Perspective

Les audiences du 6 janvier et le complot contre la démocratie

Les auditions de la commission de la Chambre des représentants sur le 6 janvier font apparaître des preuves qui montrent sans ambiguïté que Donald Trump a tenté de réaliser un coup d’État afin d’annuler les résultats de l’élection de 2020 et rester au pouvoir en tant que dictateur.

Il n’y a rien d’ordinaire ou de routinier dans ces audiences, qui concernent des événements sans précédent historique. Le président des États-Unis a lancé une conspiration avec des groupes néonazis, des juges de la Cour suprême et 147 membres républicains du Congrès pour abolir la Constitution par la force brute.

Au cours de sa troisième audience jeudi – qui s’est tenue en plein milieu de la journée de travail afin d’assurer une audience minimale – la commission a présenté des preuves montrant que Trump et son principal avocat John Eastman savaient que leur plan qui visait à forcer le vice-président Mike Pence à rejeter les listes de grands électeurs des États remportés par Biden était inconstitutionnel. Une fois que Pence, qui avait jusqu’alors soutenu les allégations sans fondement de fraude électorale de Trump, a fait savoir qu’il certifierait les résultats, Trump et ses co-conspirateurs se sont violemment retournés contre lui.

L’audience a révélé qu’après que Trump a commencé à attaquer publiquement Pence, ses partisans sont passés à une dizaine de mètres de capturer le vice-président. Un militant d’extrême droite devenu témoin confidentiel a déclaré que des fascistes armés avaient l’intention de tuer le vice-président et d’autres dirigeants, y compris la présidente démocrate de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi.

Le juge fédéral conservateur à la retraite John Michael Luttig a déclaré jeudi à la commission que Trump et «ses alliés et partisans posent un danger immédiat à la démocratie américaine».

Dans un langage des plus explicites, Luttig a déclaré que le complot n’était pas une chose du passé, mais une conspiration en cours qui vise à établir une dictature:

Aujourd’hui encore, l’ancien président, ses alliés et ses partisans s’engagent à ce que, lors de l’élection présidentielle de 2024 – si l’ancien président ou son successeur désigné en tant que candidat du Parti républicain à la présidence devait perdre cette élection –, ils tenteront d’annuler cette élection de 2024 de la même manière qu’ils ont tenté d’annuler celle de 2020, mais en réussissant en 2024 là où ils ont échoué en 2020.

La commission a également révélé des informations qui prouvent que les juges républicains de la Cour suprême ont joué un rôle crucial dans la tentative de coup d’État, bien que la commission elle-même ait pris soin d’affirmer que l’intégrité institutionnelle de la Cour demeurait intacte.

Dans la période précédant le 6 janvier, John Eastman a eu des contacts non officiels avec des personnalités éminentes de la Cour suprême et a appris qu’au moins deux des neuf juges étaient enclins à soutenir des efforts pseudo-légaux visant à empêcher la certification du collège électoral prévue par la Constitution.

Avant l’audience de jeudi, des informations sont apparues montrant que le contact d’Eastman était Virginia Thomas, l’épouse du juge Clarence Thomas. Eastman était un employé de Thomas et faisait partie du cercle politique de ce dernier. Seul un naïf politique peut croire que Virginia Thomas a agi à l’insu de son mari ou sans sa participation.

Dans des SMS révélés par la commission parlementaire, Virginia Thomas a exhorté le chef de cabinet de Trump, Mark Meadows, à envoyer les opposants politiques de Trump «à Guantanamo Bay» pour qu’ils y soient torturés, car ils faisaient obstacle au complot. Cela incluait apparemment Pence, au sujet duquel Virginia Thomas avait exprimé son «dégoût» à Meadows après que Pence eut annoncé qu’il ne bloquerait pas la certification du collège électoral.

Virginia Thomas a également encouragé Meadows à faire appel à l’avocate d’extrême droite de Trump, Sidney Powell, et à lui permettre de jouer un rôle plus important dans l’opération.

Le 6 janvier, Powell a déposé ce qu’on appelle une «demande d’urgence» auprès de la Cour suprême au nom de Louie Gohmert, un républicain texan et allié de Trump, et d’un certain nombre de politiciens d’extrême droite de l’État. La demande d’urgence soutenait que Pence violait la Constitution en invoquant le «processus de résolution des différends» de la loi sur le décompte électoral. Cette dernière stipule qu’en cas de contestation des listes électorales, le vice-président a l’autorité constitutionnelle de résoudre le différend en déterminant quelle liste est correcte. En raison des règles de procédure associées à de telles «demandes d’urgence», un juge, le républicain Samuel Alito, avait le pouvoir d’accepter ou de refuser sans porter l’affaire devant l’ensemble de la cour.

La demande d’urgence a été déposée entre la fin de la matinée et le milieu de l’après-midi, alors que les émeutiers saccageaient le Congrès. Elle a été officiellement enregistrée par la Cour suprême à 15h51, pendant les 199 minutes au cours desquelles le ministère de la Défense avait retardé le déploiement de la Garde nationale et l’expulsion des insurgés.

Alito n’a pas immédiatement rejeté la demande d’urgence, même s’il s’agissait d’une demande manifestement inconstitutionnelle qui visait à annuler les résultats de l’élection de 2020. Alito n’a pas non plus signalé l’enregistrement de la demande aux médias, qui a été effectué sans être porté à l’attention du public. Il a gardé la demande d’urgence dans sa poche, en attendant l’issue des événements au Capitole.

Le Parti démocrate était bien au courant de cette demande et n’a fait aucun effort pour informer le public qu’un juge de droite était sur le point de fournir une feuille de vigne pseudo-légale pour le coup d’État de Trump. C’est à cause de la demande d’urgence – qu’Alito n’avait pas encore rejetée – que Pelosi s’est trouvée obligée de convoquer de nouveau le Congrès à 20h dans la soirée du 6 janvier, afin de certifier les résultats avant qu’Alito ne puisse accéder à la demande. Ce n’est qu’à 13h le 7 janvier qu’Alito a émis une ordonnance non signée qui a rejeté la demande de Powell. La demande venait de toute façon d’être invalidée par la certification de la nuit précédente.

Les démocrates n’ont rien fait le 6 janvier pour contrecarrer le coup d’État en cours de Trump, de peur que toute action ne déclenche une opposition massive dans la population. Les auditions de ce mois-ci n’ont mis en scène que des «héros» républicains, en partie à cause des efforts des démocrates pour protéger le Parti républicain, mais aussi parce qu’il n’y avait tout simplement pas de «héros» démocrates. En ce sens, les auditions ne portent pas seulement sur ce que Trump a fait, mais aussi sur ce que les démocrates n’ont pas fait.

Greg Jacobs, l’avocat de Mike Pence, a témoigné jeudi que si Trump avait réussi, la question du pouvoir «pourrait bien alors devoir être tranchée dans la rue». Ceci n’est pas vrai. Certes, l’annulation d’une élection aurait suscité une indignation populaire massive, mais le Parti démocrate aurait tout fait pour empêcher de telles manifestations et chercher plutôt un accord négocié avec Trump qui l’aurait maintenu au pouvoir.

La réaction initiale lâche des démocrates a donné le ton. Au nom du bipartisme avec les «collègues républicains» de Biden, le gouvernement a permis aux principaux auteurs du coup d’État de rester libres, a maintenu au Congrès plus de 100 membres républicains du Congrès qui ont voté contre la certification de l’élection, et s’est opposé aux appels croissants à la destitution de Clarence Thomas de la Cour suprême malgré son rôle dans le coup d’État. En réaction au scandale, la juge Sonia Sotomayor a même publié une note publique – chose rare chez les juges – qui faisait l’éloge de Thomas comme «un homme qui se soucie profondément de la Cour en tant qu’institution».

L’histoire montre clairement que la stratégie générale du Parti démocrate crée les conditions propices à l’épanouissement des aspirants führers. L’inflation a atteint des sommets après des années d’assouplissement quantitatif et de sauvetage des sociétés. L’endettement des Américains et les coûts d’emprunt augmentent rapidement. Le Parti démocrate dit aux Américains que 50 milliards de dollars sont nécessaires pour armer l’armée ukrainienne alors qu’il sabre les programmes sociaux et les allocations de chômage sur lesquels des millions de personnes comptent pour survivre. Et la pandémie de coronavirus déchire des millions de familles, alors que le gouvernement leur dit que la pandémie est terminée.

En effet, 48 heures avant l’audience de jeudi, des candidats soutenus par Trump ont battu des adversaires plus modérés dans des primaires républicaines cruciales à travers le pays, y compris dans une course au poste de secrétaire d’État au Nevada, le responsable qui sera chargé de certifier les résultats des élections de cet État pivot en 2024. L’extrême droite semble bien placée pour occuper une position de premier plan dans le fonctionnement de nombreux gouvernements d’État ainsi qu’au Congrès.

Trump et ses co-conspirateurs apprennent de leurs erreurs et préparent leurs prochains coups. Les auditions révèlent que le coup d’État du 6 janvier 2021 a échoué, mais pas en raison d’un manque de soutien institutionnel au sein de l’armée, des tribunaux et du Parti républicain, ni en raison de l’opposition des démocrates. Il a échoué à cause de l’inexpérience et de la malchance de ceux qui l’ont exécuté.

Un mouvement se développe dans la classe ouvrière contre des conditions sociales intolérables, la hausse des prix et la haine généralisée de l’ensemble de l’establishment politique. Le pouvoir social émergent de la classe ouvrière est la seule force qui peut mener la lutte contre l’inégalité, la dictature et le fascisme. Elle peut le faire en s’attaquant à leur source commune: le système capitaliste.

(Article paru en anglais le 18 juin 2022)

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