

Un soldat qui a été témoin des événements a expliqué: « Il n'y a eu ni combat ni résistance. Les premiers conquérants ont tué 80 à 100 hommes, femmes et enfants arabes. Les enfants ont été tués brisant leurs crânes avec des bâtons. Il n'y avait pas une maison sans son lot de personnes tués dedans.

Selon le Projet d'aide aux réfugiés des Nations Unies, la population de réfugiés de la bande de Gaza est passée de 100 000 à 230 000, à la suite de l'opération.

La seconde, l'opération Hiram, visait à conquérir la Galilée au nord, où vivaient encore 120 000 Palestiniens, soit la moitié du nombre de novembre 1947, ainsi que 14 villages au sud du Liban. En quelques jours, les forces israéliennes ont vaincu l'Armée arabe du Salut composée de volontaires des pays arabes, envahi des dizaines de villages arabes et pris le contrôle de la Galilée et d'une partie du sud du Liban. Ils ont perpétré dix massacres de civils et capturé des soldats arabes, provoquant la fuite de presque 30 000 villageois à la fin de l'opération.

L'un des incidents les plus flagrants a été le massacre sur deux jours successifs de 18 et 15 des 60 habitants de Hula qui étaient restés et se sont rendus sans résistance fin octobre. A Saliha, des militaires exécutèrent entre 60 et 80 habitants en les poussant dans un immeuble puis en le faisant exploser. À Safsaf, où des dizaines d'habitants ont été massacrés, un témoignage déclara: « Cinquante-deux hommes ont été saisis, on les a attachés les uns aux autres, puis on a creusé une fosse et on les a abattus. Dix corps tressaillaient encore. Des femmes sont venues, demandant grâce. On a trouvé les corps de 6 hommes âgés. Il y avait 61 corps. 3 cas de viol. »

La dissimulation systématique par le gouvernement du nettoyage ethnique

Quelques jours après ces événements, le cabinet a décidé de nommer un comité de trois ministres pour enquêter sur les massacres, mais sans pouvoir citer de témoins à comparaître. Vu que les soldats gardaient un code du silence et refusaient de témoigner, il était presque impossible d'obtenir des témoignages. Une semaine plus tard, Ben Gourion annula l’enquête en déclarant: « Étant donné que le comité n'a pas rempli le rôle qui lui avait été confié, il est de ce fait aboli ».

Ben Gourion a ensuite appelé le procureur général à enquêter, et bien qu'il ait présenté les principaux points du rapport au cabinet, comme le montre le procès-verbal de la réunion récemment publié, le rapport lui-même reste à ce jour classé.

David Ben Gourion (à droite) visite le 101e Escadron de chasse. 17 août 1948 (source: domaine public)

La seule personne à être inculpée de meurtre dans le cadre de l'opération Hiram était Shmuel Lahis, le commandant de la compagnie, qui a abattu 15 Arabes. Condamné à sept ans d'emprisonnement, réduit ensuite en appel à un an, il a été gracié à sa libération par le président israélien et 30 ans plus tard, il est devenu directeur général de l'Agence juive dont la mission est de promouvoir l'immigration des Juifs vers Israël. Personne n'a été inculpé du massacre d'al-Dawayima.

Cela n’avait rien d’exceptionnel. Un rapport parlementaire quelque six mois plus tard faisait référence à un officier qui, pendant les combats, avait ordonné le meurtre de quatre personnes blessées, un crime pour lequel il avait purgé une peine de six mois de prison, tandis qu'un receleur de matériel militaire volé avait été condamné à trois ans de prison. Un mois après la fin de la guerre, le gouvernement a accordé une grâce générale rétroactive pour tous les crimes commis pendant la guerre.

Dans le cadre du camouflage par le gouvernement de ses crimes à l’encontre des Palestiniens, il a systématiquement caché les preuves de l’expulsion des villageois. Comme l'a expliqué la journaliste israélienne Hagar Shezaf dans Ha'aretz, des équipes du Service secret de sécurité, Malmab, du ministère de la Défense, dont les activités et le budget sont classifiés, ont fouillé les archives d'Israël et supprimé des documents historiques relatifs non seulement au projet nucléaire d'Israël et aux relations avec les gouvernements étrangers mais aussi des preuves de la Nakba [la Catastrophe].

Malmab a retiré illégalement et sans autorisation des documents des archives, allant même jusqu'à sceller dans certains cas des documents que le censeur militaire avait préalablement autorisés à publier, ou qui avaient déjà été publiés, comme ce fut le cas avec Benny Morris. Dans certains cas, Malmab a même menacé les directeurs des archives. Dans un cas, où Akevot a trouvé un document crucial dans les archives du Kibboutz Unifié, le censeur militaire a refusé l'autorisation de le publier.

Un ancien chef de Malmab, Yehiel Horev, a admis avoir lancé le projet de dissimuler les atrocités de 1948 afin d'empêcher les troubles parmi la population arabe du pays. Lorsqu'on lui a demandé pourquoi des documents qui avaient déjà été publiés sur l'origine du problème des réfugiés étaient supprimés ou se trouvaient dans des archives ouvertes et accessibles mais ne pouvaient être publiés, il a expliqué que cela visait à saper la crédibilité des études sur l'histoire du problème des réfugiés étant donné qu’aucune allégation ne pourrait être étayée en se référant au document source.

Il y a quelques années, Akevot a trouvé une copie d'un rapport israélien portant le titre frauduleux L'Emigration des Arabes de Palestine, que Morris avait précédemment cité et que Malmab avait censuré, alors que les censeurs militaires en avaient autorisé la publication. Malgré son titre anodin, son contenu contredisait le récit officiel selon lequel les politiciens arabes avaient encouragé les gens à quitter leurs foyers et classait les raisons de leur départ par ordre d'importance comme suit :

  • « Actes d'hostilité directe des Juifs contre les lieux d'implantation arabes ».
  • Leur impact sur les villages voisins.
  • « Opérations des séparatistes », c'est-à-dire les groupes Irgoun et Léhi, dont l'aile politique, le Parti Herut, était le précurseur du Parti Likoud de l'ancien Premier ministre Benjamin Netanyahu. Le rapport note que « beaucoup dans les villages du centre de la Galilée ont commencé à fuir après l'enlèvement des notables de Sheikh Muwannis [un village au nord de Tel Aviv]. L'Ashinrab a appris qu'il ne suffisait pas de conclure un accord avec la Haganah et qu'il y avait d'autres Juifs [c'est-à-dire les milices séparatistes] dont il fallait se méfier.
  • Ordres émis par des institutions arabes et des « gangs », terme utilisé pour désigner tous les groupes combattants arabes.
  • « Des ‘opérations de rumeurs ​​juives’ pour inciter les habitants arabes à fuir » et ;
  • « Ultimatums d'évacuation » comprenant des haut-parleurs utilisant la langue arabe, en particulier en Galilée centrale.

L'auteur du rapport insistait sur le fait que « sans aucun doute, les opérations hostiles étaient la cause principale du déplacement de la population » et a énuméré les causes spécifiques de l'exode de chacun des dizaines de villages arabes.

Sous Netanyahu, le ministère de la Défense a prolongé à plusieurs reprises la période de confidentialité des documents les plus anciens des archives du Shin Bet et du Mossad, respectivement les agences de l'espionnage intérieur et extérieur d'Israël. En février 2019, il fut à nouveau prolongé à 90 ans. Les archives de Tsahal, qui sont selon Akevot les plus grandes d'Israël, « sont scellées presque hermétiquement. Environ 1 pour cent du matériel est accessible.

Benjamin Netanyahu [Photo: Office of the Israeli Prime Minister]

Le fait que ces crimes et leur dissimulation par des générations successives de politiciens israéliens soient démasqués indique que l'opposition se développe contre l'adoption croissante de l'apartheid par Israël et contre son soutien à certains des régimes les plus autoritaires et fascistes du monde. Cela survient dans le contexte d'une résurgence de la lutte des classes internationale et d'une révulsion croissante envers le désastre politique créé par le capitalisme: les guerres sans fin pour affirmer l'hégémonie américaine au Moyen-Orient riche en ressources, l'insécurité, la pauvreté, le changement climatique, et maintenant la pandémie, tout cela alimentant le désir de vérité historique.

(Article paru en anglais le 21 décembre 2021)

Loading