L’«offre» provocatrice faite par le gouvernement du Québec aux 600.000 travailleurs du secteur public québécois a été rejetée par les syndicats. Mais si les travailleurs ne prennent pas la lutte entre leurs propres mains, la bureaucratie syndicale va tout faire pour étouffer leur mouvement de résistance et les faire plier aux exigences du gouvernement droitier de la CAQ (Coalition Avenir Québec). C’est la politique qu’elle mène depuis des décennies en imposant des contrats remplis de concessions au nom de la «paix sociale».
Les conventions collectives arrivent à échéance le 31 mars dans le secteur public, où les travailleurs ont subi une longue série d’attaques sur leurs conditions de travail aux mains des gouvernements successifs du Parti québécois (PQ), des libéraux et de la CAQ. Cette situation a été exacerbée par la politique des «profits avant les vies» qui est menée par le gouvernement de François Legault face à la pandémie de COVID-19: pénurie de main-d’œuvre, surcharge de travail, temps supplémentaire forcé, violences verbales, menace à la santé physique et mentale, etc.
Un enjeu majeur est celui des salaires, déjà historiquement bas dans le secteur public. Par son «offre», le gouvernement Legault voulait signaler sa ligne dure. Il proposait des «hausses» salariales de 9% sur cinq ans alors que l’inflation pour cette année seulement est de près de 7%. À cela s’ajoutent des coupures dans le Régime de retraite des employés du gouvernement et des organismes publics (RREGOP), y compris une mesure forçant celles et ceux ayant 35 ans de service à attendre l’âge de 57 ans avant de pouvoir prendre leur retraite.
Au même moment, le gouvernement Legault se prépare à imposer des conditions de travail encore plus pénibles. C’est le sens de ses efforts pour placer la «réorganisation du travail» au cœur des négociations.
L’attaque contre les services publics, et les travailleurs qui les fournissent, fait partie d’un assaut généralisé contre toute la classe ouvrière. C’est la signification des préparatifs du gouvernement pour faire passer de 60 à 62 (ou même 65 ans) l’âge minimal pour qu’un travailleur puisse commencer à retirer ses prestations du Régime des rentes du Québec (RRQ).
Ces mesures anti-ouvrières sont appliquées par les gouvernements partout dans le monde avec la pleine collaboration des syndicats pro-capitalistes. Legault est conscient qu’un assaut sur les retraites risque d’entraîner des soulèvements comme en France, où les travailleurs tiennent des manifestations massives contre la tentative du gouvernement Macron de hausser l’âge de la retraite de 62 à 64 ans.
Pour étouffer l’opposition ouvrière, Legault mise sur la bureaucratie syndicale en l’impliquant dans une «consultation publique» qui a vu celle-ci suggérer que des primes soient offertes aux travailleurs qui continueraient de travailler après 65 ans.
Il faut aussi rappeler qu’en 1996, ce sont les syndicats eux-mêmes qui avaient proposé – après avoir soutenu le programme de «déficit zéro» du gouvernement péquiste de Lucien Bouchard – une mise à la retraite anticipée de milliers de travailleurs de la santé qui a mené à l’abolition de 17.000 emplois.
C’est précisément ce programme corporatiste des syndicats – leur intégration croissante à l’État capitaliste avec des sièges sur les conseils d’administration et les comités tripartites gouvernement-patronat-syndicat – qui est à l’œuvre dans le processus bidon de «négociations» actuellement en cours pour le renouvellement des conventions collectives dans le secteur public.
On peut le voir dans les demandes extrêmement limitées mises de l’avant par le «Front commun intersyndical», qui regroupe la FTQ (Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec), la CSN (Confédération des syndicats nationaux), la CSQ (Centrale des syndicats du Québec) et l’APTS (Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux).
Le Front commun réclame un ajustement du salaire en fonction de l’indice des prix à la consommation (IPC), plus une maigre augmentation supplémentaire (de 2% en 2023, 3% en 2024 et 4% en 2025). Or, l’IPC est un indice approximatif, connu pour tirer de l’arrière par rapport à l’inflation réelle, et la hausse supplémentaire cumulée de 9% sur trois ans ne constitue qu’une fraction du retard salarial accumulé depuis des décennies par les travailleurs. Quant à ses vagues demandes pour des «investissements importants pour améliorer les conditions de travail», ce sont aussi des vœux pieux pour lesquels le Front commun n’a aucune intention de lutter.
Ces demandes dérisoires n’ont rien à voir avec les besoins réels des travailleurs, parmi lesquels on peut citer:
- des salaires pleinement et définitivement indexés à l’inflation, en plus d’une hausse immédiate d’au moins 10% par année pour commencer à combler leur retard historique;
- l’injection de dizaines de milliards de dollars additionnels pour rebâtir les réseaux de la santé et de l’éducation, saignés à blanc par des décennies de compressions budgétaires;
- l’embauche de dizaines de milliers d’employés dans les hôpitaux et les écoles, pour alléger la charge intolérable de travail causée par le manque chronique de personnel.
La classe dirigeante répondrait immédiatement à ces demandes avec le mensonge standard qu’ «il n’y a pas d’argent» – ce que démentent ses propres appels pour de nouvelles baisses d’impôts favorables aux riches, des milliards additionnels pour le réarmement du Canada, et une aide militaire et financière massive à l’Ukraine dans la guerre des États-Unis et de l’OTAN contre la Russie.
Des revendications basées sur les vrais besoins des travailleurs – et non sur ce que le gouvernement prétend être financièrement abordable – ne sont jamais soulevées par le Front commun, ni par les autres syndicats du secteur public tels que la FIQ (Fédération interprofessionnelle de la santé) et la FAE (Fédération autonome de l’enseignement). Car leur stratégie n’est pas de mobiliser la force sociale de la classe ouvrière dans un puissant mouvement contre l’austérité capitaliste.
Les syndicats dirigent plutôt les travailleurs dans un mur en semant des illusions dans la «bonne foi» du premier ministre Legault, un ancien PDG multimillionnaire et fervent partisan de la privatisation qui a démontré lors de chaque conflit de travail qu’il soutient pleinement la partie patronale.
Pour éviter une autre défaite, les travailleurs du secteur public doivent adopter une toute nouvelle stratégie de lutte. Celle-ci doit être basée sur la compréhension qu’ils font face, non pas à une simple «négociation» avec le gouvernement Legault, mais à une lutte politique contre la guerre de classe que mène toute l’élite financière et patronale du Canada.
Leurs alliés ne siègent pas à l’Assemblée nationale, ni dans les bureaux de la FTQ, de la CSN et de la CSQ. Ils sont dans les usines, les commerces, les entrepôts, les cuisines, les chemins de fer, les ports et les chantiers. C’est vers cette force sociale – la classe ouvrière partout au Canada et à l’international – qu’il faut se tourner pour défendre les emplois, les salaires, les retraites et les services publics.
Cette stratégie ne pourra être réalisée que par la construction de comités ouvriers de la base, complètement indépendants des syndicats pro-capitalistes. Ces comités, dont plusieurs sont déjà réunis dans l’Alliance ouvrière internationale des comités de base (IWA-RFC), permettront aux travailleurs de mettre de l’avant leurs véritables revendications et intérêts de classe, et de bâtir un mouvement d’opposition unifié de la classe ouvrière contre l’exploitation capitaliste et pour l’égalité sociale.
