Dans son discours de Prague, Olaf Scholz promeut la militarisation de l'Europe sous la houlette de l’Allemagne

L'Allemagne intensifie délibérément la guerre en Ukraine afin de souder l'Europe sous sa domination et de militariser le continent pour en faire une puissance mondiale. Tel était le message central du discours de politique générale prononcé par le chancelier allemand Olaf Scholz à l'Université Charles de Prague lundi.

Le chancelier allemand Olaf Scholz arrive à l'Université Charles de Prague, en République tchèque, le lundi 29 août 2022. [AP Photo/Petr David Josek] [AP Photo/Petr David Josek]

Dans le décor de la vénérable université tchèque fondée en 1348, Scholz n'a guère perdu de temps avec les phrases habituelles sur la paix, la liberté et la démocratie que l'Union européenne est censée incarner. Il arriva vite au point essentiel de son discours.

« Ces dernières années, beaucoup ont appelé à juste titre à une Union européenne géopolitique plus forte et plus souveraine », a-t-il déclaré. « Pour une Union qui connaît sa place dans l'histoire et la géographie du continent et agit avec force et solidarité dans le monde. Les décisions historiques de ces derniers mois nous ont rapprochés de cet objectif. »

Par « décisions historiques » Scholz entendait « la détermination et la rapidité » avec lesquelles l'UE avait imposé des sanctions à la Russie et exacerbé la guerre en Ukraine par son intervention à travers l'OTAN. La suggestion que le gouvernement allemand ou l'UE pourraient être intéressés par un cessez-le-feu rapide ou une solution négociée au conflit ne lui a même pas effleuré l’esprit.

Il s'est au contraire vanté du soutien économique, financier, politique et surtout militaire – « là-dessus, l'Allemagne a fondamentalement changé de cap ces derniers mois » – apporté à l'Ukraine. « Nous maintiendrons ce soutien, de manière fiable et surtout: aussi longtemps qu’il le faudra ! »

Dans les semaines et mois à venir, l'Ukraine recevrait de l'Allemagne « de nouvelles armes à la pointe de la technologie – des systèmes de défense aérienne et de radar, par exemple, ou des drones de reconnaissance », a déclaré le chancelier. La dernière livraison d'armes avait à elle seule une valeur de plus de 600 millions d'euros. « Notre objectif est une armée ukrainienne moderne qui puisse défendre son pays en permanence », a-t-il déclaré. Il pouvait imaginer que « l'Allemagne assumerait une responsabilité particulière dans la construction de l'artillerie et de la défense aérienne ukrainiennes ».

Annalena Baerbock des Verts, la ministre allemande des affaires étrangères, a promis dimanche à l'Ukraine qu'elle continuerait indéfiniment à lui fournir des armes lourdes. Il fallait  « s'attendre à ce que cette guerre dure encore des années », a-t-elle déclaré au tabloïd Bild am Sonntag. Comme Scholz, Baerbock a explicitement déclaré son soutien à l'objectif de reconquérir la péninsule de Crimée par la force militaire et d'infliger ainsi une défaite militaire totale à la Russie, puissance nucléaire.

Le gouvernement allemand avait déjà soutenu le coup d'État de droite en Ukraine en 2014, qui a porté au pouvoir un régime fantoche pro-occidental, et produit en germe le casus belli de la guerre actuelle. Mais elle a longtemps hésité à rompre complètement les relations économiques avec la Russie, qui fournissait l'Allemagne en énergie bon marché et sûre depuis l'époque soviétique.

Malgré d'importantes pressions, la chancelière Angela Merkel avait refusé tout au long de son mandat d'arrêter la construction du gazoduc Nord Stream 2, qui aurait doublé la capacité du gazoduc existant. Le gouvernement Scholz n'a franchi ce pas qu'après le déclenchement de la guerre. Malgré cela, son gouvernement a été la cible de tirs nourris pour avoir prétendument agi avec trop d'hésitation et retardé les livraisons d'armes promises.

Un changement radical s’est produit. Après les États-Unis, l'Allemagne est le moteur de la guerre par procuration avec la Russie. Afin de démembrer la Russie et de prendre le contrôle de ses riches ressources naturelles, le gouvernement allemand est prêt à laisser sa propre population mourir de froid et l'inflation augmenter sans interruption, et il risque une guerre mondiale menée avec des armes nucléaires.

Déjà trois jours après le déclenchement de la guerre, Scholz annonçait au Bundestag (parlement) une « nouvelle époque », des livraisons massives d'armes à l'Ukraine et un triplement du budget de la défense afin de faire à nouveau de l'Allemagne la première puissance militaire d'Europe. Son discours de Prague était directement lié à son discours de la « nouvelle époque » (article en anglais). L'appel à une « Europe géopolitique à la hauteur de la politique mondiale » qui « puisse affirmer ses valeurs et ses intérêts dans le monde entier » était un thème constant tout au long d’un discours d'une heure.

« Dans un monde de huit, probablement dix milliards d’hommes à l'avenir, chacun de nos États-nations européens est bien trop petit pour affirmer seul ses intérêts et ses valeurs. Cela rend une Union européenne unie d'autant plus importante pour nous », a souligné Scholz.

Il s'est bien gardé de dire un mot critique à l’égard les États-Unis et a loué la « valeur indispensable du partenariat transatlantique ». Il a néanmoins été clair sur le fait que les ambitions géopolitiques de l'Allemagne étaient également dirigées contre les États-Unis.

C'était « une chance pour nous tous » qu’« aujourd'hui, avec le président Biden, un atlantiste convaincu siège à la Maison Blanche », a-t-il dit. Mais malgré tout ce que Biden avait fait pour le partenariat, « nous savons en même temps que la vision de Washington est plus axée sur la concurrence avec la Chine et la région Asie-Pacifique. Cela s'appliquera également aux futurs gouvernements américains, peut-être plus encore ».

Selon Scholz, dans le monde multipolaire du 21e siècle, « il ne suffit donc pas de cultiver les partenariats existants aussi précieux qu'ils soient. Nous investirons dans de nouveaux partenariats, en Asie, en Afrique et en Amérique latine ». L'Europe unie doit aussi « accentuer encore plus son poids vis-à-vis de la Chine ».

Afin de renforcer l'UE en conséquence, Scholz préconise la poursuite de l'expansion vers l'Est : « Le fait que l'UE continue de croître vers l'Est est une situation gagnant-gagnant pour nous tous ! ». Outre les pays des Balkans occidentaux, l'Ukraine et la Moldavie, il souhaite également accueillir « en perspective » la Géorgie dans l'UE. L'UE passerait ainsi des 27 membres actuels à 36 membres.

Scholz espère également que cela renforcera la position de l'Allemagne en Europe. « L'Allemagne, en tant que pays du milieu du continent, fera tout ce qui est en son pouvoir pour rapprocher l'Est et l'Ouest, le Nord et le Sud en Europe », a-t-il déclaré.

Afin de rendre l'UE plus efficace et de renforcer le rôle dirigeant de l'Allemagne, Scholz a l'intention de centraliser ses institutions et de priver les membres plus petits d'une bonne partie de leurs pouvoirs. Au Conseil de l'UE, où sont représentés les chefs de gouvernement ou les ministres responsables des différents pays, le principe du vote à l'unanimité doit être remplacé par celui du vote majoritaire, afin que les membres individuels ne puissent plus opposer leur veto.

Scholz veut réduire la taille du Parlement européen, « conformément au principe démocratique qui veut que chaque voix ait approximativement le même poids ». Jusqu'à présent, les petits pays étaient favorisés et avaient plus de députés par habitant que les pays plus importants.

Avec un programme de développement technologique et économique, l'Europe devait « se battre pour revenir à la tête du monde » et entrer dans la guerre économique avec la Chine et les États-Unis. Scholz a cité comme domaines centraux la production de puces et de semi-conducteurs, la mobilité du futur et la «transformation écologique et numérique de notre économie».

Scholz prévoit également d'inclure l'espace: « Un accès indépendant à l'espace, des satellites modernes et des méga-constellations – c'est non seulement crucial pour notre sécurité, mais aussi pour la protection de l'environnement, l'agriculture et, surtout, pour la numérisation. »

Pour réaliser ces plans, Scholz a l'intention d'armer l'UE en tant que puissance militaire mondiale sous la domination de l’ Allemagne, afin qu'elle soit capable de faire la guerre dans le monde entier.

« La réduction passée non coordonnée des armées européennes et des budgets de défense devrait maintenant être suivie d'une croissance coordonnée des capacités européennes », a-t-il déclaré.

Outre des projets d'armement conjoints, l'unification des structures de défense européennes et un quartier général militaire de l'UE bien équipé, il entend accélérer les processus de prise de décision et former des «coalitions de volontaires» à partir d'États membres individuels pour des opérations militaires.

L'Allemagne « veillera également à ce que la Force de réaction rapide de l'UE prévue pour 2025 soit opérationnelle, et fournira ensuite également son noyau », a promis Scholz. Il fut décidé que l'Allemagne soutiendrait la Lituanie avec une brigade rapidement déployable et la Slovaquie dans la défense aérienne. Elle compenserait la République tchèque et d'autres pays pour la livraison de chars soviétiques à l'Ukraine par des chars de conception allemande. 

L'Europe avait un retard considérable à rattraper pour sa défense face aux menaces aériennes et spatiales, a-t-il poursuivi. L'Allemagne ferait donc des investissements considérables dans un système de défense aérienne qui sera conçu pour que ses voisins européens puissent y participer. Un système européen commun de défense aérienne était « un atout de sécurité pour toute l'Europe », a-t-il déclaré.

Le fait que le gouvernement allemand fonde son programme européen sur la perspective d'une longue guerre avec la Russie, qui coûte des centaines de vies chaque jour en Ukraine, décime le niveau de vie de la classe ouvrière européenne et menace de dégénérer en guerre nucléaire, montre en soi son caractère réactionnaire. Il revient par là aux pires traditions de l'impérialisme allemand et y est soutenu par tous les partis représentés au Bundestag.

A la fin du 19e siècle, l'Allemagne capitaliste développait l'industrie la plus avancée d'Europe, mais à une époque où le monde était déjà partagé entre ses rivaux capitalistes. Elle chercha à changer cette situation à travers la Première Guerre mondiale et un nouveau partage du monde. Le contrôle de l'Europe de l'Est – ou « Europe centrale » comme on l'appelait alors – qui incluait l'Ukraine était l'un des principaux objectifs de guerre de l’Allemagne.

Après la défaite de la Première Guerre mondiale Hitler fit, 20 ans plus tard, une nouvelle tentative d’un nouveau partage du monde dans l'intérêt de l'impérialisme allemand. « Transformer l’Allemagne unifiée en base pour la domination européenne, transformer l’Europe unifiée en une base pour la domination mondiale, par conséquent pour isoler, affaiblir et soumettre l’Amérique – telle est la tâche demeurée inchangée pour Hitler », écrivait Léon Trotsky en décembre 1939, peu après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

La stratégie européenne de Scholz suit la même trajectoire. Sa tentative de subordonner l'UE aux intérêts allemands et de la transformer en base d’une lutte pour la domination mondiale conduira inévitablement à une catastrophe. Cela conduira non seulement à des conflits violents entre les puissances européennes, mais intensifiera également la lutte des classes.

C'est là que réside la clé d’une réponse au danger de guerre. La classe ouvrière doit associer la lutte pour défendre ses acquis sociaux et ses droits démocratiques à la lutte contre la guerre et le militarisme. Elle doit rejeter l'Union européenne, un instrument des puissances impérialistes européennes, et reprendre le combat pour les États socialistes unis d'Europe – pour une Europe socialiste unie dans laquelle dominent les intérêts sociaux et non pas les profits des capitalistes.

(Article paru en anglais le 30 août 2022)

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