Des manifestants anti-pétrole jettent de la soupe aux tomates sur Les Tournesols de Van Gogh

Vendredi, deux militantes anti-pétrole ont jeté deux boîtes de soupe tomate sur Les Tournesols de Vincent Van Gogh (1888) à la National Gallery de Londres. Le duo, Phoebe Plummer, 21 ans, de Londres, et Anna Holland, 20 ans, de Newcastle, sont des partisans de Just Stop Oil. Ce dernier est une coalition de groupes exigeant que le gouvernement britannique «interrompe immédiatement toutes les futures licences et autorisations pour l’exploration, le développement et la production de combustibles fossiles au Royaume-Uni».

Just Stop Oil a organisé des manifestations ces dernières semaines, «dans le cadre d’un plan plus long de perturbation à Londres qui se poursuivra pendant le reste de ce mois-ci».

Action de protestation de Just Stop Oil [Photo: juststopoil.org]

Au cours de l’action de vendredi dernier, Plummer a demandé aux badauds: «L’art vaut-il plus que la vie? Plus que la nourriture? Plus que la justice?»

Elle a poursuivi: «La crise du coût de la vie est alimentée par les combustibles fossiles. La vie quotidienne est devenue inabordable pour des millions de familles affamées qui ont froid. Elles ne peuvent même pas se permettre de chauffer une boîte de soupe. Pendant ce temps, les récoltes meurent et les gens périssent dans des moussons survoltées, des incendies de forêt massifs et des sécheresses sans fin causées par la dégradation du climat. Nous ne pouvons pas nous permettre plus de pétrole et de gaz, cela va tout prendre. Nous nous rappellerons et pleurerons tout ce que nous avons perdu à moins que nous n’agissions immédiatement.»

Holland a déclaré: «Les familles britanniques seront obligées de choisir entre se chauffer ou manger cet hiver, alors que les entreprises de combustibles fossiles récoltent des bénéfices records. Mais le coût du pétrole et du gaz ne se limite pas à nos factures. La Somalie fait désormais face à une famine apocalyptique, provoquée par la sécheresse et alimentée par la crise climatique. Des millions de personnes sont contraintes de se déplacer et des dizaines de milliers d’autres sont menacées de famine. C’est l’avenir que nous nous choisissons si nous nous rendons dépendants de nouveaux gisements de pétrole et gaz.

L’action de la National Gallery et les perspectives qui la guident sont politiquement creuses. Le «plan de perturbation» d’un mois se réduit, au final, à ce pathétique plaidoyer, selon le site internet du groupe, «Just Stop Oil invite la ministre de l’Intérieur [du Parti conservateur] Suella Braverman à venir nous rencontrer et nous arrêterons de lancer de la soupe».

Braverman est une politicienne d’extrême droite qui, en mars 2019, a dénoncé le «marxisme culturel», un terme associé aux forces antisémites et fascistes, dont le terroriste norvégien Anders Breivik.

Ni les conservateurs ni les travaillistes, tous deux serviteurs de la grande entreprise, ne feront quoi que ce soit pour arrêter le changement climatique. Exhorter les jeunes à faire pression sur les politiciens capitalistes est une impasse et une sérieuse diversion.

L’assaut contre le chef-d’œuvre de Van Gogh, même si les militantes savaient d’avance que le tableau serait indemne, est désorienté et réactionnaire à plusieurs points de vue. Il envoie précisément le mauvais message.

Ce n’est pas la première opération coup de poing dans lequel les membres de Just Stop Oil ciblent des œuvres d’art pour attirer l’attention. En juillet, plusieurs militants de la coalition se sont collés à une copie de La Cène de Léonard de Vinci (vers 1495) à la Royal Academy of Art de Londres.

Just Stop Oil n’a pas non plus le monopole de ces actes de vandalisme. En mai, un homme a tenté de briser le verre recouvrant la Joconde de Léonard de Vinci (vers 1503) avant d’étaler de la crème sur sa surface. Alors que l’agent de sécurité du Louvre, où le tableau est exposé à Paris, emmenait l’agresseur, il cria: «Pensez à la Terre! Les gens détruisent la Terre!»

Just Stop Oil, en justifiant l’action de la National Gallery, jette le blâme sur la population pour sa supposée apathie et son inaction. S’adressant au grand public, l’organisation affirme que les gens sont indignés par l’attaque de Van Gogh, mais «où est votre indignation face aux 33 millions de personnes au Pakistan qui perdent leurs moyens de subsistance, aux 1000 millions de crabes qui ont disparu de nos océans, aux services d’incendie poussés à bout en raison de 40 °C de chaleur? Que devrions-nous protéger, les conditions qui permettent à l’humanité de faire de l’art, d’être créatrice – ou les chefs-d’œuvre qui n’auront personne pour les contempler?»

La réponse est, sans équivoque, les deux.

Insister, comme le font ces militants, sur le fait que l’humanité doit choisir entre «l’art et la vie» est tout à fait immonde. Inconsciemment ou non, les manifestants ont adopté la position de la classe dirigeante contre laquelle ils sont apparemment furieux.

L’argument des pouvoirs en place est que la population doit décider si elle veut que l’argent soit dépensé pour les services sociaux ou la culture dont elle a besoin. Il n’y a pas assez d’argent ou de ressources pour les deux, affirment-ils.

Le groupe anti-pétrole poursuit: «Les galeries d’art ne sont pas seulement des endroits pour admirer de jolies images: elles doivent défier notre vision confortable des choses. Surtout à un moment comme celui-ci où rester dans notre zone de confort entraînera la destruction de tout ce que nous apprécions.» C’est la voix de la contestation petite-bourgeoise. Quelle «zone de confort»? Les travailleurs britanniques sont constamment attaqués.

Comme l’expliquait récemment le Parti de l’égalité socialiste (Grande-Bretagne), «Octobre marque le début d’une nouvelle étape qui s’intensifie de la lutte des classes contre un gouvernement Truss qui a déclaré la guerre à la classe ouvrière. Au milieu de la crise la plus profonde du capitalisme mondial depuis les années 1930, les conservateurs et les travaillistes agissent de concert pour imposer l’austérité et le «sacrifice» pour soutenir l’escalade de la guerre contre la Russie qui brandit la menace d’une troisième guerre mondiale.»

En réalité, le capitalisme pose la menace d’une catastrophe climatique et attaque la culture en même temps. À travers les politiciens auxquels Just Stop Oil fait appel, l’oligarchie patronale et financière sabre systématiquement et sans pitié le financement des arts et de l’éducation artistique dans l’intérêt de maintenir ses méga-profits. Un rapport de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture indique que 10 millions d’emplois artistiques (article en anglais) ont été perdus dans le monde en 2020, en grande partie à cause de la pandémie. Pourtant, les gouvernements du monde ont fourni des milliers de milliards de dollars pour protéger les investisseurs et les sociétés de la crise économique générée par la réponse meurtrière de la classe dirigeante au COVID-19. Ainsi, alors que l’élite riche accumule les richesses mondiales, la grande masse n’a accès ni à la culture ni aux moyens de joindre les deux bouts.

Il n’y a aucune tendance au sein d’aucun des partis capitalistes pour prendre les mesures scientifiquement nécessaires pour faire face à la menace du changement climatique. Lorsqu’ils sont arrivés au pouvoir à travers le monde, les Verts et d’autres forces de la pseudo-gauche ont rapidement montré leur allégeance au système qui conduit le monde vers un désastre écologique.

La réponse des militants de Just Stop Oil n’est pas simplement erronée. Du fait qu’elle incite à détériorer ou à détruire les trésors culturels de l’humanité, elle affiche un philistinisme choquant et une misanthropie malsaine. Encore une fois, la suggestion que l’art est un luxe qui doit être sacrifié pour assurer la survie de l’humanité est fausse et dangereuse. Au contraire, non seulement l’environnement doit être protégé et restauré, mais le niveau culturel de la grande masse de la population doit être élevé sur la base des plus grandes réalisations artistiques de l’humanité.

L’élite dirigeante a montré son incapacité à développer, préserver ou donner un large accès à la culture humaine, tout comme elle s’est montrée incapable d’organiser la production industrielle d’une manière qui ne risque pas de détruire l’équilibre écologique de la planète. Les ressources et les moyens technologiques pour répondre à ces besoins fondamentaux existent déjà. La question n’est pas technique, mais politique. Elle implique l’abolition d’un ordre social qui subordonne toute autre considération à la génération de profit privé. Seule la classe ouvrière, agissant consciemment pour réorganiser la vie économique mondiale, peut résoudre ce problème.

(Article paru en anglais le 18 octobre 2022)

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