Le 20 mai, le New York Times a publié une longue série multimédia en plusieurs parties intitulée «The Ransom» [La rançon], qui documente l’oppression coloniale et le pillage d’Haïti par la France et les États-Unis pendant plus d’un siècle et demi après le soulèvement des esclaves de la nation caribéenne en 1791 et sa déclaration d’indépendance en 1804 – la seule révolte d’esclaves réussie de l’histoire et la formation de la deuxième république du Nouveau Monde.
Le Times attribue la grande pauvreté d’Haïti au péonage pour dettes qui a commencé le jour où des navires de guerre français ont fait escale dans les ports du pays en 1825, exigeant la restitution des biens et des richesses perdus lors de la révolution des esclaves. Un prêt français émis cette année-là était subordonné aux réparations dues aux anciens maîtres français. Haïti a donc dû rembourser à la fois les anciens propriétaires d’esclaves et le prêt français, dans ce que les auteurs appellent une «double dette».
Comme le rappelle la série, l’endettement d’Haïti a ensuite été consolidé par les banquiers américains lors de la violente occupation militaire américaine de l’île entre 1915 et 1934 – bien que le Times ignore poliment les prédations américaines plus récentes sur l’île. Enfin, les auteurs incriminent également les politiciens et fonctionnaires haïtiens qui, au fil des ans, se sont enrichis grâce à ces opérations financières perfides avec des investisseurs de New York et de Paris.
Les auteurs de The Ransom avancent que tous les maux sociaux qui continuent à affliger l’ancienne colonie et la nation la plus pauvre de l’hémisphère occidental, qu’il s’agisse des revenus épouvantablement bas de ses ouvriers et de ses paysans ou du délabrement des routes, des écoles et des infrastructures sociales, peuvent en fin de compte être attribués à la malfaisance et à la criminalité d’acteurs nationaux et étrangers. Selon l’enquête, «chaque franc expédié de l’autre côté de l’Atlantique vers un coffre-fort bancaire à l’étranger était un franc qui ne circulait pas» dans l’économie haïtienne, freinant le type de développement «qui aide les nations à devenir des nations, qui leur permet de prospérer».
Les auteurs de The Ransom, en d’autres termes, souhaitent faire croire aux lecteurs que l’oppression d’Haïti est le résultat d’une série d’erreurs historiques et d’actions cruelles. Haïti aurait pu avoir une histoire différente, si seulement ces choses mauvaises n’avaient pas eu lieu. Comme le demandent les auteurs dans l’introduction de la série, «Que se serait-il passé si la nation n’avait pas été pillée par des puissances extérieures, des banques étrangères et ses propres dirigeants presque depuis sa naissance? De combien d’argent aurait-elle pu disposer pour construire une nation?»
Mais le fait est que ce pays a été pillé par des gouvernements étrangers, des banques et des dirigeants compradores depuis sa naissance. La vraie question est pourquoi? Cette question, le Times ne peut même pas la poser, et encore moins y répondre, car elle mène dans des directions révolutionnaires. L’histoire d’Haïti, depuis ses débuts comme la plus riche de toutes les colonies d’esclaves sous le nom de Saint-Domingue, jusqu’à sa situation actuelle de pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental, n’est pas seulement le résultat des actions immorales d’individus. C’est le résultat de ces actions prises dans le contexte plus large du développement du capitalisme mondial depuis sa phase mercantile d’«accumulation primitive» jusqu’à l’époque actuelle de l’impérialisme.
Mais tout cela est terra incognita pour le Times. Les mots «capitalisme» et «impérialisme» n’apparaissent nulle part dans cette longue série.
Il faut toutefois préciser d’emblée qu’il existe une différence notable dans l’approche du Times entre The Ransom et le Projet 1619, dont l’argument central est que toute l’histoire américaine est motivée par la haine raciale, le «racisme anti-noir» étant inscrit dans «l’ADN même de ce pays», selon l’auteur principal du projet, Nikole Hannah-Jones. Cette théorie raciale de l’histoire ne se retrouve pas dans The Ransom. Et contrairement au Projet 1619, The Ransom ne cherche pas à falsifier délibérément l’histoire pour soutenir sa thèse.
Humilié par les critiques dévastatricesdu Projet 1619 émanant du World Socialist Web Site et d’éminents spécialistes de l’histoire américaine, le Times s’est donné beaucoup de mal pour trouver un soutien savant au projet The Ransom. Il s’agit d’un examen assez détaillé de l’histoire d’Haïti, avec une bibliographie étendue et un recueil de sources comprenant plusieurs éminents historiens. Cette série est l’œuvre de quatre reporters du Times et a nécessité la collaboration de plus d’une douzaine de chercheurs. Sa préparation a duré toute une année, les auteurs ayant examiné des milliers de pages de documents originaux trouvés dans des archives et des bibliothèques publiques et privées situées à Haïti, aux États-Unis et en France. Des centaines de livres et d’articles, depuis ceux publiés peu après la révolution haïtienne jusqu’à la période la plus récente, ont également servi de source d’information.
Pourtant, en dépit de ces efforts, le Times ne parvient pas à expliquer ce à quoi il tente de répondre: la pauvreté profonde et historique d’Haïti et sa relation avec l’ancienne mère patrie, la France, et plus tard avec son voisin impérialiste au nord, les États-Unis.
Révolutions entrelacées: L’Amérique, la France et Haïti
Une enquête sur l’histoire liant Haïti et les puissances coloniales nécessite un examen historique approfondi et honnête de ses origines. Or, cet aspect est assez malmené et, en fait, superficiel dans la série du Times. Hormis quelques remarques concernant l’assaut militaire de Napoléon sur Haïti après la révolution, sur le désir avide des colons français de reconquérir le territoire et sur l’isolement international dont Haïti a fait l’objet de la part des États-Unis et d’autres grandes puissances, aucun lien valable n’est établi entre les développements dans chaque pays.
En fait, aucune association ou référence n’est faite aux révolutions française et américaine, malgré l’incroyable influence de ces deux événements sur les luttes des esclaves haïtiens pour se libérer de l’esclavage. La présentation de ce lien, au contraire, est réduite à l’hostilité la plus abjecte, le Times mentionnant un ancien colon qui a rédigé un plan «pour remettre les Haïtiens en esclavage ou les 'écraser'» ou le fait que «les législateurs américains en particulier ne voulaient pas que les esclaves de leur propre pays soient inspirés par» l’indépendance haïtienne.
Dans les années précédant la Révolution haïtienne, les marchands d’esclaves de l’Atlantique importaient jusqu’à 40.000 esclaves par an dans la colonie française, alors appelée Saint-Domingue. Les conditions de vie des esclaves étaient atroces, l’espérance de vie moyenne étant de 21 ans.
C.L.R. James raconte dans The Black Jacobins (1938) comment les esclaves travaillaient sans relâche du lever du jour jusqu’à tard dans la nuit dans les plantations de sucre. On pouvait trouver des hommes et des femmes creusant des fossés dans les champs de canne à sucre, la majorité d’entre eux étant nus ou couverts de haillons. Les esclaves étaient contraints de travailler sous une chaleur torride et avec des rations quotidiennes à peine suffisantes pour permettre le travail. Ils étaient logés dans des huttes délabrées qui offraient un minimum de protection contre les éléments. Un régime de brutalité calculée et de terrorisme régnait. James a noté:
Les mutilations étaient courantes; membres, oreilles, et parfois leurs parties intimes; pour les priver des plaisirs auxquels ils pouvaient s’adonner sans frais. Les maîtres versaient de la cire brûlante sur leurs bras, leurs mains et leurs épaules, vidaient le sucre de canne bouillant sur leurs têtes, les brûlaient vivants, les rôtissaient à feu doux, les remplissaient de poudre à canon et les faisaient sauter avec une allumette, les enterraient jusqu’au cou et enduisaient leurs têtes de sucre pour que les mouches les dévorent, les attachaient près de nids de fourmis ou de guêpes, leur faisaient manger leurs excréments, boire leur urine et lécher la salive des autres esclaves.
Ce sont ces conditions épouvantables qui ont poussé les masses haïtiennes à se rebeller contre les planteurs.
La révolution haïtienne a été un événement monumental. C’était la première rébellion d’esclaves réussie dans l’histoire de l’humanité. L’analyse du Times, cependant, présente la Révolution haïtienne comme si elle était née dans un vide historique.
L’importance historique mondiale de la révolution haïtienne ne peut être pleinement saisie si elle n’est pas placée dans le contexte des révolutions américaine et française qui ont eu lieu quelques années seulement avant la révolte de Saint-Domingue. Ces deux révolutions avaient été nourries idéologiquement par les traditions intellectuelles progressistes des Lumières, qui répandaient des sentiments démocratiques d’égalité et de liberté et sapaient les privilèges féodaux et l’aristocratie.
Ces sentiments ont trouvé un écho parmi les Noirs libres de Saint-Domingue, qui étaient souvent instruits et possédaient des biens, mais qui étaient confrontés à une discrimination brutale de la part des grands propriétaires d’esclaves et des Blancs petits-bourgeois. À partir des Noirs libres, la contagion révolutionnaire s’est propagée aux couches de la population esclave, comme James l’a montré dans son ouvrage de référence. De manière tout aussi cruciale, en sapant certains aspects de l’économie mercantile dans les Caraïbes, les révolutions américaine et française ont directement miné l’esclavage.
En établissant l’indépendance des treize colonies britanniques, la Révolution américaine est devenue le premier grand événement mondial qui a posé un défi politique et moral à la pratique de l’esclavage. Réfutant l’idée réactionnaire véhiculée par le Projet 1619 selon laquelle la révolution a eu lieu dans le but de «protéger l’esclavage», l’historien Gordon Wood a fait remarquer, dans une entrevue accordée au WSWS[entrevue en anglais], que c’est tout le contraire qui est vrai: «La révolution a déclenché des sentiments antiesclavagistes qui ont conduit aux premiers mouvements abolitionnistes de l’histoire du monde». Cela s’est produit avec la formation de la Pennsylvania Abolition Society en 1775, un an avant la publication de la Déclaration d’indépendance.
La première grande société abolitionniste française, la Société des amis des Noirs, a été fondée un an avant le début de la révolution en février 1788 et avant la publication de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. L’objectif de la société était d’abolir à la fois l’institution de l’esclavage dans les colonies françaises d’outre-mer et la participation de la France à la traite atlantique des esclaves.
Les libéraux qui composaient la Société étaient parmi les personnalités les plus en vue des premières années de la révolution. James décrit l’accueil positif réservé aux Noirs métis libres (mulâtres) dans leur appel à l’émancipation politique au début de la Révolution française. En octobre 1789, l’Assemblée nationale avait accueilli une délégation de mulâtres pour répondre à leur pétition en faveur de l’égalité des droits avec les Blancs sur l’île, une mesure qui était largement reconnue comme un signe avant-coureur de l’abolition totale de l’esclavage.
Les esclaves de Saint-Domingue se sont soulevés en août 1791, déclenchant ainsi la Révolution haïtienne.
Sous le poids du sentiment antiesclavagiste naissant au sein des masses françaises et de l’agitation des Amis des Noirs à l’Assemblée constituante, un décret fut adopté en février 1794 abolissant l’esclavage dans plusieurs colonies des Caraïbes. Le décret de 1794 de l’Assemblée à Paris a également été motivé, en grande partie, par la révolte coloniale des esclaves qui se déroulait à Saint-Domingue et les incursions de la Grande-Bretagne et de l’Espagne sur l’île pour réprimer le soulèvement et faire valoir leurs propres intérêts coloniaux.
L’analyse du Timessur la servitude pour dettes en Haïti présente le décret d’abolition de 1794 par le gouvernement français révolutionnaire comme un simple répit temporaire dans la barbarie française, citant l’historien Laurent Dubois qui affirme que le décret était le changement le plus spectaculaire apporté par la Révolution française, pourtant pour les esclaves de Saint-Domingue «ce n’était que la fin du début d’une longue lutte pour la liberté».
Mais la question évidente laissée sans réponse par The Ransom est de savoir comment une société française qui a aboli l’esclavage en 1794 a pu soudainement ressusciter son héritage colonial, d’abord lors de l’incursion militaire de Napoléon à Saint-Domingue en décembre 1801 visant à le réimposer, puis après le retour au pouvoir de la monarchie des Bourbons deux décennies plus tard. Ce phénomène ne peut être véritablement compris qu’à travers une analyse historique matérialiste, c’est-à-dire en identifiant les changements qui ont eu lieu et qui ont permis la création d’un système tout aussi embourbé dans les contradictions sociales et la domination de classe que le précédent.
Les monarchies européennes ont fait la guerre à la République française peu après la révolution, Napoléon prenant le pouvoir par un coup d’État en 1799. La trahison criminelle par Napoléon des promesses de la révolution était inévitable si l’on voulait consolider les conditions du développement du capitalisme européen. Le commerce infâme des esclaves et du sucre était au cœur du commerce de l’océan Atlantique, et Napoléon a annulé le décret de 1794 abolissant l’esclavage tout en négociant un traité de paix avec la Grande-Bretagne en 1802. Il envoie une armée à Haïti qui mène une guerre sanglante dans une tentative ratée de réimposer l’esclavage, et plus tard, en 1804, il se couronne empereur, mettant fin à la Première République.
Les conditions insupportables auxquelles les masses haïtiennes ont dû faire face après avoir gagné l’indépendance peuvent être attribuées à l’isolement international qui leur a été imposé en raison de l’hostilité et de l’immense peur que le soulèvement a déclenchées parmi les classes dirigeantes en France, en Amérique et au-delà dans les années 1820. La phase révolutionnaire de la bourgeoisie dans les pays industrialisés s’est atténuée en raison de l’émergence du prolétariat. En outre, les représentants politiques de la toute nouvelle République américaine, dont le territoire gardait encore près de 2 millions de personnes en esclavage dans le Sud, étaient immensément effrayés par l’impact géopolitique de la révolution haïtienne.
Haïti servait d’exemple vivant de la première rébellion victorieuse d’esclaves, un exploit qui ne pouvait être toléré par les esclavagistes du Sud des États-Unis, qui craignaient que la révolte ne se propage de l’île d’Hispaniola, à quelques centaines de kilomètres de là, à leurs propres plantations. La bourgeoisie américaine naissante craignait également de contrarier ses partenaires français avec lesquels elle avait mené un commerce important tout au long du 18e siècle, Hispaniola représentant la quasi-totalité des importations américaines de sucre et de café. Parmi les nombreux compromis tragiques et politiquement réactionnaires que le Nord de l’Amérique a fait avec l’esclavagisme du Sud, il y a eu le refus de reconnaître l’indépendance d’Haïti avant 1862 et l’embargo sur le commerce avec Haïti.
La dette nationale et l’essor du capital financier
L’une des pièces maîtresses de The Ransom est la consolidation de la servitude pour dettes imposée à Haïti par les banques françaises et américaines. Selon l’analyse du Times, de «1825 à 1957 [...] la dette internationale a drainé en moyenne 19% des revenus annuels du pays [Haïti], et certaines années plus de 40%.» En 1825, la France a exigé qu’Haïti paie 150 millions de francs de restitution. Le premier paiement annuel représentait à lui seul environ six fois le revenu total du pays cette année-là.
Haïti a ensuite été contraint de contracter des emprunts supplémentaires pour rembourser la dette initiale, plongeant le pays dans une pauvreté encore plus grande tandis que les banquiers français profitaient des intérêts et des commissions sur les prêts. Bien que la France ait finalement accepté de réduire sa demande de dette initiale à 90 millions de francs, les documents financiers indiquent qu’Haïti a effectué des paiements totalisant 112 millions de francs au cours de sept décennies, soit environ 560 millions de dollars d’aujourd’hui. «Si cet argent était resté en Haïti», affirment les auteurs de The Ransom, «au lieu d’être expédié en France, il aurait ajouté 21 milliards de dollars à l’économie haïtienne au cours des deux derniers siècles». Les enquêteurs du Timesestiment que les paiements à la France ont coûté à Haïti jusqu’à 115 milliards de dollars en perte de croissance économique.
Les prêts considérables ont continué à ronger l’économie d’Haïti jusqu’à ce qu’elle effectue le dernier de ses paiements en 1888, alors que la France menaçait d’une invasion militaire et du bombardement des ports du pays si Haïti n’arrivait pas à rembourser ses dettes. En plus de vider le trésor de la nation et de forcer les habitants des villes à endurer des conditions sordides, la dette a effacé tous les bénéfices qu’Haïti tirait de ses ressources naturelles vitales, les planteurs de café effectuant finalement la majeure partie des paiements de la dette par le biais des taxes sur leurs exportations.
Au centre du tourbillon de la dette qui assiégeait le pays se trouvait la Banque nationale d’Haïti, une banque centrale contrôlée par une banque parisienne, le Crédit industriel et commercial (CIC), puis dominé par des financiers de Wall Street et des diplomates américains, qui utilisaient tous deux la Banque nationale comme un mécanisme pour accroître l’endettement d’Haïti envers les puissances impérialistes et faire payer au gouvernement local chaque dépôt et chaque dépense qu’il effectuait, générant ainsi des profits énormes pour les actionnaires à l’étranger.
Le contrôle français sur l’île a finalement été supplanté par celui des financiers et des fonctionnaires américains qui ont profité du fait que la France était préoccupée par la Première Guerre mondiale pour acheter presque toutes les actions de la banque centrale d’Haïti et exercer un contrôle financier total sur le pays.
La présentation du Times induit le lecteur en erreur en lui faisant croire que les bonnes ou mauvaises intentions des acteurs individuels sont les facteurs déterminants de tels événements historiques. Tout est réduit à l’avarice de tel ou tel banquier ou responsable de la politique étrangère. Le Times n’explique pas pourquoi le profit était un tel moteur pour ces entreprises criminelles. La nature de l’impérialisme aux 20e et 21e siècles, sa course inéluctable vers la domination du marché capitaliste mondial, n’est absolument pas mentionnée.
Dans «L’impérialisme et la scission du socialisme» (1916), Vladimir Lénine a défini l’époque impérialiste comme un stade spécifique et terminal du capitalisme. L’expansion de la production capitaliste a entraîné la concentration du capital entre les mains d’une petite cabale d’oligarques financiers, supplantant la libre concurrence par une domination monopolistique aux mains d’un petit nombre de cartels et de grandes banques. Cela se traduit aujourd’hui par de grandes institutions financières internationales qui contrôlent les économies, les systèmes monétaires et la production de pays entiers.
The Ransom obscurcit ce fait de base de l’économie capitaliste moderne en expliquant les sommes incroyables de la dette imposée à Haïti comme le produit des manigances infâmes d’une seule banque, le CIC.
Mais, comme Lénine l’a expliqué il y a longtemps, le capitalisme et les banques françaises ont prospéré grâce au parasitisme financier, prêtant des sommes exorbitantes à certains pays avec des taux d’intérêt insupportables. Il n’y avait pas que la Banque nationale d’Haïti où les autorités et les banquiers parisiens agissaient comme conseil d’administration pour siphonner les fonds des nations endettées. Au cours de la première décennie du 20e siècle, les banques françaises ont utilisé des dettes exorbitantes pour extraire des profits, entre autres, de la Russie, de la Chine, du Maroc et de l’Égypte.
Le taux de profit extraordinairement élevé obtenu par l’émission d’obligations, qui est l’une des principales fonctions du capital financier, a joué un rôle essentiel dans le développement et la consolidation de l’oligarchie financière.
À l’époque moderne, malgré les luttes héroïques des mouvements anticolonialistes qui ont éclaté au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’impérialisme a instauré une domination prédatrice et parasitaire des pays moins développés par la finance internationale. Il existe une hégémonie financière, avec des institutions financières massives telles que le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, qui servent d’instruments pour dicter leur politique aux petits États qui dépendent de leur crédit.
Grâce à leur domination du marché mondial, les puissances impérialistes font baisser les prix des matières premières et maintiennent les petits États dans la pauvreté. Ces pays sont contraints de mettre en œuvre des politiques d’austérité qui réduisent considérablement les recettes de l’État, ce qui les rend d’autant plus pauvres qu’ils sont obligés d’emprunter. Rien de tout cela n’est propre à Haïti, bien que les opérations du capital financier y aient été particulièrement brutales.
La division et la redivision du monde entier selon les lignes impérialistes sont devenues absolues à la fin du 19ème siècle, à peu près au moment où le CIC a transformé la Banque Nationale d’Haïti en son propre syndicat et en opération de pillage pour les investisseurs financiers. L’émission de crédit et l’endettement forcé étaient l’une des manifestations d’un capitalisme parasitaire et en décomposition, une caractéristique que l’on retrouve dans tout monopole sous le système de la propriété privée des moyens de production.
L’impérialisme américain entre en scène
C’est durant l’émergence de l’époque impérialiste, à la fin du 19e siècle, que le capitalisme américain a commencé à supplanter le capitalisme français dans la domination d’Haïti, dans le cadre d’une consolidation plus large de la domination économique et militaire des États-Unis sur l’hémisphère occidental.
La formidable croissance de l’industrie américaine au lendemain de la guerre de Sécession a alimenté l’éruption violente de l’impérialisme américain dans les années 1890, prenant son expression la plus brutale dans ce que l’on appelle «l’arrière-cour» de l’Amérique, comprenant les pays d’Amérique latine et des Caraïbes.
L’une des faiblesses évidentes de The Ransom est qu’il traite les relations entre les États-Unis et Haïti comme un processus isolé, distinct des impératifs géopolitiques plus larges et des intérêts de politique étrangère de l’impérialisme yankee, qui cherche à dominer toute la région aux dépens de ses rivaux en Europe.
En plus de 130 ans, les États-Unis se sont engagés dans des dizaines d’interventions, d’occupations, de guerres par procuration, de guerres sales et de coups d’État en Amérique latine et dans les Caraïbes. Ils ont invariablement mené ces opérations dans l’intérêt des banques et des entreprises américaines. Bien qu’Haïti soit le pays le plus pauvre et le plus brutalisé, il n’y a pas de différence fondamentale entre ces opérations en Haïti et au Salvador, au Guatemala, en République dominicaine ou ailleurs dans «l’arrière-cour de l’Amérique».
Mais le Times cherche à minimiser le rôle des États-Unis, même en Haïti. Contrairement à son affirmation selon laquelle «le degré de responsabilité des États-Unis dans l’instabilité chronique d’Haïti fait toujours l’objet de profonds désaccords», il n’y a en fait pas lieu de spéculer sur la culpabilité de l’impérialisme américain dans la crise prolongée d’Haïti. L’invasion de 1915 a vu la saisie du trésor et des douanes d’Haïti, tandis que des Marines armés étaient envoyés au parlement du pays pour s’assurer que le président choisi par Washington était installé au pouvoir. Au cours des deux décennies suivantes, environ 3.000 Haïtiens ont été tués par les Marines américains, tandis que les occupants n’ont subi que 16 décès.
L’occupation des Marines a laissé derrière elle une puissante armée formée par les États-Unis, qui a servi de rempart à l’oppression. François «Papa Doc» Duvalier est arrivé au pouvoir grâce à cette armée en 1957. Son régime basé sur les meurtres et la torture n’était pas un produit inhérent à l’arriération d’Haïti, comme le prétendaient les apologistes impérialistes, mais le résultat direct de la stratégie anti-insurrectionnelle américaine dans la région après la révolution cubaine de 1959.
Alors que la série du Timesre connaît de nombreux aspects de l’histoire des relations entre les États-Unis et Haïti, de la répression sauvage du mouvement paysan des Cacos pendant l’occupation au soutien diplomatique de la dictature de Duvalier pendant 30 ans, les développements qui ont suivi l’éviction du fils de «Papa Doc», Jean-Claude «Baby Doc» Duvalier, ne sont pas mentionnés.
Le meurtre par l’armée haïtienne de quatre écoliers aux Gonaïves en novembre 1985 a été l’étincelle de la révolte populaire qui a fait tomber la dictature. Dans un coup d’État préventif orchestré par les services de renseignements américains, Jean-Claude Duvalier a été placé sur un avion de l’US Air Force à destination de la France en février 1986; expulsé du pays, mais emportant avec lui des millions de dollars du trésor public. La junte qui a fini par le remplacer a été triée sur le volet par l’ambassade américaine, en consultation avec Duvalier lui-même.
L’évacuation par avion de Duvalier ressemble à l’action que les États-Unis ont entreprise avec le dictateur philippin Ferdinand Marcos. Dans les deux cas, l’impérialisme américain a réagi à l’instabilité sociale dans les semi-colonies opprimées qu’il avait réussi à diriger pendant une longue période de dictatures sanglantes. Une phase «démocratique» a été initiée dans les deux nations pour faire oublier l’exploitation continue et la violence contre-révolutionnaire des régimes qui servaient de faire-valoir à l’impérialisme.
Haïti a été dirigé par la junte sanguinaire d’Henri Namphy, un ancien commandant de l’armée sous Duvalier. Un bain de sang a été perpétré par les troupes de l’armée haïtienne et les anciens membres des Tonton Macoute, la police politique détestée du régime de Duvalier, contre les électeurs lors des élections nationales de novembre 1987.
La même armée haïtienne, qui a bénéficié de l’entraînement militaire et du soutien financier des États-Unis pendant des décennies, a déposé l’ancien président Jean-Bertrand Aristide, chef du parti social-démocrate Fanmi Lavalas, ou «Famille Lavalas», le 29 septembre 1991, lors d’un coup d’État dirigé par l’ancien commandant de l’armée Raoul Cédras. De hauts responsables du Service national de renseignement haïtien (SIN), qui avait été créé et financé dans les années 1980 par la CIA, étaient impliqués dans le coup d’État. Au moment du coup d’État, des comploteurs du SIN recevaient encore des fonds du gouvernement américain et étaient formés comme hommes de main de la CIA pour des activités de collecte de renseignements.
En 1993, des dizaines de partisans d’Aristide ont été pris pour cible et tués lors d’une violente campagne de terreur organisée par le Front pour l’avancement et le progrès d’Haïti (FRAPH), un escadron de la mort soutenu par la CIA dont le chef, Emmanuel Constant, était un informateur de la CIA depuis 1992. Selon un article publié dans The Nation par le journaliste d’enquête Allan Nairn, Constant a révélé qu’il avait formé le FRAPH à la demande de la Defense Intelligence Agency (DIA) américaine. Constant a noté que «d’autres personnes de [son] organisation travaillaient avec la DIA» et participaient à des opérations dirigées contre des «activités subversives».
Aristide a été brièvement rétabli dans ses fonctions de président en août 1994 après que l’administration de Bill Clinton et les Nations unies aient envoyé 15.000 soldats et une délégation américaine pour forcer ostensiblement les militaires à quitter le pouvoir. Les missions de «maintien de la paix» des États-Unis et de l’ONU ne visaient toutefois pas à «rétablir la démocratie en Haïti», comme l’affirmaient les responsables américains, mais plutôt à protéger l’armée haïtienne meurtrière et ses paramilitaires brutaux.
L’ancien prêtre Aristide sera à nouveau la cible d’un violent renversement et d’un exil forcé lors du coup d’État sanglant de 2004 orchestré par l’administration de George W. Bush et facilité par le gouvernement de Jacques Chirac en France. Parmi les chefs du coup d’État figuraient d’anciens officiers de l’armée haïtienne comme Louis-Jodel Chamblain et des dirigeants de l’organisation FRAPH, soutenue par la CIA, qui avait fait régner la terreur contre les opposants au régime militaire dix ans plus tôt. Un autre chef d’escadron de la mort était Guy Philippe, une ancienne recrue de l’armée haïtienne qui a reçu un entraînement des forces spéciales américaines en Équateur dans les années 1990 et a ensuite été renvoyé en Haïti pour devenir un chef de police impitoyable.
La crise politique et socio-économique en Haïti aujourd’hui
The Ransom a été publiée dans un contexte de crise politique et économique profonde en Haïti. L’espérance de vie des 10 millions d’habitants du pays est de 63,5 ans, un chiffre épouvantablement peu élevé. Plus de la moitié de la population vit avec moins de 2 dollars par jour. L’aggravation de la misère sociale a contraint les Haïtiens à fuir le pays en masse. De nombreux Haïtiens se noient dans les Caraïbes en risquant le périlleux voyage vers les États-Unis sur de petits bateaux à moteur. La brutalisation d’immigrants haïtiens qui tentaient de traverser la frontière mexicaine au Rio Grande par des gardes-frontières américains à cheval en septembre 2021 est gravée dans la conscience de millions de personnes. En date de février 2022, l’administration Biden avait expulsé plus de 20.000 réfugiés haïtiens vers la nation insulaire.
L’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet dernier a bouleversé le système politique haïtien et a débordé en violence des gangs. Rien qu’en avril, la capitale Port-au-Prince a vu au moins 200 personnes tuées et des milliers déplacées, selon un rapport du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies. Pendant ce temps, le régime criminel fantoche des États-Unis est désormais dirigé par Ariel Henry, qui occupe à la fois les fonctions de premier ministre et de président par intérim. Henry, un exemple de la kleptocratie au pouvoir en Haïti, est en fait l’un des principaux suspects dans la mort de son prédécesseur.
Après le coup d’État de 2004 orchestré par les États-Unis et soutenu par la France, qui a renversé Aristide, les troupes américaines présentes sur l’île ont rapidement été remplacées par une force de «maintien de la paix» des Nations unies appelée MINUSTAH (Mission de stabilisation des Nations unies en Haïti), commandée par des généraux brésiliens et qui a brutalement réprimé l’agitation populaire dans les bidonvilles de Port-au-Prince. La MINUSTAH avait pour mission de pacifier les masses haïtiennes jusqu’à ce que la police nationale et l’armée haïtiennes puissent être réactivées. La force de l’ONU est restée en Haïti jusqu’en 2017, laissant derrière elle une épidémie de choléra qui s’est propagée des troupes étrangères à la population, tuant environ 10.000 Haïtiens.
Depuis le tremblement de terre dévastateur de 2010, la crise politique persistante d’Haïti porte la marque de l’ingérence directe des États-Unis. Des gouvernements réactionnaires et corrompus ont été installés comme celui dirigé par Michel «Sweet Micky» Martelly, ancien chanteur et associé de la dictature sanguinaire des Duvalier. Sweet Micky était le favori de la secrétaire d’État Hillary Clinton, qui a menacé de ne pas accorder d’aide au pays si Martelly n’était pas placé en tête des élections truquées de 2010.
Martelly a ensuite transféré le pouvoir à son successeur trié sur le volet, Moïse, récemment assassiné. Tous deux ont présidé des gouvernements dédiés aux intérêts des multinationales et de l’élite dirigeante vénale d’Haïti, réprimant violemment les manifestations de masse et exploitant un réseau de corruption avec les entreprises locales qui ont siphonné des milliards de dollars de fonds publics. Moïse a conservé le soutien des États-Unis alors même qu’il vidait de leur substance le corps législatif, le système judiciaire et les gouvernements locaux du pays, gouvernant par décret et cherchant à ériger un régime autoritaire dans les dernières phases de sa présidence.
Malgré ce soutien, une montagne de preuves a émergé, montrant l’implication de Washington dans l’assassinat de Moïse. Les mercenaires colombiens accusés d’avoir perpétré le meurtre appartenaient à une unité d’élite des forces spéciales entraînée par les États-Unis. Des enregistrements téléphoniques et une entrevue de Rodolphe Jaar, un homme d’affaires haïtien qui a aidé à financer et à organiser le coup d’État, ont également mis en évidence le rôle des responsables américains, qui, selon lui, ont donné leur feu vert et aidé à orchestrer le complot contre Moïse.
Tous ces crimes ont reçu un soutien général ou ont été passés sous silence dans la couverture très sélective du Times.
On ne peut compter sur aucune section de la direction petite-bourgeoise d’Haïti ni sur les réformistes libéraux, et encore moins sur les syndicats corrompus qui supervisent les conditions de travail dans les ateliers clandestins, pour offrir une solution démocratique à la crise politique et économique qui frappe l’île. L’histoire a prouvé que sans le prolétariat haïtien à la tête des masses de paysans opprimés et des pauvres urbains dans une lutte unie pour le socialisme, toute lutte contre la classe dirigeante haïtienne et l’impérialisme sera vaincue et noyée dans le sang. La classe ouvrière et les travailleurs ruraux d’Haïti doivent avancer un programme de nationalisation de la terre et de distribution à la paysannerie, un programme qu’aucune autre force sociale n’est capable de réaliser.
Réparations, Aristide et la politique du nationalisme petit-bourgeois
Ce n’est donc pas un hasard si ce sont les couches de la classe moyenne et les nationalistes d’Aristide et de son mouvement Fanmi Lavalas qui représentent ce que la série du Times commercialise et glorifie comme les précurseurs d’une réforme progressive et démocratique pour la population haïtienne. Ceci est illustré dans la dernière section de la série, qui est entièrement consacrée à la promotion du président déchu et à la glorification de sa demande nationaliste de réparations financières en compensation des milliards de dollars de dette qu’Haïti a dû payer à la France après la révolution haïtienne.
Le Times présente l’appel d’Aristide à la restitution comme «une bombe qui est devenue une caractéristique de sa présidence» et décrit l’ancien leader de Fanmi Lavalas comme une «figure polarisante qui s’est élevée au pouvoir en tant que champion des pauvres». La série cite favorablement un discours d’Aristide dans lequel il a placé la demande de réparations au centre d’un programme de développement national pour la nation appauvrie. Aristide y affirme: «Quelles belles écoles, universités et hôpitaux nous pourrons construire pour nos enfants! Quelle nourriture nous aurons en abondance!»
En approuvant avec enthousiasme les paiements de restitution pour Haïti, les auteurs du Timesne s’expriment pas en tant que défenseurs des masses opprimées et démunies d’Haïti, mais en tant que bras du Parti démocrate et des nationalistes noirs de la classe moyenne aux États-Unis, qui ont de plus en plus ouvertement adopté un programme de réparations raciales pour les descendants afro-américains de l’esclavage.
Bien qu’ils aient émergé dans des contextes nationaux et historiques différents, l’appel aux réparations des partisans de la politique identitaire aux États-Unis et celui de Fanmi Lavalas en Haïti partagent le même objectif fondamental: détourner l’attention du capitalisme comme cause première des maux sociaux de la société et des souffrances de la classe ouvrière.
La campagne d’Aristide n’était en fait qu’une diversion réactionnaire, une couverture désespérée pour sa propre capitulation devant l’impérialisme américain et l’impossibilité dans laquelle il se trouvait de mener à bien un programme de réforme nationaliste dans les limites d’Haïti et surtout sans défier l’impérialisme. En fait, un forfait monétaire de la France n’aurait pas servi à améliorer les conditions sociales de la classe ouvrière, mais aurait été détourné et approprié par les classes privilégiées qui auraient supervisé sa distribution.
De larges sections de la bourgeoisie haïtienne se sont tournées vers l’ancien prêtre radical lors des élections présidentielles de 1990 afin de contenir l’opposition populaire croissante des opprimés d’Haïti en réponse à la campagne électorale de Roger Lafontant, un dirigeant des Tonton Macoute sous Duvalier. La demande de réparations constituait un élément des tentatives antérieures d’Aristide de mettre en œuvre des réformes sociales limitées et des propositions visant à démanteler l’armée haïtienne, ainsi qu’à désarmer et poursuivre les forces duvaliéristes.
Rien de tout cela n’a été possible. L’époque où Aristide était président a été marquée par des conciliations répétées avec la classe dirigeante haïtienne et par un acquiescement à l’impérialisme. Dès le début de sa candidature à la présidence en 1990, Aristide a accepté de diriger une coalition avec divers partis bourgeois et a fait campagne sur une plate-forme qui appelait à un «mariage entre le peuple et les militaires». Il s’est opposé à toute réforme foncière significative ou à toute redistribution des richesses.
La classe dirigeante haïtienne a rapidement perdu confiance dans la capacité d’Aristide à maîtriser le mouvement révolutionnaire des masses, et son régime a été renversé par un coup d’État militaire huit mois plus tard, en septembre 1991. Le chef du putsch était le général d’armée Raoul Cédras, qui avait été nommé par Aristide lui-même en juin. Alors même que ses partisans étaient abattus à la mitraillette dans les quartiers de Port-au-Prince, Aristide freinait le mouvement de masse. Plus de 3.000 personnes ont été tuées par les forces de Cédras.
Après avoir trouvé refuge aux États-Unis, Aristide a refusé tout appel à la classe ouvrière américaine et internationale pour qu’elle aide les opprimés d’Haïti à lutter contre la junte, et a préféré faire des ouvertures à l’administration Clinton et à l’impérialisme américain, la même force qui a soumis la nation à un dénuement et une répression humiliante pendant tout un siècle.
Quelle en est la raison? Le mouvement d’Aristide représentait une petite bourgeoisie dont la vision de classe exprimait les griefs sociaux des masses, mais n’avait pas de véritable indépendance vis-à-vis de la bourgeoisie nationale et de l’impérialisme.
Le programme de mise en œuvre d’un développement économique national limité identifié avec les nationalistes petits-bourgeois, tels que Fidel Castro de Cuba ou les Sandinistes du Nicaragua, s’est avéré irréalisable avec la dissolution de l’Union soviétique et comme aucune alternative à l’impérialisme ne pouvait être trouvée avec laquelle ces soi-disant anti-impérialistes ou anticapitalistes radicaux pourraient manœuvrer.
Bien qu’il ait été autorisé à retourner en Haïti avec la bénédiction de Washington en 1994 pour terminer son premier mandat et remporter une seconde candidature présidentielle en 2000, la restauration d’Aristide n’était subordonnée qu’à l’application des politiques dictées par le FMI et à la maîtrise des luttes de la classe ouvrière haïtienne.
Malgré sa capitulation devant les partis de droite, l’opposition politique des classes privilégiées haïtiennes à l’égard d’Aristide est devenue de plus en plus féroce en raison de son identification rhétorique avec les luttes des travailleurs et des pauvres, jetant ainsi les bases d’un coup d’État mené par des escadrons de la mort financés par les États-Unis et entraînés par la CIA. La fuite d’Aristide en exil et la fonte du soutien populaire de Fanmi Lavalas ont témoigné de la faillite de son mouvement politique populiste et de tout le projet d’opposition à l’impérialisme sur la base d’un nationalisme petit-bourgeois.
Le successeur choisi par Aristide et candidat à la présidence de Fanmi Lavalas, René Préval, a ensuite appliqué les programmes d’ajustement structurel du FMI exigés par le capital financier, ce qui a entraîné des réductions importantes des subventions à l’alimentation et aux transports, une inflation galopante, la privatisation d’entreprises publiques telles que les secteurs de la farine et du ciment et l’imposition de prêts paralysants qui ont profondément déchiré le tissu social de la nation appauvrie. La dévastation sociale du pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental s’est aggravée, et l’aide des États-Unis et d’autres grandes puissances s’est réduite à mesure que l’impérialisme soutenait de plus en plus l’opposition gouvernementale organisée au sein du Groupe des 184 et de la Plate-forme démocratique.
Quelle que soit l’opinion que l’on peut avoir de ses faibles demandes de «réparations», l’appel d’Aristide à la France pour une restitution devait être la dernière de ses nombreuses tentatives creuses et insignifiantes visant à bonifier sa réputation de «radical». Aristide n’a jamais cherché à renverser l’État capitaliste, produit de deux siècles d’intervention militaire étrangère et de répression, ni à créer les bases d’un régime étatique fondé sur la classe ouvrière. Le règlement des comptes avec les crimes historiques et actuels du capitalisme ne consiste pas à satisfaire une minuscule couche de «représentants» malhonnêtes et autoproclamés de ceux qui ont souffert dans le passé. Il doit plutôt prendre la forme d’une lutte nationale pour le socialisme menée par la classe ouvrière haïtienne dans le cadre d’une révolution socialiste internationale dont l’objectif est d’établir une véritable égalité sociale dans le monde entier.
Haïti, la classe ouvrière internationale et la lutte pour le socialisme mondial
Tous les problèmes urgents auxquels sont confrontées les masses haïtiennes ne peuvent être adressés de manière isolée. Un programme politique pour l’émancipation des opprimés d’Haïti de l’asservissement étranger et de l’exploitation capitaliste exige avant tout la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière et des paysans pauvres, et leur unification avec les masses des Caraïbes, d’Amérique latine, des États-Unis et finalement du monde entier. Cela signifie la lutte pour les États socialistes unis des Amériques et des Caraïbes.
Les conditions en Haïti ne sont pas uniques aux masses haïtiennes, mais sont en fait les mêmes et s’aggravent partout dans le monde dit en développement et dans le monde développé.
La montée en flèche de l’inflation et des prix des denrées alimentaires, alimentée par la guerre dangereuse des États-Unis et de l’OTAN contre la Russie en Ukraine et les milliers de milliards de dollars de renflouement de Wall Street, menace aujourd’hui de famine des centaines de millions de personnes dans le monde. C’est le résultat de l’effondrement du système capitaliste mondial, causé par l’énorme dislocation économique provoquée par les changements climatiques et les conflits régionaux, ainsi que par la gestion meurtrière de la pandémie de COVID-19 par les gouvernements capitalistes du monde entier.
Le resserrement monétaire en cours de la Réserve fédérale américaine, ainsi que l’augmentation des coûts des produits de première nécessité, plonge les pays du tiers monde dans la faillite. La balance des paiements des pays d’Afrique et d’Amérique latine va connaître d’énormes déficits en raison de la fuite des capitaux d’investissement, de la hausse des prix du pétrole et des denrées alimentaires et de l’augmentation des taux d’intérêt sur la dette extérieure. Les oligarchies financières du monde entier exigent des gouvernements qu’ils mettent en œuvre des mesures d’austérité draconiennes visant à privatiser les entités gérées par l’État et à vendre les actifs publics aux banques et investisseurs prédateurs.
Le contrôle monopolistique des sociétés transnationales géantes et leur subordination au profit privé d’une poignée de milliardaires constituent un obstacle au potentiel révolutionnaire des technologies modernes et la source de souffrances insupportables pour la population mondiale. L’économie mondiale doit être gérée sur la base des besoins sociaux, ce qui nécessite un renversement révolutionnaire de l’ensemble du système capitaliste.
Dans ce cadre, les travailleurs d’Haïti doivent lier leurs luttes à un mouvement conscient et unifié avec leurs frères et sœurs de classe dans les Caraïbes, en Amérique du Sud et du Nord et au-delà, sur la base de la théorie de la révolution permanente développée par Léon Trotsky, par la construction du Comité international de la Quatrième Internationale en tant que mouvement politique de masse indépendant de la classe ouvrière internationale pour le socialisme.
(Article publié en anglais le 21 juin 2022)
