L’album Renaissance de Beyoncé: Quand une production musicale banale et sans vie est présentée comme un «événement culturel majeur»

Renaissance est le septième album studio de la méga-célébrité et «superstar musicale» Beyoncé Knowles-Carter. Il s’agit de son premier album solo officiel en plus de six ans, si l’on exclut les sorties récentes telles que Everything is Love de 2018 (sorti en collaboration avec son mari, le rappeur milliardaire Shawn «Jay-Z» Carter) et l’album visuel Black is King de 2020. Ce dernier est présenté comme l’«Acte I» d’une série de trois comprenant du matériel compilé pendant la pandémie.

L’album est décrit comme une œuvre de «génie» (Variety), «révolutionnaire» (NPR) et d’«extase totale» (New York Times). Selon la publication médiatique hip-hop The Source, les 16 chansons de cet album «pionnier» ont toutes trouvé une place dans le classement Billboard Hot 100, ce que seule une poignée d’artistes féminines ont accompli.

Renaissance

En réalité, l’apparition d’un nouvel album de Beyoncé n’est pas au premier abord qu’un développement musical ou artistique. C’est, avant tout, un développement économique et politique. Une partie de l’industrie américaine du disque et du divertissement dépend en effet du triomphe commercial massif de l’album, tout comme cette autre «industrie» américaine de premier plan qu’est la politique identitaire, dirigée par le New York Times, qui lie en partie son programme racialiste et nationaliste à son succès. Pour ces raisons, les «critiques» sont généralement synonymes d’éloges. L’artiste écope dans ce processus puisqu’elle n’entendra presque jamais de critique honnête.

Que la sortie de Renaissance, dans toute sa banalité, soit traitée comme un événement majeur est en soi révélateur – un signe de stagnation et de décadence culturelle. Il fut un temps où la sortie d’un disque d’un artiste populaire important pouvait signifier un changement intéressant ou révélateur, une nouvelle approche de la musique ou des réalités sociales. De telles choses étaient largement attendues pour ce qu’elles pouvaient indiquer sur l’état du monde, pour ce qu’elles pouvaient encourager (ou étouffer) dans la pensée et le sentiment populaires. Mais quelqu’un peut-il attendre quelque chose d’important de Renaissance, à part les ventes que l’album peut générer?

Renaissance voit le jour au beau milieu d’une crise sociale, sanitaire et politique sans précédent. De très nombreuses personnes ont été contaminées par la pandémie de la COVID-19. À propos de cette pandémie, Knowles-Carter écrit, dans les notes de pochette d’album sur sa page Instagram, que la création de cet album «permet de rêver et de trouver une échappatoire pendant une période effrayante pour le monde», poursuivant que la musique «me permet de me sentir libre et aventureuse à une époque où peu de choses bougent.»

La voix de Knowles-Carter ricoche souvent, se transforme et change de forme; passant du pince-sans-rire à la conversation, d’une livraison staccato de type rap avant de passer à un ton sulfureux ou mélodique dans le passage «Gold links, raw denim / You know that we do it grande / You know that I’m gon’ be extra / When that camera go, ‘Pop, pop, pop, pop, pop, pop’ / Keep ‘em waitin’ like dot, dot, dot, dot, dot, dot, dot,» (Chaines en or, jeans rugueux / Tu sais qu’on va faire ça en grand / Tu sais que je vais être super / Quand la caméra démarre 'Pop, pop, pop, pop, pop, pop'/ Fais-les attendre, comme dot, dot, dot, dot, dot, dot, dot) rappe-t-elle sur la pièce «Energy».

Le premier single, «Break My Soul», qui semble être une ode à la sortie d’un emploi déprimant et sans avenir, est remarquable en ce fait qu’il traite d’un problème social qui ne relève pas de l’expérience de la chanteuse. Cependant, l’attention qu’elle porte à ce sujet est fugace et ne constitue qu’un bref détour avant qu’elle ne revienne à son égocentrisme préféré.

Après les paroles «I just quit my job… Damn, they work me so damn hard,» (Je viens de démissionner... Misère, ils me font travailler vraiment dur», la chanteuse fait référence au fait d’être contrainte «Work by nine/ Then off past five» (Entre au travail à 9h/Pars à 17h), puis s’arrête net. Elle oriente alors l’auditeur vers la piste de danse pour «lookin’ for a new foundation» (Chercher un nouveau fondement).

Renaissance comprend de nombreux clins d’œil aux groupes et aux problèmes LGBTQ+. «We dress a certain way / We walk a certain way / We talk a certain way… We, we make love a certain way, you know?» (Nous nous habillons d’une certaine façon, nous marchons d’une certaine façon, nous parlons d’une certaine façon... Nous faisons l’amour d’une certaine façon, vous savez?) râle la chanteuse sur «Alien Superstar».

On est d’abord frappé, malgré les connotations racistes, par le sérieux de répliques telles que «I just entered the country with derringers / ‘Cause them Karens just turned into terrorists» (Je viens de rentrer au pays avec des Derringers / Parce que les Karens sont devenues des terroristes) sur le morceau «Energy» déjà cité. Cependant, cette référence claire à la tentative de coup d’État fasciste du 6 janvier 2021 orchestrée par l’ancien président Donald Trump est banalisée en étant juxtaposée à des paroles telles que «Poppin’ our pain and champagne through the ceiling» (On fait passer notre douleur en faisant voler le champagne au plafond).

L’incapacité à s’exprimer de façon significative lorsque des sujets importants sont abordés atteint son niveau le plus choquant vers la fin de l’album. On ne peut que rire dédaigneusement lorsqu’on est confronté, sur une chanson intitulée «America Has a Problem», à des paroles telles que «Know that booty gon’ do what it want to» (Sachez que moi et mon derrière on fera ce qu’on veut).

Des couches et des couches d’effets vocaux sont ajoutées. En fait, une grande partie de l’album a une qualité déstabilisante et frénétique. De nombreuses mélodies sur Renaissance ont une qualité agréable et dansante, le produit de mois de travail par certains des meilleurs producteurs, musiciens et techniciens de studio que la chanteuse multi-platine peut engager. Sur le plan vocal, Knowles-Carter fait plus que suivre l’atmosphère rapide de la musique pop.

Cependant, en dépit de la qualité du son produit par les plus de 60 contributeurs musicaux de l’album, Renaissance finit par donner une impression d’étroitesse et de manque de vie. Le contenu de la pensée et le niveau d’émotion aboutissent à très peu de choses.

Beyonce – The Formation World Tour (Photo: Rocbeyonce)

Ce n’est pas surprenant, compte tenu des processus impliqués. Une personne qui connaît bien l’industrie du disque nous a livré ce commentaire sur la production de tels «blockbusters»:

«Les disques de ce type sont réalisés avec les PDG et les cadres supérieurs des maisons de disques. Un comité entier décide du répertoire. Il commence généralement par un vice-président A&R (Artiste et Répertoire) qui fait preuve de suffisance. De nos jours, ce poste est occupé par un jeune, car il est admis qu’une personne jeune est plus en contact avec un public jeune. En réalité, les responsables A&R sont assez déconnectés du monde de la grande majorité des personnes qui travaillent pour gagner leur vie. Leur relation avec les masses laborieuses se limite à une interaction dans des restaurants chics où l’on commande sur un menu ou dans un club de danse où l’on prend un verre.

«Les considérations musicales sont généralement basées sur le sensationnalisme, les effets et les artefacts, et non sur la mélodie ou l’harmonie. De nos jours, la production musicale utilise des outils incroyables: les ordinateurs peuvent fournir un arsenal de sons et la capacité de les manipuler. Si cela peut être extrêmement créatif, c’est trop souvent utilisé pour réparer et homogénéiser des performances médiocres (surtout vocales) ou pour ajouter un tas d’effets là où il n’y a pas ou peu de musique au départ.»

Comment une musique pouvant toucher ou influencer profondément les gens peut-elle émerger d’un tel processus?

La chanteuse-célébrité est immergée dans – pour ne pas dire «accablée par» – une carrière immensément lucrative. Son premier album Dangerously In Love [2003] s’est vendu à 11 millions d’exemplaires, B’Day en 2006 et I Am...Sasha Fierce en 2008 se sont vendus à 8 millions d’exemplaires chacun, et 4 s’est vendu à environ 3 millions d’exemplaires», écrit la publication de divertissement Bustle dans une analyse de la fortune personnelle de Knowles-Carter. La fortune de la chanteuse serait évaluée à des centaines de millions de dollars.

L’article «What Is Beyoncé’s Net Worth? The RenaissanceHitmaker Makes 9 Figures On Tours Alone» (Quelle est la valeur nette de Beyoncé? La chanteuse de Renaissance fait des centaines de millions rien qu’avec ses tournées)note que «Bey a reçu 79 nominations aux Grammy Awards tout au long de sa carrière – le chiffre le plus élevé de tous les artistes féminins dans l’histoire des Grammy Awards – et a remporté 28 de ces prix».

En tant que célébrité ayant absorbé les perspectives et l’éthique de l’«industrie du divertissement» moderne, Knowles-Carter n’est plus tenue de promouvoir personnellement son matériel. Le Financial Times note: «Cela fait au moins dix ans que [Beyoncé] ne participe plus pleinement au complexe industriel de la musique pop – par lequel les stars doivent accepter de passer des interviews, de faire des apparitions et d’effectuer des prestations sans fin, en échange de pouvoir passer à la radio et d’être diffusées sur des listes de lecture en streaming influentes.»

Il ne fait aucun doute que le poids de la richesse et de la célébrité de la chanteuse a déformé sa personnalité et sa musique, donnant souvent à ses chansons un caractère embaumé et peu convaincant. Dans de nombreux cas, rien n’est plus préjudiciable à un artiste américain populaire qu’un grand succès. Malheureusement, le résultat de toute cette célébrité et de tout ce battage médiatique est une absence de spontanéité et de personnalité authentique dans la production musicale de Beyoncé Knowles-Carter. Dans son cas, comme on l’a vu, les choses sont encore pires parce qu’elle n’a jamais prétendu être une rebelle. Elle a adopté avec enthousiasme la célébrité et l’argent. Avec cela vient l’arrogance, l’égoïsme et le vide musical.

Notre «initié» de l’industrie du disque observe:

«Il y a tellement de pressions à supporter, autant qu’il y a de relations sociales. L’artiste peut évidemment avoir un certain pouvoir de décision, mais il ne faut pas considérer cela comme acquis. Dans son cas, elle peut avoir une certaine influence, mais en fin de compte, Sony doit être convaincu, et il se peut qu’elle doive accepter qu’une femme qui prétendait auparavant donner du pouvoir aux femmes doive maintenant s’objectiver à moitié nue sur un cheval holographique argenté [voir la couverture de l’album Renaissance]. Je n’ai pas besoin de vous donner de commentaire politique sur ce sujet. Mais je dirai que pour une femme qui vaut un demi-milliard de dollars, mariée à un homme qui vaut 1,3 milliard de dollars, ce processus de marketing ne peut lui être étranger.

«Un mot de plus: si vous regardez la liste des pistes de l’album, vous remarquerez que chaque chanson a un grand nombre de coauteurs. (Beyoncé apparaît évidemment en premier, même si elle n’a pas contribué à la chanson – mais qui dirait non à ce qu’elle partage les redevances de droits d’auteur?). Certaines d’entre elles ont des chiffres absurdes: le morceau principal compte 9 auteurs, mais d’autres en ont jusqu’à 24! C’est tout à fait ridicule pour une seule chanson. Il est clair que le processus de création est tellement alambiqué et commercial que de nombreux noms apparaissant dans ces listes peuvent avoir aussi peu à voir avec la chanson telle qu’elle que le fait d’«avoir été présent dans la salle d’écriture à ce moment-là.»

Malgré – ou peut-être à cause de – ses faiblesses, la promotion de Renaissance dans les médias américains prend un caractère presque désespéré. Pitchfork, la publication de divertissement musical, proclame la sortie du disque comme «meilleur nouvel album» pour sa «riche célébration de la musique de club et sont esprit émancipateur». NPR a publié une longue table ronde dans laquelle le dernier album de la chanteuse a été décrit comme un «plaisir révolutionnaire» «bouleversant» et «énergique».

Inévitablement, c’est au New York Times qu’il revient de produire le commentaire le plus embarrassant et le plus flagorneur. Le critique Wesley Morris («Les États-Unis ont des problèmes et Beyoncé n’en est pas un») écrit: «Si j’étais un musicien mondialement connu dont chaque clignement de paupière est analysé pour y trouver un sens, ce serait peut-être le moment de découvrir ce que cela fait d’être autre chose, de sembler plus léger, de flotter, de sautiller, d’éclabousser, de se tordre et de grincer, de se déhancher de manière décontractée». Morris tente par un tour de passe-passe verbal de justifier le caractère socialement indifférent et trivial de l’album.

L’article du New York Times n’est pas une critique, c’est une série d’éloges, de diverses formes de flatterie et d’autosatisfaction: «Le chant de Beyoncé transcende ici toute étiquette de prix. L’étendue de sa voix est presque galactique; l’imagination qui l’anime est digne du cinéma. Elle roucoule, elle râle, elle tonitrue, se dédouble et se triple! Elle est le beurre, la moutarde, le foie gras! Le rapport parfait entre le glaçage et le gâteau!» Le «sens de l’aventure de l’album est hors de la carte du genre, tout en étant très conscient de chaque coordonnée. C’est une réussite de synthèse qui ne semble jamais servile ou synthétique. Ces chansons mettent cette musique à l’épreuve, célébrant sa capacité, sa souplesse, etc.» Non, mais rendu à ce point, ça lève le coeur.

Outre l’obsession incessante de Morris pour la race, il est, tout comme le New York Times, à l’œuvre sur un autre front. L’élite dirigeante américaine, tout comme la classe moyenne aisée qui s’accroche à ses basques, n’a en effet rien à offrir à la population si ce n’est plus de pandémie, plus de guerre et plus de réaction sociale. Après avoir contribué à créer le désastre en cours, en guise d’excuses, le New York Times et compagnie se tournent maintenant vers la population pour lui dire de se taire et de danser.

Après tout, c’est le même journal qui a récemment déclaré à ses lecteurs que «les gens du monde entier sont mieux lotis que jamais!» Pour ces couches, la musique, autant que la politique, doit véhiculer les intérêts sociaux des plus aisés. Consciemment ou non, c’est le but et la signification sociale principale de la production musicale de Beyoncé.

(Article paru en anglais le 28 août 2022)

Loading