Plus de 130 000 personnes se sont rassemblées samedi soir à Tel-Aviv pour exprimer leur opposition au gouvernement fascisant du Premier ministre Benjamin Netanyahu. Cent mille personnes se sont aussi rassemblées dans 60 villes et villages partout en Israël, les organisateurs affirmant qu'au total 250 000 personnes ont participé aux manifestations.
Il s'agissait de la septième manifestation hebdomadaire consécutive contre les projets de Netanyahu de donner à son gouvernement des pouvoirs dictatoriaux pour faire appliquer un programme motivé par les besoins des oligarques israéliens.
À la fin de l'année dernière, après quatre ans d'instabilité politique croissante, Netanyahu, le plus ancien Premier ministre d'Israël, a réuni une coalition composée de personnalités d'extrême droite, racistes et ultra-religieuses. Ceux-ci recherchent collectivement l'annexion totale de la Cisjordanie, qu'Israël occupe illégalement depuis la guerre israélo-arabe de 1967. Ils sont attachés au régime d'apartheid tel qu'incarné dans la « loi de l'État-nation » qui entérine la suprématie juive comme fondement juridique de l'État. Ils veulent la prière juive à la mosquée Al-Aqsa. Ils sont déterminés à faire reculer des mesures anti-discrimination déjà limitées en modifiant radicalement le système juridique israélien et veulent intensifier la répression policière et militaire contre les Palestiniens et contre les travailleurs, juifs et palestiniens, en Israël même.
Netanyahu a donné un rôle de premier plan à Bezalel Smotrich, le chef du parti ultra-nationaliste du sionisme religieux, un colon, lui attribuant non seulement le ministère des Finances mais aussi la responsabilité des implantations israéliennes en Cisjordanie, assurant leur expansion.
Un autre personnage clé est Itamar Ben-Gvir, leader du Pouvoir juif qui était autrefois membre du Kach, un parti qui fut interdit en Israël et passa 25 ans sur la liste des organisations terroristes du Département d'État américain. Il dirige la sécurité nationale, contrôle la police et est en train d’établir la Garde nationale comme sa propre milice pour faire respecter le régime militaire dans les villes mixtes juives palestiniennes d'Israël. Son premier acte a été une visite provocatrice dans l'enceinte d'Al-Aqsa à Jérusalem-Est occupée par Israël, le troisième site musulman le plus sacré.
Netanyahu, faisant face à de multiples accusations de corruption, a nommé Arieh Dery, leader du Shas trois fois condamné pour inconduite financière, à la tête de deux ministères – la Santé et l'Intérieur – une nomination depuis jugée par la Haute Cour comme « déraisonnable ».
Cette semaine, la Knesset discute d'une législation empêchant la Haute Cour de procéder à des contrôles juridictionnels des actions du gouvernement touchant aux lois fondamentales quasi constitutionnelles d'Israël et augmentant le nombre de nominations politiques au comité de sélection des juges. Un autre projet de loi exigera l'accord unanime du tribunal dans tout contrôle juridictionnel, tout en permettant à une majorité simple à la Knesset d'annuler la décision du tribunal sur la suppression des lois. Ensemble, ces lois donneront au gouvernement des pouvoirs inattaquables.
Les plans de Netanyahu ont suscité la colère de la quasi-totalité de l'establishment juridique, ainsi que d'une couche de généraux laïcs et de chefs de l'opposition du « gouvernement du changement » éphémère et mal nommé d'Israël, sous Naftali Bennett, Yair Lapid et Benny Gantz, dont beaucoup ont servi dans des gouvernements dirigés par Netanyahu. Les commentateurs en Israël et dans le monde parlent d'une crise constitutionnelle et de la possibilité d'une guerre civile.
Les partenaires de la coalition de Netanyahu ont exigé que Lapid et Gantz, ainsi que les anciens généraux Moshe Ya'alon et Yair Golan, soient accusés de « trahison contre la patrie » après avoir appelé à une « désobéissance civile généralisée » pour mettre fin au coup d'État judiciaire. Son parti, le Likoud, a porté plainte auprès de la police contre l'ancien Premier ministre Ehud Barak et des militants de l'opposition pour incitation présumée et désobéissance civile.
Le commissaire de police Kobi Shabtai prépare ses forces pour réprimer la dissidence. S'exprimant à la télévision, il a déclaré : « La situation actuelle me rend insomniaque, nous sommes sur une pente raide » ; les autorités prenaient des précautions contre les assassinats. Il a ajouté qu'il avait créé une unité spéciale contre l'incitation à la violence, déclarant: « La police israélienne n'autorisera pas les discours violents ou toute publication qui incite à la violence et à nuire à des personnalités publiques ou à toute personne. »
L'ancien général Moshe Ya'alon, Lapid et Gantz se sont adressés aux rassemblements – des personnalités de droite avec peu de divergences politiques avec Netanyahu qui craignent que sa prise de pouvoir soutenue par les fascistes ne mette en danger la stabilité du régime capitaliste et de l'État israélien.
De nombreux manifestants portaient samedi des drapeaux israéliens et scandaient « Non à la dictature » et « Démocratie ». Certains ont appelé les donneurs d’ordre de Netanyahu à Washington à brider le nouveau gouvernement. Ceci est une démarche futile et trompeuse.
Alors que l'ambassadeur américain Tom Nides a appelé Netanyahu à « freiner », il a insisté sur le fait que, malgré les désaccords sur les plans du gouvernement pour le système judiciaire et l’expansion des colonies, les États-Unis continueraient à « défendre la sécurité d’Israël et à l'ONU [...] Ça va être dur, mais […] vous pouvez avoir une excellente relation avec votre allié, et quand vous n'êtes pas d'accord, vous n'êtes pas d'accord ».
Un petit nombre de manifestants a défié le consensus sioniste imposé, liant les décennies d'occupation des territoires palestiniens par Israël au déclin de la démocratie, avec des affiches disant: « Les droits des Juifs seuls ne sont pas une démocratie » et « Une nation qui occupe une autre nation ne sera jamais libre », en arabe, hébreu et anglais.
Les syndicats de la Histadrut ne soutiennent pas les manifestations, faisant tout en leur pouvoir pour limiter les grèves et les protestations des travailleurs contre le gouvernement.
Les dirigeants des manifestations sont hostiles à tout appel aux citoyens palestiniens d'Israël, refoulant les Palestiniens aux manifestations précédentes et appliquant avec enthousiasme et souvent violemment l'interdiction des drapeaux palestiniens initiée par Ben-Gvir, avec pour résultat que peu de Palestiniens participent. Les protestations se sont limitées à la protection de la Cour suprême, qui a approuvé la loi sur l'État-nation juif d'Israël et autorisé les colonies, les saisies de terres et les expulsions dans le quartier de Sheikh Jarrah à Jérusalem- Est.
Les efforts de Netanyahu pour éliminer les occasionnelles restrictions et les contraintes limitées imposées par la Cour suprême aux actions du gouvernement vont de pair avec un harcèlement accru : arrestations, fouilles corporelles, détentions aux points de contrôle et contraventions pour des infractions routières injustifiées, et répression des Palestiniens tant dans les territoires occupés et qu’en Israël.
Il ne se passe guère de jour sans que des Palestiniens ne soient tués par les forces de sécurité ou des colons armés. Une nouvelle législation prive les familles des Palestiniens accusés de terrorisme de leurs droits de résidence ou de citoyenneté si elles ont accepté une aide financière de l'Autorité palestinienne. Cela pourrait affecter 140 Palestiniens israéliens et 211 Palestiniens de Jérusalem-Est ayant des permis de résidence israéliens, un crime au regard du droit international.
Le gouvernement doit approuver la généralisation des permis de port d'armes à feu pour les Juifs, ce qui revient à légitimer les groupes d'autodéfense. Il a reconnu neuf avant-postes de colons en Cisjordanie occupée et approuvé la construction de 10 000 logements dans les colonies existantes. Cela a suscité des appels à une grève générale à Jérusalem-Est dimanche.
Bien qu'il n'y ait aucun doute sur les sentiments démocratiques de beaucoup des participants aux rassemblements, ceux-ci sont une impasse sans un rejet de la direction politique et de la perspective qui défend « l'unité nationale » juive, fondée sur l’oppression des Palestiniens et sur le règne de l'oligarchie financière.
Israël est l'un des pays les plus socialement polarisés du monde, avec environ 71 milliardaires en 2021, et le deuxième plus grand nombre de milliardaires par habitant au monde. Les 10 pour cent d'Israéliens les plus riches contrôlent 62 pour cent de la richesse, tandis que les 1 pour cent les plus riches en contrôlent pas moins de 31 pour cent.
Pendant des années, son élite dirigeante a réduit les programmes de protection sociale et les services publics clés tels que l'éducation, la santé et les transports, dont dépendent les travailleurs israéliens, et s'est attaqué aux salaires et aux conditions de travail dans la poursuite de politiques de « marché libre ».
C'est cette énorme disparité de richesse et les tensions sociales explosives qui en résultent qui ont animé le nationalisme enragé du régime sioniste, provoqué la mise en œuvre de mesures de type apartheid dans le cadre de l'intensification des attaques contre les Palestiniens et déterminé sa position provocatrice contre l'Iran et ses alliés en Syrie, au Liban, à Gaza et au Yémen. Son objectif est de rallier les Israéliens juifs sous le drapeau sioniste et de détourner les tensions sociales et politiques croissantes vers l'extérieur.
C'est la communauté des problèmes de classe auxquels sont confrontés les travailleurs palestiniens (en Israël comme dans les territoires occupés) et les travailleurs juifs qui constitue la base objective d'une offensive politique unie contre l'État israélien, les régimes bourgeois arabes, maintenant ouvertement alignés sur Israël, et leurs commanditaires impérialistes.
Les travailleurs israéliens ne peuvent faire aucun progrès dans la lutte contre les projets de dictature du gouvernement sans se tourner vers les Palestiniens. Cela signifie rejeter le projet sioniste d'un État juif basé sur le nettoyage ethnique de la population palestinienne autochtone et unifier leurs luttes avec celles des travailleurs palestiniens pour le renversement du système de profit capitaliste et du cadre de l'État-nation sur lequel il est basé. Cela signifie une lutte pour la réorganisation socialiste de l'économie de toute la région du Moyen-Orient afin que ses vastes ressources puissent être utilisées au profit de tous ses peuples.
Une telle perspective doit être défendue contre tous les partis et organisations qui travaillent à subordonner la classe ouvrière à une alliance avec l'une ou l'autre puissance impérialiste ou régime arabe. Cela signifie construire des sections du Comité international de la Quatrième Internationale en Israël/Palestine et dans tout le Moyen-Orient pour mener et organiser cette lutte.
(Article paru en anglais le 20 février 2023)
